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27 janvier 2015 2 27 /01 /janvier /2015 08:42

 

 

Femme-Océan.

 

fo.JPG 

Photographie : Lucien Clergue.

 

 

L'écriture en partage. Facebook paraissant avoir pour vocation essentielle de favoriser le partage, le texte ci-après voudrait répondre à cette exigence. Manière d'écriture à 4 mains, d'entrelacement du texte d'Isabelle Alentour  avec le mien. Ecriture que prolonge une autre écriture dont nous souhaiterions que le lecteur s'empare afin de continuer la tâche entreprise.

 Le texte en graphies rouges est le texte originel de son Auteur. Celui en graphies noires est mon apport personnel dont je souhaiterais qu'il soit perçu dans un prolongement tissé d'affinités avec cela qui fait sens et autorise ainsi la poursuite d'une mince tâche herméneutique. ]

 

  "Je suis eau, mais d’une eau qui t’assoiffe. Une eau faite pour que tu remontes son cours, que tu atteignes sa source et que tu y jaillisses. Ainsi mêlés, oui c’est promis, nous aimerons à nous déprendre, dans l’ivresse amoureuse d’être rejoint en soi. Et de l’aube qui vient nous ne retiendrons rien."

 

 Nous sommes face à l'Océan et, déjà, nous ne regardons que l'homme. Comment pourrions-nous faire autrement ? Puisqu'il s'agit de nous.  C'est à nous que la Poétesse adresse la pure source de son dire. Elle s'est faite eau, gouttes, simple éparpillement de rosée afin que, la recueillant dans la coupe de nos mains, nous puissions surgir en elle, c'est-à-dire assurer la poésie de notre attentive présence. Mais s'agit-il seulement de cela, de présence ? Nous sentons bien qu'être auprès de la poésie suppose davantage que cette effraction par défaut, notre intimité avec les mots fût-elle empreinte d'une juste perception de sa substance intime. Hommes, nous le sommes toujours trop, attachés à admirer notre propre concrétion faire ses turgescences parmi les meutes du divers, les mailles tressées de l'existence.

 

"L'homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil océan !".

 

   Cette assertion du génial Lautréamont, nous devrons la faire nôtre et la méditer aussi longtemps que nous n'aurons pas compris ce qu'une exacte modestie aurait à nous dire. Car, si le vieil océan est plein de sagesse, nous ne devrions faire écho avec lui qu'à la mesure de notre incapacité à percevoir les fondements de l'humain. C'est l'océan qui nous fonde, et non l'inverse. De lui nous sommes issus comme la graine l'est de la terre qui l'abrite. Alors se fait jour, dans la plus déconcertante des évidences qui soit - donc du tragique qui en tisse l'essence -, la démesure dont nous sommes atteints dès que nous essayons de dialoguer avec la Nature. Homme-cironregardant l'Océan-infini. Mais c'est bien d'un vertige à proprement parler pascalien dont nous devrions être saisis à seulement nous confronter au rythme immémorial, au flux-reflux qui, tel un immense cœur universel, déploie sa majestueuse diastole-systole.

  Nous sommes là, sur le bord du monde, comme pris dans une soudaine glaciation et nous ne savons même plus l'allure de la marche, la cadence du souffle, la limpidité du trajet à accomplir. Il n'y a pas de sésame qui nous ouvrirait les portes d'une subite compréhension. Il n'y a nulle formule magique nous conduisant au seuil du langage, là où s'ouvrent les merveilles du grand texte anthropologique. Il suffit d'exister, de respirer, de toucher de la pulpe de ses doigts la soie des choses, d'approcher de cette écume des vagues qui nous fait signe de la rejoindre dans une unique fusion. Il nous faut, à notre tour, devenir eau, ruisselet, mailles fines parmi les saules aux banches pleureuses, aux feuilles lancéolées, au tronc coulant vers l'aval des significations. Il n'y a pas d'autre secret que cette disposition de l'âme à faire osmose avec ce qui toujours la porte au-delà d'elle-même dans la contrée des métaphores infinies. Ouvrir les yeux, seulement. Laisser son corps se liquéfier et se fondre parmi les courants jusqu'à dériver dans l'estuaire illimité alors que l'Océan nous entretient du mystère des abysses bleues. Eau contre eau. Mystère contre mystère.

  Alors tout devient souple, divinement aérien. Alors la sémantique déploie la grande marée du songe et tout fait sens à être simplement effleuré. La poésie océanique est une telle singularité qu'il faut se confier à sa subtile donation, sans partage, sans arrière-pensée. Une affinité extrême qui dissout en une même sensation le chiffre ontologique du monde, celui de la poésie, le nôtre enfin reconduit là où jamais il n'aurait dû cesser d'être, à savoir dans le cristal de la vérité. Le lieu par excellence d'une possible révélation. C'est à partir de ce tremplin que le Poème fera son bruissement de vent, les phrases leurs voltes multiples, le texte sa symphonie ouverte.

 

 Nous comprendrons alors ceci :

 

  Je suis eau, mais d’une eau qui t’assoiffe, comme le signe de la Muse jouant de notre soif afin de la rejoindre dans une sublime libation.

   Une eau faite pour que tu remontes son cours, que tu atteignes sa source et que tu y jaillisses, comme l'acte d'amour par lequel nous donnerons jour à ce germe se dépliant dans le ventre accueillant de la poésie, dont le liquide amniotique sera l'hymne vivant assurant au langage les conditions de son efflorescence.

  Ainsi mêlés, oui c’est promis, nous aimerons à nous déprendre, dans l’ivresse amoureuse d’être rejoint en soi, comme ce qui surgit toujours en tant que dépossession de soi alors même que le soi, porté à son acmé, connaissait une manière d'éternité.

  Et de l’aube qui vient nous ne retiendrons rien, comme la parution soudaine et tragique sur la scène du monde alors que l'aube repliera la nuit - cette effusion unique dont la poésie fait son lieu -, dans une sombre mutité et nous serons orphelins de cette ode qui, l'espace d'un instant, nous avait portés au seuil même d'une immortalité.

 La Femme-Océan, cette fille du dicible que nous ne croisons que trop rarement, écoutons-là chanter l'eau au travers d'une joute littéraire africaine, quelque part près du Fleuve Niger :

 

S'il n'y avait l'eau, plus de vie,

Plus de beurre à baratter,

Plus de marmites sur le feu,

Plus de pousse dans champs ni brousses,

Plus de campements, ni cités,

Point de parents, donc point d'enfants !

 

  Cette magnifique poésie orale vient nous dire en mots simples ce que la Poétesse suggérait,  prêtant sa voix à l'eau.

 S'il n'y avait l'eau, (la Poésie),  la vies'absenterait, la nourriture intellectuelle ferait défaut; il n'y aurait plus de germination dans le champ culturel, pas plus que d'émergence de citéoù rassembler le peuple assoiffé; il n'y aurait plus ni parents, ni enfants, donc plus de génération, plus d'avenir.

 Ainsi peut-on interpréter la riche symbolique de cette incantation destinée à fêter l'eau à la hauteur de ce qu'elle prodigue et que, jamais, l'homme ne pourra remplacer. Il en va ainsi de toute nourriture du corps, mais aussi bien de tout breuvage de l'âme.

   L'art poétique, qu'il prenne sa source dans le feu comme pour Novalis, Hölderlin, Goethe; dans l'eau comme chez Edgard Poe ou Swinburne; dans l'air et le verbe ascensionnel chez Nietzsche; dans la terre dont Victor Hugo entonne l'hymne dans "La légende des siècles", la Poésie donc est cela même que nous devons entreprendre d'habiter afin que demeure en nous, cette "Flamme d'une chandelle" bachelardienne qui, nous assurant de sa verticalité lumineuse, nous transporte dans le cœur vivant des choses, à l'endroit même où se fonde l'essence du langage.

 

 

Laissons le dernier mot à Hölderlin dans "La Germanie et le Rhin" :

 

 "Plein de mérites, mais en poète,

L'homme habite sur cette terre".

 

 

 

 

 

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