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25 février 2014 2 25 /02 /février /2014 08:33

 

 

 

Honnies soient qui mâles y pensent (1)

 

 

 

   Le Comte Fénelon de Lamothe-Najac, habitait avec son épouse, Yvette-Charline, une charmante demeure solognote, bâtie de briques claires dans des croisées de colombages, mi-maison bourgeoise, mi-château, flanquée à ses extrémités, de deux tours, une ronde, dédiée à la lecture, où le Comte passait de longues heures, comme Montaigne dans sa Librairie; l’autre carrée, faisant office de boudoir, à laquelle Madame la Comtesse confiait le plus clair de ses heures, s’occupant à des réussites, à l’exercice de la broderie et au maintien de sa coiffure, face à la glace ovale qui surmontait un meuble de toilette ayant appartenu à sa Tante, Eliette-Raymonde de Boissimont, dont elle gardait un souvenir ému, en raison des liens d’affection qui l’avaient toujours liée à sa proche parente. De la fenêtre de sa Librairie, sertie, sur le pourtour, de vitraux de plomb, Monsieur le Comte disposait d’une fort belle vue sur La Marline de Clairvaux, propriété qu’il avait héritée de son père Alphonse-Bernardet, lequel la tenait, en droite ligne, de son propre père Hugues-Richard-Artimon qui, autrefois, avait servi dans la cavalerie, au Cadre Noir de Saumur, une pièce étant entièrement réservée à l’art hippique, au rez-de-chaussée du Manoir dont le patrimoine immobilier et foncier produisait des rentes élevées, suffisant à entretenir le train de vie des hôtes de La Marline et du personnel de maison qui y était attaché.

  Monsieur le Comte, du haut de sa Librairie, jouissait, en quelque sorte, d’une vue stratégique qui lui permettait d’embrasser la presque totalité du domaine : le lac aux carpes rouges et noires, entouré de bruyères, roses au printemps; l’allée bordée de bouleaux aux troncs argentés, accédant au Manoir depuis le chemin communal de Labastide Sainte- Engrâce; la fôret de chênes aux frondaisons immenses où les bûcherons de Monsieur le Comte sciaient les énormes fûts emportés par des camions à gazogène jusqu’à la Scierie familiale que le grand-oncle Eustache-Grandin avait eu l’astucieuse idée de créer, au moment où les Chemins de Fer avaient besoin de traverses de bois, assurant ainsi des revenus confortables aux générations suivantes; les hautes clôtures de la chasse que de nombreux amis et notables de la région ne manquaient d’honorer de leur présence, attirés par l’aspect giboyeux du lieu où proliféraient chevreuils, biches, sangliers, cerfs, lièvres, lapins, faisans, perdreaux et autres volatiles; le Pavillon de chasse, de briques roses, lui aussi, coiffé d’un toit de chaume, où se réunissaient le Comte et ses amis, tard le soir, pour y déguster quelque digestif après les repas dont le civet de chevreuil constituait, la plupart du temps, le point d’orgue; les communs, avec les écuries comportant de beaux spécimens provenant tout droit du Cadre Noir, hommage supplémentaire à Hugues-Richard-Artimon; la maison des gardiens, réplique miniature du Manoir, briques roses et colombages, que jouxtait le potager servant de base à la confection de savoureux repas.

  Madame la Comtesse, quant à elle, profitait, de son boudoir, d’un paysage plus intimiste, plus confidentiel, dont elle partageait le privilège, les longs après-midis d’hiver, avec ses amies, tasses de Darjeeling à la main, façonnées dans de douces porcelaines de Limoges, portant les armoiries en relief, des de Lamothe-Najac - tout le service de la maison étant, pour ainsi dire, logé à la même enseigne - , la dégustation d’un thé si léger, si aérien, convenant parfaitement, entre deux parties de bridge, à la contemplation du savant désordre du jardin anglais, dont il ne restait plus que les plantes vivaces au milieu de l’abandon des graminées que le vent agitait, dans une multitude de tourbillons, à la façon des champs de seigle qui peuplaient les bords de la Limeuille, rivière sinueuse et lascive, déroulant ses méandres en contrebas des maisons solognotes, semblables, en plus modeste, au domaine du Comte. Contrastant avec les massifs et les touffes de plantes, dont on aurait cru qu’elles étaient à l’abandon - seuls des naïfs s’y seraient laissé prendre - la géométrie savante et rationnelle d’un jardin à la française jouait en contrepoint, rassurait l’œil grâce à la perspective régulière de ses ifs taillés en cône, de ses haies de buis parfaitement rectilignes, affectant les lignes droites surtout, parfois de légères courbes, osant s’accentuer de l’enroulement d’une spirale, de la sinuosité de chemins de gravier bordés de pergolas, le tout dans des nuances d’un vert soutenu où, au printemps, les roses livraient la délicatesse de leurs boutons nacrés, le dépliement de leurs pétales, dont les « Belles de Nuit », de couleur rouge sombre, surprenaient les élégantes en crinolines, au même titre que la pièce d’eau, dont les jets fins et aériens, animaient la façade du Manoir, tout au bout de l’allée de bouleaux, confondant parfois la clarté de leurs gouttes à la nuance cendrée des feuilles sous la poussée du vent.

  De leurs pièces respectives, le Comte et la Comtesse avaient une vue identique sur les communs, bien que la Librairie en fût plus proche, mais le boudoir mieux situé quant à l’angle de vision, et chacun pouvait donc profiter, les jours où le Manoir n’était fréquenté ni par les chasseurs, ni par les joueuses de bridge, des mouvements des Régisseurs, dont la terre d’élection était délimitée, par l’allée de bouleaux au nord, les communs à l’est, le Manoir au sud, les jardins à l’ouest. La partie centrale était occupée par la pièce d’eau, de forme circulaire et d’une fontaine hexagonale d’où coulait une eau limpide, à l’extrémité de gargouilles de pierre.

 

Anselme Gindron, le Régisseur, était un homme ayant dépassé la soixantaine, fort et rougeaud, sans embonpoint excessif cependant, dévoué à la tâche, toujours empressé auprès de Monsieur le Comte qui le connaissait depuis sa plus tendre enfance et lui vouait une infinie reconnaissance pour toutes les fonctions dont il s’acquittait avec compétence et bonhomie, à la fois palefrenier, maître de chais, jardinier, bûcheron, garde-chasse, ne rechignant pas à donner un coup de main à la cuisine, lors des réceptions organisées à la Marline, à venir en renfort à la Scierie d’Eustache-Grandin lorsque la commande de bois se faisait pressante, à atteler la carriole pour aller faire les courses à Labastide  ou y emmener le Comte qui y prenait le train, régulièrement, pour ses affaires à la Capitale. Anselme était donc le modèle idéal "d’homme toutes mains ", dont chacun eut aimé à s’entourer dans la région, pour vaquer aux multiples occupations des immenses demeures solognotes. Certains grands propriétaires n’avaient pas hésité, d’ailleurs, à se livrer à des surenchères auprès de l’employé zélé, espérant bénéficier, à leur tour, du savoir-faire et de la constance du brave homme, mais, Anselme, dont la conscience était claire et droite, n’était jamais entré dans leur jeu, témoignant d’une indéfectible fidélité à  Monsieur le Comte qui, l’ayant pour ainsi dire considéré, dès son plus jeune âge, comme un membre de la famille, était devenu, pour lui, au fil des jours, une sorte de grand frère attentif et disponible.

  Marie-Grâce Gindron, l’épouse du Régisseur, de dix ans sa cadette, en était l’équivalent féminin, douée, elle aussi, de multiples talents, aussi bien en direction du ménage, de la cuisine, pour laquelle elle révélait un grand savoir-faire - les hôtes de La Marline en portant le témoignage sous la forme de quelques signes de satiété - , que de la taille des rosiers, de la décoration florale et vouait même un véritable culte au linge de maison, qu’elle brodait au point de croix, nappes, serviettes de table, mouchoirs, qui portaient en leurs coins, les initiales FLN ; YCLN , ainsi qu’une reproduction stylisée des armoiries des de Lamothe-Najac, tout ceci dans la bonne humeur et la prévenance, avec, toutefois, un petit faible affirmé pour le service de Monsieur le Comte, ce dont, du reste, compte tenu de son souci d’équité, n’avait nullement à se plaindre la Comtesse qui jouissait, régulièrement, d’une faveur particulière : celle d’un bain moussant au cours duquel Marie-Grâce lui prodiguait des soins intimes de la plus grande douceur, sans que la morale n’eût à pâtir en quoi que ce fût de ces attentions dévouées et, en quelque sorte, filiales.

  Sigismond, le fils des Régisseurs, petit retardataire âgé seulement de dix ans, était devenu la mascotte du domaine où il régnait avec naturel et insouciance, débordant le cadre de vie habituellement réservé aux parents. Son exubérance ne pouvait en effet se satisfaire d’un territoire limité au Manoir, aux communs, à la pièce d’eau et aux jardins. Ce cadre n’était, à son regard, compatible qu’avec les fonctions exercées par ses ascendants et il fallait, à son esprit d’aventure, une aire plus vaste où il pût expérimenter le voyage, la découverte, cette exigence l’amenant à annexer au territoire originel, la forêt et la Scierie d’Eustache-Grandin, le Pavillon de chasse d’Hugues-Richard-Artimon et ses emblèmes hippiques, la chasse elle-même, ses sentiers au milieu des bouleaux et des chênes, ses haies sauvages, remplies de mûres et de prunelles, les animaux qui la peuplaient et, en dehors du domaine des de Lamothe-Najac, sa curiosité toute naturelle le conduisit progressivement aux alentours de Labastide Sainte-Engrâce, qu’il connaissait déjà en partie grâce à l’école, puis, au-delà, sur les rives de la Limeuille et, plus loin encore, dans la grande forêt de Sologne parsemée d’étangs et de ruisseaux au cours paresseux.

  Etait-ce l’effet d’un mimétisme, Sigismond suivant en cela sa mère, avait toujours eu plus d’attrait pour Monsieur le Comte que pour son épouse. Au fur et à mesure des jours, entre Fénelon de Najac et Sigismond, s’était liée plus qu’une affinité, une solide amitié, des liens de nature filiale et paternelle, ou plutôt "grand-paternelle" car le Comte, dans sa soixante-quinzième année aurait pu être l’aïeul du fils des Régisseurs, cette idée-là occupant même la plupart de ses rêveries, la Comtesse n’ayant pu, pour des raisons de santé, lui offrir de descendance, ni fils, ni petit-fils à plus forte raison.  De cette réalité, liée à la génétique, il n’avait fait qu’un deuil partiel et conservait, par-devers lui, un secret qui était, en son for intérieur, une sorte de revanche sur l’impossibilité de poursuivre l’arbre généalogique des de Lamothe-Najac, arbre auquel il eût aimé fournir au moins une branche supplémentaire et, si possible, plusieurs rameaux, mais la Nature ou le Destin en avaient décidé autrement !

 

 

 

 

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