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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 16:06

 

Honnies soient qui mâles y pensent (28) 

 

  En avril, Eliette-Ninon commença à s’envelopper de formes qui ne laissaient plus de doute sur le fait que Calinpe se préparait à occuper ses quartiers d’été. La locataire de la rue du Pélican avait dû remettre les clés du « septième ciel » à Grâce Nantercière qui, aussitôt, avait assuré la succession : le prix de revient du mètre carré de trottoir ne devait subir aucune baisse. Gaston Leglandu, lors de ses courtes études, avait parfaitement appris à manier additions et multiplications et avait dû quitter l’école avant que d’aborder divisions et soustractions. On aura compris que les trottoirs sur lesquels il régnait ne pouvaient s’illustrer que par la croissance et que tout manquement dans ce domaine entraînerait, de facto, la révocation immédiate de la Mère maquerelle qui en assurait la charge. 

  Présentement logée chez Symphorien Lavergnolle, Eliette-Ninon, d’un naturel enclin à l’activité, rendait de menus services, mettant le couvert, faisant un peu de ménage, assurant l’entretien du linge de maison et le service du repas de midi. Les convives, pour la plupart des habitués, dont chacun d’entre eux aurait pu être à l’origine des rondeurs de Ninon, se réjouissait de voir cette dernière épanouie et disponible, toujours gaie, confiante en l’avenir. Au Pied de Cochon, on ne se dissimula pas longtemps l’identité du géniteur et l’on congratula la future parturiente d’avoir découvert un si noble parti. Toutefois, si secret de Polichinelle il y avait, ce dernier, solidarité auvergnate oblige, ne dépassa jamais les frontières de l’estaminet.

  En juin, les hanches et le bassin d’Eliette-Ninon, annexèrent de nouveaux territoires, réduisant le sien à l’arrière-cuisine, lui imposant de ne plus faire le service de la salle dans des travées devenues trop étroites. Ninon était, en quelque sorte, devenue la mascotte du Pied de Cochon et rares étaient ceux ou celles qui ne se hasardaient pas à promener leur main caressante sur le genre de colline mouvante qui animait son ventre. Car Calinpe, dont on ne pouvait savoir s’il s’agirait d’un garçon ou d’une fille, semblait déjà, de l’intérieur de son abri intime, participer à l’agitation de la taverne auvergnate. Monsieur le Comte lui-même, qui multipliait ses voyages à Paris, ne se lassait pas de palper les rondeurs, d’interpréter les mouvements - ce serait un cavalier - , essayant de deviner s’il s’agissait du dépliement d’une jambe, du déplacement des bras ou d’une rotation du bassin.

  En Août, la peau de son ventre s’irisa, se couvrit de vergetures, les reptations s’accentuèrent - ce serait un bûcheron vigoureux comme le Grand-oncle Eustache-Grandin - , les évolutions d’Eliette en furent réduites à l’arrière-cuisine où, la plupart du temps, elle se reposait, mi allongée sur le canapé, s’occupant à broder et à repriser.

  En Septembre, les premiers signes de l’imminence de la naissance firent leur apparition. Monsieur le Comte, en voyage à Paris, en profita, en compagnie de Segondine Lavergnolle, pour courir les rayons des Grands Magasins, achetant layette et trousseau du futur héritier. Un assortiment de couleur bleue, un autre de couleur rose. Fénelon, prévoyant de nature, faisait ainsi la place symbolique de Calinpe-version fille ou de Calinpe-version garçon. Pour sa part il préférait le bleu, justifiant son choix par la couleur du ciel et de la mer, qui était également celle que ses ancêtres avaient adoptée pour décorer le plafond de sa Librairie.

  Mi-Septembre, Monsieur le Comte voyageait en compagnie du Docteur Charles d’Yvetot, lequel devait pratiquer l’accouchement - respectant bien sûr le serment d’Hippocrate et le secret qui lui était attaché - , Eliette-Ninon commençant à perdre les eaux lorsque les voyageurs débarquèrent sur le quai de la Gare d’Austerlitz. Fort heureusement le trajet était fréquenté par de nombreuses voitures à cheval et les solognots arrivèrent à temps, le Docteur Charles d’Yvetot surtout, pour exercer ses talents d’obstétricien.

  Tout se passa dans l’arrière-cuisine. L’homme de l’art mit au jour un superbe garçon de huit livres, qu’il ne se lassait point d’admirer. Apercevant son fils, Monsieur le Comte éprouva un immense bonheur : sauf les moustaches, le nouveau-né était le portrait tout craché d’Eustache-Grandin et cette ressemblance le rasséréna sur l’avenir de sa progéniture. Eliette-Ninon, quant à elle, retrouva chez Calinpe, des traits qui lui étaient familiers, surtout du côté de son grand-père maternel. De cette façon, chacun s’attribuant les mérites de ses propres ascendants, apportait à son arbre généalogique une coloration particulière. Il n’en restait pas moins que Calinpe, tout d’abord, était le fruit de leur union, que ce fruit ne demandait qu’à grandir et que, quel que fût l’arbre qui le porterait, force était d’en prendre le plus grand soin.

  Ce qui fut fait, dans l’heure qui suivit, où l’on banqueta et festoya à la santé des présents -nombreux auvergnats de Paris - , et des absents, nobles provinciaux de Sologne qui ne pouvaient, un seul instant, imaginer la roturière naissance du fils de Monsieur le Comte Fénelon de Lamothe-Najac, dans un bistrot populaire logé au cœur des Halles. Ce secret à garder serait sans doute la plus lourde tâche de ceux qui en étaient les détenteurs. Il y allait de leur honneur d’abord, du bonheur ensuite de cette vie toute neuve qui venait d’éclore au Pied de Cochon et dont l’avenir était entre leurs mains.

  


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