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24 mars 2015 2 24 /03 /mars /2015 09:26

 

Hommes de la Baie de Hạ Long .

 

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"Les chaînes karstiques de l'île de Cat Ba se découpent de façon caractéristique sur le ciel."

 

                                                                                                             Source : Wikimedia Commons. 


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  "On n'apprend jamais rien des autres ou très souvent ce qui nous déçoit. On vit si longtemps avec soi-même qu'il devient presque impossible de tolérer l'autre. On ne voudrait qu'apprendre à se tromper mais ne nous mentons-nous pas en ouvrant nos perceptions ? Ne finir qu'avec le goût de sa propre peau, de ses propres angoisses et refuser les odeurs d'ailleurs pas si lointaines… Est-ce vraiment cela notre unique dessein? Se refermer sur notre monde, la circonférence de notre moi, de notre émoi ? Encore et toujours le nombril autour duquel nous ne sommes jamais las de tourner ?"

 

                                                                                                       Valérie Evrard.

 

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  Tout autour de ceci qui nous interroge.

 

   C'est ainsi, parfois, au détour d'une brume passagère, derrière l'écran troublé des réalités, alors que tout paraît de suie et de cendre, nous proférons quelque assertion en forme de vérité et, lorsque nous disons ceci ou bien cela nous sommes assurés d'être au plein des significations. Seulement le problème des significations, précisément, dès l'instant où elles s'abritent derrière notre enceinte de peau, c'est qu'elles deviennent rapidement nécessaires à notre façon de nous entendre avec le monde, d'y creuser notre galerie, et d'émerger à l'air libre avec une certitude d'exister. Au moins dans la vraisemblance. Car, dans la solitude qui nous anime et qui est le lot commun de l'individu, les entrechats de l'égoïté - ou "mienneté" -, ont tôt fait de nous hisser tout en haut du trône auprès duquel nos habituels sujets - les Autres -, viendront se ranger avec l'humilité qui sied aux humbles et rendre hommage à notre hauteur de vues.

  Ce qui est vrai pour l'UN, l'est bien évidemment aussi, pour l'AUTRE. Si bien que nous tous, petits Roitelets, sommes Maîtres chez nous et que, par avance, toute cause nous semble acquise pour l'éternité. Infinité de petites Principautés cohabitant les unes à côté des autres, en pleine autarcie, persuadées de n'avoir jamais à rétrocéder en quoi que ce soit sur ce qui nous paraît avoir le visage de l'exactitude, puisqu'aussi bien la vérité ne saurait se partager. Du moins dès qu'elle se circonscrit à l'espace étroit de la subjectivité. Princes se gardant bien de regarder par-dessus leur épaule afin de voir ce qui se passe de l'autre côté de leurs frontières :

« Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. »

 Pascal, Pensées, 294

 La citation de Pascal est bien trop connue pour qu'il soit utile de la commenter longuement. Il semblerait donc qu'il soit utile de se confier à une métaphore afin que, grâce à son pouvoir figuratif, elle puisse d'emblée nous apporter quelque lumière, c'est-à-dire un décillement de la conscience. Car c'est d'abord d'elle dont il s'agit, le regard n'en étant que l'éclaireur de pointe. A cette fin nous nous servirons de l'analogie formelle qui peut s'établir entre la position des Existants dans la colonie humaine et l'élévation des concrétions karstiques dans la très célèbre Baie de Hạ Long, dont chacun sait qu'elle est constituée d'une multitude de pitons et d'îlots rocheux, d'aiguilles granitiques  et de fantaisies de calcaire que baigne, alentour, une mer de jade.

 

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   Mais, en définitive, où voulons-nous en venir avec cette image ? Eh bien, tout simplement au fait de montrer les hommes en situation existentielle comme ces îlots semblant flotter sur l'eau, largement isolés les uns des autres, étant seulement réunis par cette base de rochers qui leur sert d'appui commun. Autrement expliqué, la nature humaine est composée d'une telle matière qu'elle émerge à nos yeux seulement à la manière de multiples insularités, sans liens apparents, chacune voguant pour elle, sans réelle possibilité d'établir quelque lien que ce soit autrement que par la base qui les relie, la plateforme continentale dont elles semblent ignorer jusqu'à l'existence.

  Mais, d'ailleurs, comment le pourraient-elles, puisqu'aussi bien c'est simplement le royaume de l'inconscient qui est concerné, cette sorte de fond limoneux où grouillent lapsus, refoulements, oublis, actes manqués, sentiments délétères, perceptions tronquées, petites raisons microscopiques, certitudes en forme d'apories et autres phénomènes dont l'irrésolution est trop grande pour faire convenablement sens. Et quand bien même elles s'emploieraient à y voir plus clair, les secousses telluriques, les longs mouvements de la lave, les bouillonnements de toutes sortes, l'agitation chtonienne attisée par les forges de Vulcain dont leur socle est constitué ne pourraient concourir qu'à leur perte. L'issue est ailleurs, sans doute dans la prise en considération d'un élément plus éthéré, fluide, libre, mobile, transcendant cette lourde matérialité abyssale et il faut donc que la vue des hommes porte plus loin, plus haut, en direction d'une possible aventure offrant ouverture et déploiement.

  Mais avant que les conditions du surgissement soient réunies, on s'enfonce dans sa morphologie compacte, on compte ses grains de silice, ses failles, on inventorie ses diaclases, on évalue ses dolines, on fait bouger ses stalactites, on élève ses stalagmites, on creuse ses avens, érige ses colonnes, évalue ses siphons, on s'étale en lacs, s'essaie aux  résurgences de ses propres rivières souterraines. Les autres concrétions, on ne les regarde même pas, on est tellement enclins à ne vivre que sa propre vie minérale. Ou bien, quelques fois, par hasard, se met-on à s'observer en chiens de granit, babines pendantes, langue soudée par la muselière qui entame votre museau de pierre. Sa peau de calcaire on l'use contre le vent avec assiduité, espérant amenuiser ses formes à la dimension de l'aiguille. Ses aspérités, ses dendrites, ses moellons on en fait le lieu de douleurs longuement géologiques.

  On veut la solitude et on se plaint de l'avoir à soi, comme si l'on était une épée de Damoclès à soi-même destinée, plongeant son éperon d'acier dans le lourd du limon. On gémit parfois et souffre de sa longue immobilité, de sa soudure à la roche-Mère, mais on ne fait rien pour s'en détacher, commencer sa migration en direction de l'Autre, ce rocher si semblable, on dirait un fragment de sa propre anatomie. On se mure dans le silence, on lance des imprécations, mais lourdes, lentes, s'immolant à même sa puissance gemmatique, sa concrétude minérale. On jalouse secrètement cette silhouette de l'autre rocher dressé sur l'eau avec son écharpe de brume; on cultive des pensées secrètes, des pensées de gneiss et de sable s'écoulant dans le temps; on entretient des sentiments en forme de galets mais, qui, jamais ne peuvent se hisser hors de leur coquille; on s'essaie à gonfler son cœur de schiste mais l'ardoise reste sourde à nos prières, persistant dans son mutisme plat, étroit; on forge son esprit afin qu'il devienne marbre et, en effet, il le devient et tout se referme et se replie à la façon d'une termitière qui s'effondrerait de l'intérieur, confondant en une seule poussière les milliers de corridors signifiants, les milliers de minces galeries rhizomatiques et l'on attend la fin des temps, sans parole, privés de mouvements, de vue, d'ouïe, de toucher, de suc à faire descendre dans son gosier de pierre. Chacune des élévations minérale encloses dans leur propre territoire d'effroi n'attend plus que le délitement de l'esprit, l'érosion de l'âme, la chute de la poussière, la perdition dans le maelstrom originel.

  Ainsi, fièrement dressé dans l'azur, sans qu'aucune concrétion ait même songé à prendre acte de l'autre, la voisine avec laquelle auraient pu se nouer quelques affinités, on procède à sa propre extinction, à l'inconnaissance de ce qui eût pu signifier bien au-delà de son empilement de pierres, fragile cairn procédant à sa propre perte. C'est ainsi que, parfois, les hommes vivent, dans cette belle quête d'autonomie, tels des Cyrano fiers et gascons en diable, versés dans les rodomontades polychromes plutôt qu'inclinés à une belle ingénuité qui les eût conduits à s'emparer, d'un seul geste du regard de toutes les Roxane du monde, lesquelles n'attendaient que d'être courtisées mais qui ne voulaient pas déclarer leur flamme de peur d'être prises pour des coquettes. Et le nombrilisme des humains dépassant celui des pierres, ainsi cohabitent dans les couloirs du monde des milliers d'allées et venues s'entrecroisant en une myriade de fourmillements, dont quelques uns, parfois, aboutissent à de vraies rencontres, à des alliances, à des colloques amoureux dont tout un chacun, ici et maintenant,  est la figure apparente sous la voûte immense du ciel.

  Car c'est du ciel, de sa vaste courbure, de sa capacité à accueillir toutes les polyphonies du monde que vient le "salut". Non divin, non démiurgique en quelque manière, mais tout simplement parce que l'éther est le lieu d'actualisation de toute transcendance, symboliquement s'entend. L'éther est le pur glissement des choses sous l'aile du vent, la liberté gagnant l'immensité translucide, la vérité faite pure épiphanie du silence, la translation idéelle, l'aire esthétique polyglotte, la mesure sans limite de l'éthique, le ressourcement de l'âme du monde, l'aire de jeu des constellations, l'espace agrandi de l'imaginaire, le lieu d'apparition de la lumière fécondante, la source du langage ailé, mobile, diapré; le souple tremplin des cosmogonies, l'accueil du sacré en sa verticalité, l'horizon en étoile des projets, l'arc infiniment tendu de la conscience, le libre écoulement de l'intellection, la poïesis sans limite ni frontière, la cimaise étendue du sublime, le parchemin vierge de l'origine, les percepts-affects avant que les prédicats ne s'y impriment, la danse ultime et toujours renouvelée des universaux, le Beaule Bienle Vrai.

  C'est pour cette seule et unique raison que les rochers solitaires de la Baie de Hạ Long - les Hommesles Femmes du fond de leur solitude constitutive - sont réunis et peuvent exister sous le vent en faisant entendre la voix dont ils sont porteurs mais dont nous ne pouvions être informés, le bruit de fond des abysses - l'inconscient, les paroles mondaines, l'incurie, les insuffisances de la vision -, les dissimulant à nos perceptions. Il fallait l'intercession du ciel et, dans une moindre mesure, les battements de l'eau afin que pût apparaître à nos yeux de nouveau-nés aux mystères du monde, l'arche de la merveilleuse communauté humaine, son indéfectible beauté, son osmose toujours disponible. Ce à quoi la pierre sourde et compacte ne pouvait nous disposer de l'intérieur de sa mutité, l'espace élargi du ciel nous y conduisait de majestueuse manière. Et ceci n'est pas seulement un effet de langage ou bien la naissance d'une conviction étroitement contingente. Cela résulte bien plutôt de l'étude et de l'observation de tout ce qui nous parle depuis ce lieu de transcendance que nous pouvons nommer "Ciel""Empyrée""Olympe", qui écrit en lettres de feu, les Noms Majuscules de l'Art, de la Poésie, du Langage, toutes choses par lesquelles nous naissons à nous-mêmes, aux autres, au monde et par quoi nous existons dans l'intervalle de notre conscience.

  Les chaînes karstiques de l'île de Cat Ba résultent d'un phénomène géologique que les scientifiques peuvent décrire avec précision. Cependant, l'origine mythique de "Hạ Long", qui signifie en vietnamien, "descente du dragon", vient attester  l'incursion dans la psyché humaine  de l'empreinte d'une figure imaginaire, fabuleuse au même titre que le Sphinx ou bien les Sirènes. Or, évoquer ces entités-là ne peut se concevoir dès l'instant où l'on confie son entendement à l'exercice d'une pure rationalité. C'est à l'extérieur de ce visible adoubé aux apparences qu'il faut nous disposer à percevoir. L'Art est un événement de cette nature auquel nous ne pourrions échapper qu'à renier, en nous, ce qui fait notre présence vive parmi les hommes, cette précieuse conscience par laquelle toute chose paraît à l'aune de sa vérité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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