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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 07:38

 

Erotique du regard.

 

 

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A propos de Zoï - Photographie : Ivor Paanakker.

 

 

 

   Evoquer ce seul mot, "érotique",  et déjà nos sens sont en alerte, et déjà nous frémissons pareillement au jeune chiot retrouvant, au bout de sa truffe humide, les mamelles ruisselantes de lait de Celle qui lui donna vie, lui conféra existence parmi la grande meute canine. Car, à défaut d'érotisme, n'en déplaise aux cagots et aux obséquieux, ni le cabot, ni l'Ecriveur-impénitent ne seraient là à dresser, devant vous, l'étendard de l'orgueil à nul autre pareil : être et savoir que l'on est. Mais, il est de bon ton de trouver érotisme partout, même là où celui-ci ne saurait paraître : dans la petite minauderie télévisuelle; dans la marque parfumée pour intérieur bourgeois; dans la chambre d'hôtel luxueuse avec vue sur  palmiers.

  Ici, l'on reconnaîtra qu'il ne s'agit que d'un érotisme de pacotille, lequel confond l'enveloppe avec la petite friandise qui s'y dissimule. Jamais chambre ne pourrait appareiller vers les somptueux rivages de la volupté, si cette dernière, la chambre, ne dissimulait deux âmes enlacées pareillement aux  promesses et étourdissements du "Lai du chèvrefeuille". Car, à défaut de baguette de noisetier, son amour, il faut bien le graver quelque part, afin que l'Aimél'Aimée, l'apercevant, puissent aussitôt, mis en alerte, convoquer la grande cohorte des sentiments. Car, si l'érotisme présente quelque vertu, c'est bien d'assembler deux êtres dont le destin doit aboutir à une symbiose, à une fusion des affinités dans un même creuset.

  Et l'érotisme, s'il devait recevoir pour image une attitude qui le résume d'un seul empan, eh bien nous dirions qu'il suffit d'imaginer une attente inquiète en même temps que fébrile et nous aurions ainsi une idée assez exacte de l'étrange alchimie qui l'habite du-dedans. Car tout ceci,"voyez-vous" - si nous pouvons nous permettre cette expression destinée au visible -, se joue à l'intérieur, en vase clos, comme pour une mystérieuse cérémonie secrète.

  L'érotisme, contrairement aux idées reçues, n'est jamais l'exposition au regard d'un objet du désir. Nul besoin d'un piédestal. Bien au contraire. C'est dans le silence de la vision, lorsque les yeux trop abreuvés de mondanités et autres facéties humaines, souhaitent se ressourcer à l'aune d'un regard neuf que tout se décline dans l'ordre de la divine surprise. Ainsi, l'érotisme est-il plus dans l'art de regarder que dans la vue qui bâtit de quelconques chimères. S'il en était ainsi, que l'érotisme soit simplement ce-qui-est-porté-devant-nous dans une manière d'évidence, d'extériorité bavarde, alors tous les objets de même nature seraient universellement considérés comme identiques, la même icône plastique recevant, en tous lieux, en tous temps, l'hommage appuyé de milliers d'Amants éplorés, de milliers d'Amantes dévorées de passion. Or, chacun sait qu'il n'en est rien et que la réalité du désir est tout autre. C'est du-dedans-de-nous que nous projetons sur l'Autre notre propre part d'incomplétude, cet Autre que nous avons élu, élue et qui réalisera notre essentielle assomption, assurera notre plénitude d'être par son rayonnement. Singulier. Chaque amour est unique, comme sont uniques les Amants qui lui donnent site.

  Mais, détournons un instant notre esprit des considérations abstraites et portons notre "regard"  sur la photographie. Énoncé de telle manière, il ne s'agit que de commodité car, en réalité, ce n'est pas de notre regard dont il s'agit. Nous sommes pris en charge par le regard du Photographe, nous sommes dans l'œil-même de son objectif. Nous sommes conviés à regarder par procuration. Mais, de ceci, de cette vision par défaut, nous ne sommes pas alertés. Donc nous croyons voir un cliché érotique et bien malin serait celui qui viendrait nous prouver le contraire ! Eh bien, soit. Erotisme, là, devant nous et rien d'autre. Sans doute sommes-nous fascinés par le Modèle; sans doute trouvons-nous sa posture affranchie, sinon provocante; sans doute une certaine beauté nous ravit à nous-mêmes alors que le désir laisse pointer son impatience. Certes nous ne pouvons renier les qualités esthétiques de l'image, de Celle-qui-pose, nous ne pouvons nous abstraire de cette lumière qui fait son mystère, de ce clair-obscur tellement incliné aux amours clandestines ou bien aux cérémonies orgiaques. Soit encore. Mais est-ce bien l'image qui nous dit cela, qui nous intime l'ordre de devenir des porteurs de désir en direction de la belle Effigie qui semble se détourner de nous ? Ou bien est-ce nous qui, de notre propre chef, avons projeté quelque sombre corridor nous habitant vers cette scène dont nous souhaitions, inconsciemment, sans doute, qu'elle nous permît quelque accomplissement de l'ordre du plaisir ?

  Il est toujours si difficile de s'y entendre avec l'imbroglio des sentiments, des envies rentrées, des jalousies, des fantasmes, de la lubricité, des pulsions et alors, cela fait, au centre de nous-mêmes, une manière d'infini maelstrom, de turbulence, jeu auquel nous risquons de perdre jusqu'à notre libre arbitre. Car l'amour et ses infinies variantes, des plus glorieuses transcendant l'Autre, à celles inglorieuses le métamorphosant en pur objet de nos désirs, la gamme est étourdissante des comportements, attitudes, impulsions, tendances, passages à l'acte et autres lapsus qui ne sont "révélateurs" qu'à l'aune de la formule indigente qui les anime. C'est encore pire qu'il n'y paraît et, afin de démêler l'écheveau des contradictions, tous les divans psychanalytiques du monde n'y suffiraient pas.

  Mais il faut préciser. L'érotisme, accordons-nous à cela, n'est jamais cette intention recevant une finalité précise : à savoir telle ou telle figure qui ferait phénomène à l'horizon de notre conscience sous telle ou telle forme particulière. Nous voulons dire que l'objet de notre visée ne sera ni cette Amante-ci, ni cette Amante-làL'Amour seulement avec son étrangeté, son nimbe de brume, son irréalité diaphane. A le dire plus précisément, un genre d'abstraction, sinon d'absolu. A tout le moins un inconnu dont il nous faudra bien nous accommoder en attendant la révélation. C'est exactement ce que nous dit cette image. Initialement nous pensions être les dépositaires de cet érotisme si tentant, alors que nous n'en étions que la lointaine chambre d'écho. Nous ne nous y disposions qu'à la manière d'étranges Voyeurs cachés dans les coulisses. Mais c'était sur la scène qui nous était offerte que se jouait la merveilleuse dramaturgie. La destinataire de l'événement érotique, c'est uniquement elle, L'ATTENTIVE, elle dont la frêle et élégante silhouette est entièrement tendue vers ce qui s'annonce, mais dans une manière de clandestinité, dans la réserve. Et c'est bien dans ce mouvement-là, de suspens, de doute, de souveraine ambiguïté, d'étonnement différé que s'installe la réelle figure d'un érotisme en voie d'accomplissement.

  Car l'érotisme est toujours en voie de…, en médiation, en passage vers plus grand que lui. Avant ceci, il n'y a qu'une attente sans objet; après ceci il y a surgissement dans le trop plein de l'amour et, alors, on ne parle déjà plus d'érotisme, mais de sentiments, de passion, de don de soi. L'érotisme est ce mouvement jamais accompli, comme hissé sur la pointe des pieds, cherchant à apercevoir ce qui se dissimule derrière le paravent mais qui, pour l'instant, ne s'y inscrit qu'à titre d'ombre chinoise. Jamais le Sujet occupé d'érotisme ne peut savoir la pure révélation de son désir. Eros possède dans son carquois une multitude de flèches. Jamais on ne sait laquelle sera élue par le Divin Archer. C'est seulement pour cela que nous vouons à l'érotisme un culte sans pareil. L'ATTENTIVE, dans une identique disposition d'esprit se poste sur le seuil de l'événement qui surgira de l'ombre, espérant y trouver étonnement et un genre de ravissement. L'érotisme est cette réserve de soi sur le bord de la révélation ou bien il n'est pas. Cela nous le savons tous mais notre naturelle hâte nous pousse toujours dans le dos, nous provoquant continuellement au faux-pas, à la chute dans la non-vérité. Cela nous le savons mais sommes volontiers amnésiques. Cependant la belle ATTENTIVE demeurera dans la conque de notre mémoire comme l'une des formes possibles de l'avènement. Nous ne saurions le lui reprocher ! 

 

7-copie-1 

Eros d'après Bouguereau.

 

Source : Eros. 

 

 


 

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Published by - dans PHOTOSYNTHESES

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