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9 novembre 2015 1 09 /11 /novembre /2015 08:54

 

Et l'amphore naissait…

 

 

bbb 


                             Source : الورد للورد

                                 

 

  C'était cela qui se montrait, se dévoilait dans l'obscur de la chambre, à peine une ellipse de jour et l'amphore naissait. Seule. Le monde n'avait plus lieu, les arbres précipitaient leurs feuilles de cristal, les miroirs se brisaient, les murs devenaient de simples élisions, les eaux retournaient à leur brume native. Au loin les bouleaux, leurs longs frissons blancs. Et la neige, les flocons, toute une écume glissant dans le ciel gris, pareil à une absence. Les cormorans poussant leurs triangles noirs dans la perdition du jour. Tout s'abîmait dans la cendre et la lave.

  Au loin le vent tourbillonnait, les papiers faisaient dans l'air leur crissement de sable. Cette fillette courant dans la diagonale du jour, l'avions-nous imaginée ? L'envol de sa robe fleurie, la barrière blanche et le train qui ne passait plus ? Il y avait comme un battement du temps, de brusques contractions puis un suspens et nos respirations alanguies, si peu sûres d'elles-mêmes. Et cette vapeur qui, on ne savait plus très bien, naissait de nos bouches muettes, avait-elle réellement lieu ? C'est si étrange de se sentir exister. Juste une translation de l'air, une ou deux spirales au milieu des nuages, puis… La lumière coulait le long de toi en une manière d'étrange certitude. Comme pour dire l'exactitude des choses que, jamais, nous ne faisions qu'effleurer. Si peu de bruit, ou alors une levée de clarté, la ligne basse des eaux, le reflet des nuages sur le lac. Nous n'avions nul besoin de bouger pour nous accorder au rythme des choses. Tout venait incidemment, dans une manière de songerie floconneuse, une ligne basse courant au-dessus des herbes folles. Une dérive, m'avais-tu dit, du plus loin de ce corps qui semblait si léger, qu'un simple caprice de vent…Mais nous n'osions même pas porter nos phrases au-delà, il nous fallait cette ambiguïté, cette clameur éteinte. Il faut dire, rien ne bougeait guère dans cette langueur géologique.

  Les longs murets de pierres usées, nous les apercevions par la croisée, les arbres morts, leurs os blanchâtres figés pour l'éternité nous en savions l'étroite métaphore. L'albâtre de ton corps, parfois, recevait l'empreinte du songe et il s'en serait fallu de peu que tu ne devinsses pure vision. Tout était si étrange parmi les brouillards, les damiers levés des tourbières, le halètement des rigoles où suintait l'eau noire. Du bitume, disais-tu, comme s'il s'était agi d'une parole définitive scellant à jamais nos destinées. Parfois le fer des chevaux sur les pavés et nous devinions les maisons basses, les toits de bruyère, les fenêtre étroites, un filet de fumée aspiré par le ciel. Quelle étrange idée, t'avais-je dit, que ce pays de pierres et de lave…qui semble absent à lui-même. Et toujours ce ciel de pierre ponce qui regarde de ses yeux vides un point sans doute illisible. Un instant nous avions été tentés de proférer quelque parole plus incisive, histoire de faire s'élever les concrétions du langage mais une subite rafale nous en avait dissuadés. Peut-être une étrange prémonition. L'amphore était fragile, nous le savions. Telle était son essence : une ligne à peine appuyée sur l'écume des choses.

  Le carreau, poissé de buée, nous restituait le paysage comme au travers d'un chromo ancien : quelques masures, une silhouette d'homme, les calligraphies noires des chiens, sans doute des lévriers, une ligne basse à l'horizon, nous pensions y deviner les roseaux d'une lande, le miroitement de l'eau, une bande plus claire puis, au-dessus, l'étoupe sombre des nuages. Si nous sortions, avais-tu dit de ta voix voilée, empreinte de la certitude que ce fait-là, sortir, te délivrerait de toi-même. Jamais on ne sort de soi, avais-je dit d'un ton un peu docte, et mes paroles laineuses, longtemps avaient rôdé entre les murs. Comme à la recherche d'une invisible faille. Les murs de granit nous protégeaient de toute fuite. Il fallait en convenir, nous étions enfermés dans une manière de huis-clos. Il était impossible qu'on n'en sortît pas. Encore fallait-il le vouloir mais nos pensées s'épuisaient dans la vacuité de ce temps immobile. 

  Soudain, le vent avait forci, poussant devant lui des boules noirâtres qui couraient au ras du sol. La pluie battait la terre et des filets d'eau commençaient à ruisseler avec un drôle de bruit, un genre de grésillement. Sortons, avais-tu dit, que gagnerons-nous donc à rester ici au milieu de cette désolation ?Nous avions pris, à la hâte, un vêtement de pluie, des galoches vernissées et nous étions sortis dans la brume liquide. Nous ne savions pas où nous étions, avancions à l'aveugle au milieu de ce  qui paraissait être un genre de falaises. Deux rangées de maisons basses doucement phosphorescentes dans la chute du jour. De la musique s'en échappait. Peut-être un accordéon, une flûte, des plaintes semblables aux harmonies d'une cornemuse. Nous avons longé les carrés des tourbières, sommes passés devant un calvaire, le chemin montait parmi les cairns et les tapis de lichen. Nous avions l'impression de faire du sur-place, de n'avancer qu'à titre d'hypothèse, comme si quelque chose nous retenait. Nous étions trempés et transis de froid mais cette marche sous la pluie semblait sceller un unique destin. Sans doute n'étions-nous qu'une seule et même forme à la recherche d'une possible existence.

Je t'ai vue, alors, ôter tes sabots vernis, te mettant à courir parmi les cailloux et les rognons de pierre. J'avais du mal à te suivre et la pluie battante ne m'aidait en rien. J'étais comme atteint de cécité. J'entendais, venant de très loin, le choc des vagues contre le socle de la terre, la conque de rochers. Puis la grève de galets luisant faiblement, juste une germination de crypte. Le jour baissait sensiblement et, hormis une ligne basse au loin, encore éclairée par un feu assourdi, le paysage s'enveloppait d'une taie gris sombre, lourde, fermée. Ne t'apercevant plus, j'ai essayé de t'appeler mais le vent ne me restituait, en écho, que ma propre voix. Longtemps j'ai erré parmi la grève, jetant ici un galet, là un bois éolien à la blancheur d'ivoire. Des goélands emportés par le vent, se laissaient tomber vers l'eau, pareils à des masses d'écume compacte. Des sternes criaillaient, leurs ailes repliées dans les lames de pluie. La grève était jonchée de boules de lave usées, à la couleur sombre, pareils à la peau d'une Métis. J'en ai ramassé une, étrangement incurvée au centre, en forme d'amphore, la clarté lunaire imprimant sur ses flancs de doux reflets. C'est curieux, pensais-je, comme cette pierre est douce, polie par le temps. Le bruit de l'eau s'y était imprimé et sortait, parfois, en sourdes résurgences.

 

  J'ai regardé une dernière fois la crique, sa symphonie grise et noire, puis j'ai repris le sentier vers le village. Dans les maisons, un dernier feu se consumait, on avait posé les instruments et rien ne venait troubler ce crépuscule qui, déjà, était teinté de nuit. Nous n'avions pas fermé la porte. J'ai allumé une cigarette. Le carreau lavé par la pluie laissait voir l'agitation des graminées dans la lande. J'ai fait un feu et me suis endormi auprès de l'âtre où grésillaient quelques bûches. La pierre de lave était là qui veillait alors que mes songes m'emmenaient bien au-delà des tourbières et des étangs. Les premières étoiles naissaient au milieu des nuées. Demain la crique m'attendrait. J'y élèverais un cairn de pierres brunes. Une manière de dette de la mémoire. Une mémoire sans objet…Mais, avais-tu existé, vraiment ?  

 

 

 

 

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