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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 16:23

 

Honnies soient qui mâles y pensent (34)  

 

Les exemples auraient pu se multiplier à l’infini, Sigismond, dont l’intelligence, par ailleurs, était des plus normales, avait pour le second degré une profonde « surdité » à laquelle la Faculté, consultée sur ce point, ne put émettre aucune hypothèse crédible. On ne parlait pas encore, à cette époque-là de « maladies orphelines », mais gageons que Sigismond eût pu en être le dépositaire idéal. De cette fantaisie de la nature, chacun au Manoir prit son parti, riant souvent des méprises du jeune garçon, plutôt que de l’accabler ou de se lancer dans des explications qui, pour être répétées, furent toujours vouées à l’échec. Cette petite anomalie, mise sur le compte de l’immaturité, fit vite partie des « us et coutumes » de La Marline et personne plus n’y prêta attention, pas même Monsieur le Comte, qui pour autant, ne renonça pas au plaisir d’instruire son jeune disciple des petits bonheurs attachés à la pratique des dictons et autres soties. Fénelon fit son deuil du second degré, se résolvant à penser que « faute de grives on mangeait des merles. » et que, tout bien considéré, le premier degré n’était pas plus préjudiciable que le second. Monsieur le Comte, fort avisé de la sagesse populaire, ne savait pas cependant que la séparation des degrés, somme toute arbitraire, pouvait parfois changer le cours des choses. A dire vrai, il n’avait jamais rencontré, dans les volumes de sa Librairie, de sentence qui fût consacrée à cette question et il fut bien aise que cette interrogation fût bientôt rangée au chapitre des vestiges et antiquités.

  Si le second degré ne fut plus de l’ordre des préoccupations du « lettré » de La Marline, le terrain des petits questionnements ne fut pas pour autant déserté, bientôt remplacé par des crises d’emphysème de plus en plus aiguës qui amenèrent à consulter, d’abord épisodiquement, le Docteur de Lalande, fort dévoué et aussi excellent praticien que son prédécesseur, le Docteur Charles d’Yvetot.

On renforça les prescriptions thérapeutiques, on conseilla l’usage fréquent de la pompe à air, qu’actionnaient, à tour de rôle, les hôtes et visiteurs de La Marline. Le brave Comte n’en suffoquait pas moins et, son état empirant, le Docteur de Lalande effectua une visite quotidienne à son patient, lequel nécessitait des soins permanents.

  La santé de son mari ne s’améliorant pas, un matin, Yvette-Charline, alarmée par les ravages de l’emphysème, s’entretint sur le perron du Manoir avec l’éminent homme de l’art qui lui fit comprendre, avec tact et compassion, que Monsieur le Comte vivait ses ultimes instants et lui conseilla de prendre ses dispositions au cas où sa disparition interviendrait brutalement.

  A la question de la Comtesse qui cherchait, dans les arcanes de la pharmacopée, l’existence d’une hypothétique plante salvatrice, le Docteur Artémis de Lalande, connaissant le goût de son Patient pour les fruits en général et les pommes en particulier, lança, à tout hasard :

 

« Une pomme par jour éloigne le Médecin .»

 

  Sigismond, dissimulé derrière la pièce d’eau, avait écouté l’entretien, et bien qu’il n’eût point perçu le degré de gravité qui affectait Monsieur le Comte, estima la situation suffisamment sérieuse pour qu’il retînt l’adage cité par le Médecin dont il n’appréciait guère les visites. En effet, dans son esprit, régnait une confusion dont l’origine n’était cependant aucunement liée à un défaut de perception du second degré, mais plutôt à une logique enfantine qui mélangeait la cause et les effets. Son entendement de la situation se résumait à ceci : c’étaient les visites du Docteur qui entretenaient la maladie et non cette dernière qui justifiait les venues quotidiennes du disciple d’Hippocrate. « Point de Médecin, point de maladie. », telle eût pu s’illustrer la conception de Sigismond concernant la nature des relations thérapeutiques. Or, l’attachement de l’enfant à Monsieur le Comte était à tel point fusionnel, que la dégradation de l’état de santé de ce dernier exigeât qu’une décision fût prise. Et elle le fut dès le jour qui suivit.

  Le Docteur Artémis de Lalande réservait à Monsieur le Comte la première visite à domicile de la journée. Il avait coutume de ranger son cabriolet sous les frondaisons d’un majestueux pommier que le grand-père d’Hugues-Richard-Artimon avait planté en un temps fort éloigné, ce dernier étant l’arrière arrière grand-père de Fénelon de Lamothe. Dès que le Médecin mettait pied à terre, Anselme Gindron venait à sa rencontre, attachant le licol de la jument au tronc de l’antique pommier, pendant qu’Artémis , muni de sa trousse médicale, rejoignait promptement la Librairie où l’on avait installé un lit, afin que Monsieur le Comte pût profiter, tant qu’il en était encore temps, de la vue sur son Domaine, des livres qu’il affectionnait tant et des sentences qui illustraient les poutres que ses ancêtres avaient débitées dans les troncs des chênes de La Devinière et de La Marline de Clairvaux.

 

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