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16 août 2013 5 16 /08 /août /2013 16:13

 

Comment Aristote fut découvert.

 

 

  Sarias, Garcin et le reste de la bande n'étaient pas encore arrivés et ça permettait à l'affinité de circuler entre Bellonte et moi et, avec un peu de chance, on finirait de les baptiser nos colombins, et après on serait tranquilles. On reprit "Les Misérables" où on les avait laissés, on attribua le nom de THENARDIER à un vieux couple claudicant, à l'allure roublarde et malfaisante, qui attendait toujours que leurs compagnons aient le dos tourné pour venir leur soutirer leurs dernières victuailles; on affubla un autre, qui avait l'air inquisiteur sous son casque de plumes, du nom de JAVERT.

  Mais, à y regarder de plus près, ma première intuition se manifestait à nouveau et il y avait, à l'évidence, un pigeon qui ne pouvait entrer dans la case des "Misérables". C'était un individu à l'allure plus noble, plus aristocratique même, à la tête chenue, aux larges plumes couleur de cendre largement étalées sur sa gorge, qui n'étaient pas sans rappeler un conséquent collier de barbe, à la vue perçante et profonde nichée sous un front parcouru de sillons, avec des caroncules carmin bouffies d'intelligence, et il émanait de cette étrange silhouette, une énigmatique présence faite de sagesse et d'érudition à la fois, ce qui me transporta, à mon insu, vers Stagire, petite ville de Macédoine près du Mont Athos, d'où était originaire Aristote. M'adressant à Bellonte qui devait toujours se trouver dans le Paris triste et sordide du XIX° siècle, peut être du côté du couvent du Petit Picpus où Valjean se cachait en compagnie de Cosette :

Labesse. -  Bellonte, suis mon doigt du regard et tu verras, tout près de la cabine téléphonique, un pigeon pas comme les autres. Il est souvent à l'écart, un peu paumé et on dirait même préoccupé.

Bellonte. -  C'est vrai, Labesse, j'avais déjà remarqué. Il est plutôt solitaire et y a quand même chez lui quelque chose qui m'étonne.

Labesse. -  On aurait remarqué la même chose que ça me surprendrait pas, Bellonte ! Le pigeon en question, quand il roucoule, il a une voix pas comme les autres. Une voix voilée, sourde, souterraine, comme si elle soulevait des tapis de feuilles, se frayait un chemin au milieu des voiles, un peu comme elle le ferait pour sortir d'un labyrinthe. Et quand il chante, c'est comme s'il parlait et les autres pigeons l'écoutent en silence. Cette voix si particulière, si peu commune, si inattendue qu'elle fige le mouvement du monde, c'est tout simplement "la voix de la conscience", de l'intériorité qui remonte au grand jour. Tu sais, à mon avis, ce pigeon c'est ARISTOTE en personne et quand il roucoule et que ses plumes se gonflent comme une baudruche, c'est parce qu'elles sont saisies du souffle de la connaissance et que les choses veulent se dire au-dehors, qu'elles veulent échapper à la prison du corps, briser les bubons et les pustules qui parcourent la peau, trouver des issues, des orifices, des failles, car tu le sais bien Bellonte, quelque part c'est douloureux le savoir, ça entaille l'esprit, ça taraude l'âme, ça creuse les chairs et la parole et c'est peut être la seule façon qu'ont les hommes de jeter hors de leurs frontières le feu et les scories qui les habitent depuis la grande peur qui creusait les grottes et les cavernes de la préhistoire et qu'ils portent toujours en eux...et je vais te dire, Bellonte...

  Et voilà qu'au bout de la Rue de la Gare se pointe la massive silhouette de Pittacci, bientôt suivie de la plus frêle et plus élégante de Simonet et ça fait un peu penser à un kiwi auquel une cigogne emboîterait le pas, et si mes prévisions sont pas fausses, Garcin va pas tarder à débouler comme il le faisait à vingt ans en haut des collines de pierre dans les Aurès, et même il nous reste juste quelques minutes si, avec Bellonte, on veut finir l'inventaire des pigeons et d'ailleurs l'Antoine semble avoir été pris d'une transmission de ma propre pensée, en même temps que d'une frénésie de la parole et lui, qui est si calme d'habitude, il profère ses mots avec hâte, comme si la lézarde d'un séisme venait de couper le parking en deux et Bellonte me dit :

Bellonte. - Tu vois le petit à la gorge bleue et grise ? Y a qu'à l'appeler RASTIGNAC !

  Pour ma part, je voyais pas trop le rapport avec le petit provincial qui, dans le roman de Balzac, est monté faire son droit à Paris, sauf qu'en tant que pigeon-voyageur, il aurait bien pu venir d'Angoulême, mais le prétexte était bien mince pour en faire un des personnages de la "Comédie humaine".

Bellonte (comme pris de vertige) -  : Et l'autre à côté : VAUTRIN, puis l'autre encore : Le PERE GORIOT...

Labesse. -  Tu sais, Antoine, t'es allé un peu vite en besogne, ce me semble. Le pigeon que t'appelles "Rastignac", il a plutôt l'air modeste et satisfait de son sort et il me semble pas qu'il ait la volonté de puissance du personnage homonyme de la Comédie Humaine; quant à ton "Père Goriot", il me paraît plutôt fringant et dissipé et donc loin de ressembler à l'original et celui que tu nommes "Vautrin" devrait être un gaillard jovial, alors qu'en réalité, il semble se morfondre au milieu de quelques plumes qui l'habillent à la façon d'un iroquois !

  Bellonte, tu le sais bien, c'est pas le tout de balancer des noms sur les choses, il faut encore qu'ils tombent juste, les noms, qu'ils soient porteurs de sens, sinon ils résonnent un peu dans le vide et personne n'y prête plus attention à force de banalité. Tu en connais toi, des humains, qui s'étonnent encore des chiots qu'on appelle "Taïaut" et "Griset", des chatons qu'on nomme "Minou" ou "Patapouf", des serins qui répondent à la douce appellation de "Boule de plumes" ou de "John d'œuf" ? T'es bien trop avisé pour tomber dans un tel piège Antoine et tu sais bien que les noms sont censés dire quelque chose de nous, qu'ils sont faits pour nous distinguer de la meute, pour faire émerger notre individualité, notre originalité si, toutefois, cette notion a encore un sens dans ce temps de rabotage universel, de laminage à grande échelle où les moutons ressemblent à tous les autres moutons, avec la même laine sur le dos, où les hommes ressemblent à tous les autres hommes, avec les mêmes vêtures enserrées du conformisme, de la mode, de la standardisation.

  Bellonte, tu l'as compris, les mots ont une mission essentielle, celle de nous faire émerger de la gangue commune, de faire de nous des "êtres-debout", semblables à des menhirs qui dressent leur silhouette comme une vérité dans l'espace. Tu le sais tout autant que moi, Bellonte, et chaque individu sur la Terre le ressent au fond de sa conscience, à la façon d'un tremblement, mais ces choses sont si confusément liées à notre propre essence, sont si proches d'une révélation, d'une évidence, que, souvent, elles n'arrivent pas à se dire et se referment sur elles-mêmes, à la façon d'une racine prisonnière d'une dalle de pierre et vivent alors une vie végétative. Tu le sais, Bellonte, l'humanité n'a d'autre avenir que de puiser dans ses racines la force propre de s'accomplir, de rayonner, de porter le langage, d'investir le symbole, de transcender le quotidien...

  Et, emporté par mon lyrisme, j'avais quelque peu perdu le contact avec le réel et les hommes qui peuplaient habituellement notre quotidien et ces hommes de chair et de sang, concrets et visibles, étaient maintenant à portée de main et je ne doutais pas qu'ils allaient m'aider à retomber dans la pure immanence. Garcin, avec son habituelle élégance, m'y précipita, sans ménagement en déclarant : "Ces pigeons sont tous des cons et en plus ils posent leurs fientes partout et faudra dire au Mairequ'il s'adresse à la Société Colombophile pour nous débarrasser de ces nuisibles et d'ailleurs, les élections approchant..." Garcin en resta sur cette menace suprême, vira avec son journal quelques déjections qui ornaient le dossier comme des diamants une couronne royale, et s'assit sans autre forme de procès. Les autres, non sans avoir jeté au préalable un œil discret sur les traces blanchâtres qui persistaient, l'imitèrent.

 

 

 

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