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2 février 2015 1 02 /02 /février /2015 08:49

 

­"Entre, je t'écrirai".

 

EJT.JPG 

 

Nervures de soie,
Brisures de toi,
Aller envers les frimas,
Briser les éclats...

Vivre, me disais-tu
Mais comment vivre en oubli ?
Que chasse l'ennui
Quand le jour s'est tu ?

Entre, je t'écrirai
A fleur de mots,
A peur de peau,
Viens, je m'offrirai...

                             Marie P Zimmer.

 

 "Entre, je t'écrirai". Tu n'auras rien d'autre à faire qu'à demeurer en toi, dans l'attente du jour. Car tu es ombre, car tu es nuit à l'entour de mon corps attentif. Comment mieux te dire qu'en te reconduisant dans cette ténèbre dont tu sembles la matière même ? Mais, es-tu au moins saisissable autrement que par la pensée, autrement que par la parole ? Tes mouvements, je les sens effleurer ma peau, pareils aux filets d'eau de la cascade. Tout un ébruitement de gouttes, tout un fin brouillard tellement inconsistant qui glisse entre les doigts, se mêle à la soie des cheveux. Tu es le Passeur qui veille sur mes rêves, tu es le Médiateur qui me dépose sur les rives alanguies de l'oubli et, alors, tout se fond dans l'imperceptible, tout disparaît dans la matière souple de l'air. C'est un tel vertige que, t'approchant, je m'incline comme au bord de l'évanouissement. Une pure perte de ce qui aurait pu se laisser saisir mais qui, toujours, se dilue dans l'espace ouvert du monde. Alors mes mains sont orphelines, alors la conque de mon corps se mue en un dôme où ricoche l'impossible touche de l'être. Mais es-tu donc si diaphane, intemporel, immatériel que mes sens abusés se brouilleraient, mes yeux remplis de larmes comme l'outre d'eau claire ?

  C'est pour cela que, toujours, je m'abrite dans le recueil étroit du doute. Je me poste à la meurtrière de ma conscience, en arrière de la clarté, seulement détourée par l'ovale nocturne dont je sens la pesanteur de suie. Ne pas bouger, surtout ; veiller seulement, l'esprit vacant. C'est comme d'être dans le sombre boyau d'un tunnel et espérer, tout au bout, le surgissement du cercle de lumière. Le pur ravissement succédant à l'étreinte noire, angoissée. Il y aurait danger à sortir de soi, à questionner, à entrer dans le couperet tranchant du réel. Depuis mon refuge, l'existence, je l'entends faire ses pas de deux, ses entrechats, sa gigue éternelle. C'est tellement rassurant de s'imaginer simplement situé au milieu de soi, en arrière de toute sortie sur les plaines mondaines, là où souffle le vent de la folie des hommes.

  "Entre, je t'écrirai". Sans cesse répéter cette prière, peut-être cette supplique en direction du ciel habité du voile des nuages, de la terre souple au creux des dolines, des eaux souterraines faisant leur lacet de mercure dans la nuit des étangs. "Entre", comme l'on dirait "Sois", à tout ce qui voudrait bien figurer auprès de notre inquiétude à titre de certitude : la couleur incertaine de l'aube, le vol primesautier du papillon, le sourire de l'enfant, le jaune lumineux du safran, l'étincelle de givre à la pointe des herbes, le clignotement du lampyre, la corolle blanche du lys, l'éclat noir de l'obsidienne, le miroir des étangs et tout ce qui tient son langage infiniment compréhensible, immédiatement saisissable. Seul le simple, le dénué, l'infime le peuvent ce don immédiat, cette ressource faisant son nectar et alors, nous sommes au cœur des choses, dans leur chair intime, là où il n'y a plus rien qui divise, sépare, limite. Nous sommes au monde comme le monde est à nous. Et nous n'attendons plus rien que cette ouverture, ce dépliement infini de ce qui, avant, n'offrait à nos sens que la densité de ses nervures, le rugueux de son écorce, l'intrigue de ses racines. 

    "Entre, je t'écrirai". Cela, il suffit de le proférer à mi-voix, ou mieux, en silence parmi les voiles d'ombre et disposer l'œil de son âme derrière la fenêtre étroite à partir de laquelle enfin regarder. Regarder les choses, non seulement selon leurs silhouettes - les apparences sont si trompeuses -, mais les forer jusqu'à l'essence afin que, étonnés de la rencontre, nous puissions en tirer un savoir intime, non seulement pour nous, mais pour elles, les choses, parvenant ainsi à leur propre désocclusion. Comme une vision se reflétant dans sa propre image. Comme un prisme traversé de lumière se prend à rêver à la seule révélation des couleurs multiples. Comme le cristal se métamorphosant sous la pluie de phosphènes.

      "Entre", Mon corps est là à t'attendre qui plie sous le désir. "Entre", mon ombilic est la porte entr'ouverte disant le secret et la pliure de l'intime. "Entre" et tu seras sous le globe aux mille lumières, parmi les eaux d'un lac calme, tout contre la membrane souple du jour. "Entre", mes flancs sont une mer infinie où battent les songes du vent, où vole l'écume de grands oiseaux blancs. "Entre", je suis colline lissée de ciel, dune balançant ses oyats vers l'océan immense, ravine bordée de mousse,"Entre", je suis falaise habitée de lichens, ondoiement d'algues, cils vibratiles.

  "Entre", ton nom, je l'écrirai sur le khôl de mes yeux, le gris indistinct de mon nez, la braise vive de mes lèvres, le talc de ma gorge, le brun de mes aréoles, l'albâtre de mes flancs, le rubis de mes ongles, la nacre des genoux, l'argile des chevilles, la gemme de mes talons. Ainsi, en moi, tu auras ta demeure comme les cerfs-volants habitent le ciel, avec la souplesse des évidences.

 "Entre", tu écriras sur la courbe infinie de mon corps le POÈME que tu es, cette parole inépuisable que les hommes portent en eux depuis l'origine des temps, ce ressourcement dont, TousToutes,  nous voulons faire notre demeure mais, parfois, notre abri suffit seulement à loger la lame aiguë de nos incertitudes. "Entre" et parcours l'aire de ma peau des signes qui sont les étoiles à l'aide desquelles nous cheminons. Grave les hiéroglyphes de la connaissance, creuse les stigmates de la langue comme nos plus belles floraisons, imprime les tatouages polychromes de l'exister. Il n'y a pas d'autre secret que celui-là : accueillir en soi le Poème  comme une faveur unique. Sa vérité, écrire dans la chair de l'homme le dire silencieux du monde. Après, il n'y a plus que silence et recueillement.

 

 

A fleur de mots,
A peur de peau,

Viens, je m'offrirai... 

 

 

 

   

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