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7 novembre 2013 4 07 /11 /novembre /2013 08:25

 

­­­GEMMA

 

 le vieil 042aaa

Photographie : Blanc-Seing

 

 

 I   La Tour imaginée

 

  Depuis de longues heures Gemma marchait sur le chemin de terre, fixant des yeux la crête de la montagne qui pâlissait sous le jour. Parfois elle se retournait, apercevait les maisons en contrebas, le clignotement des lampes, imaginait le port, quelques bateaux à l’ancre, le phare tout au bout, son pinceau lumineux.

  Elle pensa aux longs moments qu’elle passait dans sa crique, comme un navire attaché à son môle de pierre, immobile, se confondant avec l’eau couleur de plomb. Bientôt elle arriverait à la Tour Albère. Elle l’avait souvent dessinée, du bout des doigts, sur le sable de la crique. Elle en soulignait les contours de petits cailloux blancs, que renforçaient, à la base, quelques lames de schiste. Bien des promeneurs, égarés dans la crique des Elmes, l’avaient questionnée sur la Tour, son origine, la façon d’y accéder. N’y étant jamais montée elle-même, elle répétait ce que les pêcheurs lui avaient raconté. La Tour, autrefois, était un sémaphore, genre de phare ancien qui permettait aux bateaux de se repérer. On y allumait des feux. On y émettait des signaux qui, répercutés de tour en tour, le long de la côte, prévenaient des dangers qui pouvaient surgir de la mer. 

 

 

 II   Le Balcon

 

 

 Maintenant elle voulait, de ses propres yeux, voir les détails d’Albère, en faire l’inventaire, toucher ses pierres, sentir l’air qui la traversait et, surtout, se rapprocher de ce ciel si clair qui l’entourait, scruter la ligne d’horizon qu’on disait infinie, et qui se perdait dans les brumes, au sud, quelque part vers l’Espagne.

  Elle fut bientôt devant une sorte de belvédère, le Balcon Roussille, immense ruine aux fenêtres déchiquetées, aux moellons de pierre rongés par le vent et la pluie. Elle s’assit un moment sur le parapet qui longeait la façade. Elle frotta ses yeux, légèrement ensommeillés. Sur la gauche, du côté du levant, une tache plus claire se levait sur la mer. Soleil blanc, nébuleux, à peine une trouée sur l’horizon laiteux. Rien, encore, ne troublait l’eau, semblable à un dôme de mercure. Seule la côte se découpait, liseré plus sombre où, par endroits, se devinaient les courbes grises des criques. Elle laissa dériver son regard vers le port où s’allumaient et s’éteignaient, au bout du môle étroit, les balises du chenal. Plus loin, derrière les mâts clairs des bateaux, elle reconnut le grand bâtiment couleur de sable du Musée de la mer, ses larges fenêtres aux allures d’aquarium. Puis les cubes blancs des maisons serrées sur les collines de pierres, les pâtés de villas où se devinaient, dans le demi-jour, les jardins, les lianes des bougainvillées s’enroulant autour des pergolas; la piscine en demi-lune du Centre de soins marins ; les murets d’ardoises aux arêtes vives délimitant les vignes ; enfin le moutonnement sombre de la côte, la ligne de chemin de fer qui la longeait, se fondant dans la bouche noire du tunnel.

  Au dessus d’elle, la crête de la montagne se teintait d’indigo, détourant la Tour Albère, la faisant surgir du néant, sorte d’antique citadelle flottant dans les airs. Une brise légère, venue de la mer, fit frissonner Gemma. Elle remonta le col de sa chemise de toile, tira sur son pull étroit. Maintenant la lumière commençait à vibrer, l’obligeait à cligner des yeux. Vue d’en haut la dalle de l’eau semblait une surface dure, semblable à la lave immobile d’un volcan.

 

 

 

 

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