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18 novembre 2013 1 18 /11 /novembre /2013 08:37

 

 

XXI   Mostem et Ouriya.

 

 

  C’est là que vit Gemma, c’est là que vient Mostem le Pêcheur, et lui seul, parce qu’il sait parler à cette fille de l’eau et du vent, trouver les mots qui bruissent comme les galets ondulant dans les vagues. Gemma aime la voix de Mostem, chantante, rocailleuse, avec un accent venu de l’autre côté de la mer, portée par le souffle long, sourd, identique à celui d’une flûte indienne. Mostem parle souvent du pays de son enfance aux femmes voilées, aux yeux très noirs, aux larges vêtements qui entoilent leurs corps, aux mains gravées de signes bleus, aux paumes couleur de corail. Elles ont aux pieds des mules sur lesquelles elles semblent glisser, elles sortent dans les rues dissimulées dans les créneaux d’ombre, vivent dans des cubes de terre blanche, regardent les rues par des fentes étroites, des trous infimes percés dans les portes, elles font bouillir de l’eau dans des théières bleues, versent le breuvage de très haut, dans des verres ciselés de cuivre et le thé fait une écume jaune que les hommes boivent en soufflant dessus, leurs lèvres se brûlent parfois et dans l’air dense, d’autres hommes, vieux, à la fine barbe blanche - on ne voit guère la prunelle de leurs yeux -, fument des pipes d’écume,  récitant entre leurs lèvres étroites des sortes de prières et il y a parfois un conteur à la peau noire qui chante la mémoire de son peuple, accompagné d’un instrument aux cordes claires et il ressemble à Mostem, la figure parcourue de sillons, les yeux étroits, le regard profond, il récite d’une voix qui monte et descend, parfois lente, parfois rapide, l’histoire très ancienne d’une jeune fille, Ouriya, qui était allée avec sa mère à la rivière et le vent s’était levé avec violence, avait soulevé des nuées de poussière rouge venant du désert, le ciel s’était voilé, la vue ne portait plus au-delà du visage, des tourbillons s’étaient succédé, emportant les tentes de toile, les enclos des bêtes, les corbeilles tressées, les bassines de cuivre, les pieux de bois tordu, les vêtements blancs aux longues capuches, le linge qui séchait sur les fils, des animaux aussi, et quand la spirale de poussière était retombée, on avait cherché dans le sable, dans les berges limoneuses ce qui avait été dissimulé, avalé par la furie de l’harmattan, et la fille à la cruche de terre n’était plus auprès de sa mère, on avait fouillé les rives avec de longs bâtons et à la tombée du jour, dans le lit de l’oued, au milieu des amas de branches et de cailloux, on avait retrouvé son corps, couvert d’argile rouge, du sable mêlé à ses cheveux, on l’avait ramenée au ksar, elle respirait encore, faiblement, on avait lavé son corps, son visage, on lui avait donné à boire et, peu à peu, la vie avait animé ses traits, son regard s’était éclairci, ses membres déliés, seule sa parole avait reflué à l’intérieur d’elle, à la façon d’une source tarie, on avait respecté son silence, les femmes aux signes bleus avaient enduit leurs mains d’huiles douces dont elles avaient longuement massé son corps, oint son visage brillant à la façon d’une pierre, on l’avait habillée de voiles blancs, assise sur des tapis de laine et les enfants, les vieilles femmes vêtues d’indigo, les hommes à la fine barbe blanche étaient venus la voir dans son abri de terre, lui apportant des coupes de fruits, des dattes, des petits objets aussi, qu’ils déposaient à ses pieds, et elle regardait ces offrandes comme si elle ne les voyait pas et elle allait parfois à la rivière s’asseoir sur des pierres, elle façonnait des figurines d’argile, en forme d’animaux, de personnages, elle les faisait cuire au soleil, se confondant parfois avec la terre et un jour, l’harmattan avait soufflé à nouveau, balayant tout sur son passage, couvrant de sable les ruelles étroites, les habitants avaient quitté le village, Ouriya était restée seule, avait bâti un abri de branches et de terre, au bord de l’oued, vivant de cueillette, au milieu de ses idoles d’argile et quand Mostem racontait cette étrange histoire, il semblait à Gemma qu’elle devenait un peu Ouriya, qu’elle aussi aurait aimé vivre près des maisons de pisé, au milieu des lézards et des pierres de l’oued et parfois, elle aurait regardé tout là-bas vers l’horizon sur la crête des dunes les longues caravanes d’hommes et de dromadaires qui portaient le sel, et elle s’endort, bercée par la voix de Mostem, par les étoiles qui trouent le ciel pâle au dessus du désert.

 

 

  

 

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