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6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 09:44

 

 

Cirque d'Hiver

 

cirque d hiver bouglione ensemble 

 Source : Structurae. 

 

 

Avant-Texte

 

   Marie-Odile vit à Paris, Boulevard du Temple, entre son père Henri, tailleur de son état et sa mère Marguerite, bénévole auprès des enfants malades à l’Hôpital Saint-Louis.

 

  Milien, un accordéoneux orphelin recueilli par les Sœurs des Blancs Manteaux, vient jouer quotidiennement devant le Cirque d’Hiver.

 

  Un jour, Marie-Odile et Milien décident d’unir leurs vies sous le signe de l’amitié. Mais Henri est fortement opposé à cette union qu’il juge contre nature. Le couple quitte Paris et se réfugie dans le sud, à Callonges où vit Gary Mengès, un oncle de Marie-Odile.

Celle-ci est occupée à des travaux de couture alors que Milien vit dans un songe permanent au milieu des airs et fredaines du music-hall.

 

  Puis, un jour, après la disparition de Gary, tout bascule et la Combe Gignac où ils vivent devient le lieu d’un non-sens.

 

  Pour des raisons liées à leur propre passé, l’accomplissement de leurs destins ne pouvait exister que sous la forme du tragique.

 

 

***********************

 

 

I - Boulevard du Temple

 

 

       Paris. Automne 1920

 

  Septembre a habillé Paris d’une teinte fauve, couleur d’écorce. Quelques feuilles se détachent déjà des arbres, jonchant les trottoirs d’étoiles lumineuses. Du haut de sa fenêtre, Marie-Odile regarde les allées et venues boulevard du Temple. Ce sera bientôt l’heure de la projection au Cirque d’Hiver et les globes électriques se sont allumés. Les premières voitures, longues carrosseries noires et jaunes que coiffe une capote de toile huilée, se rangent le long de la Rue Amelot. De minces jeunes femmes en descendent, vêtues à la garçonne, tailleurs-jupes, chemises blanches à cols et manchettes, cheveux courts plaqués par un bandeau. Marie-Odile aimerait bien aller s’asseoir sur les sièges de velours, attendre que les lampes s’éteignent et regarder les images envahir l’écran à la façon d’un rêve.

  Mais Marie-Odile n’a que huit ans. « Tu n’as pas l’âge du cinéma », lui dit toujours son père et elle se contente du spectacle de la rue, laisse sa vue planer sur les frondaisons de la Place Pasdeloup, du petit square entouré de grilles où l’on promène des enfants dans de grands landaus noirs. Alors, de dépit ou par désœuvrement, elle se laisse glisser dans le grand escalier ciré qui descend les étages. Une lumière dorée coule dans la salle à manger, faisant briller les maroquins des livres. Sur la grande table ovale, deux ou trois volumes que sa mère a dû consulter avant de partir faire la lecture aux enfants de l’hôpital.

  Au rez-de-chaussée, sous le rond d’une opaline verte, son père est occupé à tailler un costume.Marie-Odile aime l’odeur mouillée de la pièce, les carrés de moleskine et de satin pareils aux damiers d’un paysage, les grands ciseaux qui déchirent la toile en crissant, la légèreté des papiers de soie, les calques semblables à des voiles de brume, la machine à coudre et son pédalier de fer, le hérisson d’aiguilles accroché à la manche d’Henri, le mètre jaune et noir comme une longue chenille autour de son cou. Marie-Odile passe des heures à l’atelier, lorsqu’elle n’a pas école, apprenant à découper un patron, à en reporter le modèle sur la toile, à coudre des doublures, à s’essayer aux épaulettes, au repassage avec l’odeur âcre de la pattemouille et les vapeurs qui piquent les yeux.

  Ce qu’elle aime aussi c’est aller au Sentier, sous la verrière blanche des grands entrepôts et fouiller parmi les empilements de coupons, éprouver la souplesse des jerseys, la douceur des cachemires, le friselis du crêpe, la glaçure de la soie pareille au flanc d’un céladon.  Quand elle a épuisé le plaisir de l’atelier, elle remonte à la cuisine, met le couvert, attendant que sa mère soit rentrée de l’hôpital, que son père ait fini de faufiler un pantalon, un gilet. Puis le repas en silence avec un peu de musique en toile de fond. On a si peu à dire alors que la vie coule à la façon d’une eau paisible. Avant de s’endormir, Marie-Odile, derrière le cadre de sa fenêtre, regarde les feuilles du square glisser sur le bitume. Les derniers spectateurs quittent le Cirque d’Hiver. Une brume légère grise les trottoirs. Il est temps alors de tirer les rideaux. Henri a rejoint son atelier pour finir d’y tailler un lin, une flanelle. Marguerite, sur le sofa, lit les histoires qu’elle racontera demain aux enfants. Les jours succèdent aux jours, géométrie simple et ordonnée que délimitent le Cirque d’Hiver, le Sentier, la Rue Amelot, la Rue Bichat près de Saint-Louis.

 

 

II - Les Blancs Manteaux

 

        Paris. Eté 1930

 

  Dans ses cheveux relevés en chignon, Marie-Odile plante une écaille blanche, se maquille discrètement - une touche de poudre de riz -, regarde la pluie qui glisse doucement le long des vitres. Une grande flaque grise, Place Pasdeloup, dans laquelle se reflètent le dôme sombre du Cirque d’Hiver, les statues équestres qui en encadrent la porte. Sur la planche à tréteaux, un carton avec un costume de serge grise. Calligraphiée sur une étiquette, l’écriture d’Henri :                                                                                                               

 

Monsieur Milien GERVAIS

Institut des Blancs Manteaux

Rue de Bretagne

 

 Boulevard du Temple le ciel s’est un peu éclairci, couleur d’ardoise avec de longues traînées blanches. Sous son parapluie, Marie-Odile regarde les nuages semblables à la toile qu’elle porte aux Blancs Manteaux. Elle se souvient y être allée alors qu’elle était adolescente. Arrivée Rue de Bretagne elle reconnaît, face au Square du Temple, un immeuble de pierre aux grandes verrières, la façade ornée de fleurs de lys. Elle sonne, pénètre sous le porche. Une Religieuse vêtue de blanc sort de la loge. Marie-Odile lui remet le carton qu’elle a pris soin d’envelopper dans une pièce de coton épais mais la pluie a délavé la belle écriture d’Henri et le nom est tout juste lisible.

  La Sœur prend le colis, ajuste ses lunettes. Elle va au pied de l’escalier où coule une lumière verte d’aquarium. Elle appelle :

 

« Monsieur Milien, il y a une surprise pour vous, descendez vite ! ».

 

Un bruit de pas sur les marches. Un homme jeune, l’air un peu égaré, un soupçon de moustache sur la lèvre supérieure ; de grandes lunettes cerclent des yeux effarouchés. Il s’empare du costume de serge, bredouille quelques mots incompréhensibles, se retire avec une sorte de révérence maladroite. La Sœur remercie. Marie-Odile prend congé. A sa droite, sur une plaque qui brille discrètement dans la pénombre, une inscription que les années ont presque effacée :

 

Orphelinat des Blancs Manteaux

 

 La porte s’ouvre sur des trottoirs qui étincellent. Le soleil d’été est revenu. Rue des Filles du Calvaire la boulangerie est encore ouverte. Marie-Odile y achète un pain de campagne, couleur de moisson, à la croûte ferme et odorante. Dans la perspective de la rue elle aperçoit les murs arrondis du Cirque d’Hiver, ses grilles de fer forgé, ses lanternes de bronze. Elle ne sait pourquoi, elle repense à ce grand dadais des Blancs Manteaux. La serge grise lui ira bien ; il paraît si sérieux avec ses immenses lunettes, son air de séminariste. Elle entre dans la maison. On entend le cliquetis des ciseaux dans l’atelier. A l’étage, les variations Goldberg de Bach. La journée a dû couler comme du miel à l’hôpital Saint-Louis. Il sera bientôt l’heure de dîner.

 

                                                                                                 

III- L’Accordéoneux

 

       Paris. Eté 1932

 

  Dans sa chambre Marie-Odile pique les poches d’un gilet, met un dernier point à une boutonnière. Puis elle se lève, ouvre la fenêtre. Les platanes, sur le boulevard, font une longue coulée verte pareille à un nuage d’eau. Quelques enfants, dans le square, jouent à se poursuivre autour de la fontaine au pélican ; des femmes en ombrelles sortent de la bouche du métro. Au café Glacier, à l’angle de la Rue Amelot, les tables se remplissent peu à peu. Derrière les murs du Cirque d’Hiver on brosse les alezans, les écuyères s’habillent de tulle, les jongleurs font tourner leurs massues. Dans un peu moins d’une heure les portes s’ouvriront sous l’éclat des projecteurs, l’orchestre enverra ses premières notes de musique.

   Dehors aussi, dans l’air qui se teinte de mauve, l’éclat de quelques notes, les plaintes d’un accordéon dont on joue gauchement, sorte de pot-pourri de musette et de rengaines de music-hall. Dans la rue les regards se tournent et découvrent, tout près du square, le musicien assis sur un pliant de toile, un gobelet de carton à ses pieds. Du haut de son balcon, Marie-Odile a aussitôt été attirée par cette ritournelle étrange, jouée avec l’innocence d’un enfant. Elle regarde un moment ce spectacle improvisé. Quelques bambins jettent un peu de monnaie dans la sébile et ça fait un bruit semblable à la pluie sur un toit de tôle. L’homme est d’apparence jeune, plutôt fluet, ses yeux dissimulés derrière des lunettes à monture d’ébonite, cintré dans un costume gris, de grandes chaussures de cuir à ses pieds. Ses mains longues et fines glissent sur les boutons de nacre, hésitantes comme les premiers pas d’un funambule.

  Marie-Odile referme la fenêtre, descend les marches de bois. Au rez-de-chaussée son père repasse des toiles dans un air embrumé de vapeur. Elle décide d’aller faire quelques pas en direction de Filles du Calvaire, pour dégourdir ses jambes, s’aérer, profiter des derniers rayons du soleil qui remontent le boulevard depuis la Bastille dans une sorte de nuage doré. Alors, dans son esprit, c’est une brusque illumination, comme si, l’espace de quelques secondes, le temps s’était inversé, qu’il avait reflué jusqu’à ce jour gris et pluvieux où elle était allée, Rue de Bretagne, faire sa livraison. Elle revoit, dans le jour glauque de l’entrée des Blancs Manteaux, la Religieuse dans ses voiles clairs, la silhouette évanescente du Pensionnaire venu récupérer son deux pièces de serge grise. Mais oui, l’évidence est là, l’accordéoneux du Cirque d’Hiver n’est autre que l’orphelin à qui elle a livré, il y a deux ans, le costume taillé par son père, qu’elle-même avait fini d’assembler. Et cette coïncidence, à défaut de l’étonner, lui paraît sonner à la manière d’un événement singulier. C’est comme une force mystérieuse, une sorte d’aimantation qui l’oblige à revenir sur ses pas, à se figer sur le trottoir en face du square, à écouter la mélodie brouillonne sortir de l’instrument désaccordé. Cette musique est belle à force de candeur, d’ingénuité, de maladresse appliquée et Marie-Odile revoit cette étonnante pirouette de clown alors que le jeune homme prenait livraison de son uniforme.

  Une émotion s’empare d’elle, qu’elle ne saurait expliquer, et étrangement un sentiment s’installe à la manière d’une intime et troublante conviction : le destin, sous les traits de cet inconnu, est venu à sa rencontre. Ce soir, à table, alors que s’égrènent les notes enjouées d’une sonate de Diabelli, Marie-Odile est absente aux autres, à elle-même. Elle sait que quelque chose vient de changer dans sa vie. Elle en a la certitude mais elle n’en cerne pas encore les contours. Tard dans la nuit, cependant que ses parents auront regagné leurs chambres, Marie-Odile descendra sans faire de bruit dans la salle de couture. Elle feuillettera  patiemment les volumes recouverts de moleskine noire. Celui de l’année 1930 portera, en date du 13 Juin, écrite en lettres fines et appliquées, l’information qu’elle vient y chercher.

 

13 Juin : Livraison aux Blancs Manteaux d’un ensemble

de serge grise destiné à Monsieur Milien

Gervais, pour la somme de 277 francs et 35

centimes.

30 Juin : Somme réglée par l’Econome de l’Orphelinat

des BM pour le costume de Mr MG.

 

 

 

 

IV- Canal Saint-Martin

 

 

 Trois jours passèrent sans que Milien revînt jouer au Square Pasdeloup. Trois jours passèrent oùMarie-Odile cousit ses surjets d’une façon aussi fantaisiste qu’illogique. Il était grand temps que l’accordéoneux fît son apparition. Le quatrième jour, aux environs de dix neuf heures, la silhouette dégingandée de Milien s’inscrivait à nouveau sur fond de Cirque d’Hiver.

  Elle ne descendit pas de son étage. Elle écouta seulement les notes clinquantes sortir de l’accordéon, voltiger comme de gros bourdons au milieu des frondaisons. A la fin de l’été, une sorte d’assiduité semblait s’être emparée, par on ne sait quelle bizarrerie, du rythme de vie deMilien. Celui-ci venait, avec la régularité d’un métronome, peu avant le spectacle, disposait son pliant face à la terrasse du Glacier, le Cirque d’Hiver à sa droite. Les habitués du quartier s’étaient accoutumés à sa présence, à sa musique bancale. Chacun s’était résolu à y prêter une oreille discrète et bienveillante et il n’était pas rare que le gobelet de carton s’emplît de lumineuses pièces de dix francs.

  Début Juillet, Marie-Odile estimant que la belle constance de Milien, - il regardait parfois discrètement en direction de son balcon – n’était pas le simple fait du hasard mais le fruit d’une volonté consciente (peut-être l’avait-il reconnue ?), elle se hasarda, un soir, aux alentours de dix neuf heures trente à aller flâner du côté du square. Elle s’installa à la terrasse du Glacier, regardant et écoutant à loisir le tableau simple et naïf que lui offrait Milien.

De cette époque datèrent leurs premières promenades, d’abord modestes, dans la Rue Oberkampf toute proche, puis le long du terre-plein ombragé du Boulevard Richard-Lenoir, enfin sur les berges fluviales du Canal Saint-Martin. C’était cette proximité d’un long ruban liquide glissant entre ses quais de ciment qu’ils préféraient, l’impression d’espace, la vue qui, parfois, portait loin sur le miroir de l’eau et les boules vertes des arbres comme de gros flocons entre ciel et terre. Ils parlaient peu, s’étonnaient selon les jours de l’ardeur du soleil, du courant d’air qui glissait sur la surface lisse du canal, de la rareté des passants, parfois de la foule qui, le dimanche, martelait le pavé de ses pas assidus.

  C’était Marie-Odile qui s’exprimait surtout, posait des questions, faisait rebondir le dialogue. La jeune fille aurait aimé savoir ce qu’avait été la vie de Milien avant qu’elle ne le connût, l’histoire de son enfance, les raisons de sa présence à l’Orphelinat. Mais la jeune fille se heurtait à une sorte de douloureux silence qui confinait le plus souvent à la mutité. Et ce silence elle le respectait, à la façon d’un secret. Alors ils s’étonnaient de tout et de rien, du temps qui passe, de la mode, des faits divers, du spectacle de la Rue Amelot, des automobiles, de la course des Vingt quatre heures du Mans. Milien ne semblait s’intéresser qu’au divertissement, à la surface des choses, aux faits anodins d’une actualité récente. Il se passionnait pour la mise au point de la première horloge parlante, le record de vitesse de la Blue Bird sur la plage de Daytona, la propagation des ondes radio. Redescendant le canal en direction de la Rotonde de la Villette, ils restaient longtemps à observer la manœuvre du pont levant de Crimée et Milien ne se lassait jamais de regarder l’ascension du lourd tablier de métal hissé par des câbles, la rotation des immenses poulies, le jeu simultané des pignons et des crémaillères, un peu comme un enfant ébloui l’eût fait devant les aiguillages, barrières et signaux d’une voie ferrée miniature. Milien lui-même semblait être une « miniature » du genre humain que le réel n’atteindrait jamais.

  Plus qu’une rencontre d’amour, la relation de Marie-Odile et de l’orphelin des Blancs Manteaux était teintée d’amitié et de respect mutuels. Marie-Odile, pour son compte, ne demandait guère plus à Milien que ce lien d’affection. Pour l’enfant qu’il était resté, Marie-Odile devait devenir, au fil des jours, la mère qu’il n’avait jamais connue.

 

 

 

V- Jour de relâche

 

       Paris. Automne-hiver 1933

 

  Ainsi le temps passait dans une manière de paisible harmonie, faisant alterner la douceur des tissus de soie, les notes syncopées du Square Pasdeloup, les longues promenades sur les rives du Canal Saint-Martin. Pris dans les mailles des jours, Milien et Marie-Odile se laissaient aller à une mélancolie facile que le réel n’atteignait guère. L’automne finissant paraît leur rencontre des couleurs lentes de l’insouciance. Cependant le chemin qu’ils empruntaient, aussi droit et lumineux que le fil de l’horizon, devait s’assombrir de quelques nuées et bientôt l’atmosphère bascula de la douceur d’octobre aux rigueurs de novembre.

  Milien, fidèle à sa mission d’accordéoneux, venait se disposer face au Glacier, vêtu d’un long manteau de poils qui tutoyait le trottoir de ciment. Les consommateurs n’étaient plus aux terrasses mais dans des rotondes que chauffaient des poêles à pétrole. Les jeux des enfants se faisaient plus rares autour de la fontaine au pélican. Quant à Henri, son mètre ruban autour du cou, il surveillait avec anxiété et amertume, depuis son atelier, le manège de Marie-Odile et de son musicien. Il considérait la situation sans issue et s’en ouvrit, un soir, à sa fille avec une sorte de violence à laquelle elle ne s’attendait guère :

 

  « Marie-Odile, l’accordéoneux, ça suffit. Tu choisis, c’est nous ou c’est lui ! »

 

 Le message, bien qu’elliptique, était sans équivoque et ne semblait tolérer aucune issue. Marie-Odile ne s’en offusqua pas. Elle pardonnait à son père ce tempérament entier qui, en fait, cachait une profonde humanité. Elle monta dans sa chambre et parcourut du regard le désordre des toiles et des tissus que, depuis plusieurs jours, elle se préparait à assembler. Elle ouvrit l’armoire, y prit quelques effets, des affaires de toilette, une sacoche de cuir offerte par sa mère pour son dernier anniversaire. Quelque part, dans la rue, un violoneux distillait les notes tristes de l’adagio d’Albinoni. Elle tira les rideaux. La bise faisait tourbillonner les dernières feuilles des platanes qui voltigeaient comme d’inutiles papillons. C’était jour de relâche au Cirque d’Hiver.Milien ne viendrait pas.

 

 

 

 

Gary Mengès

 

  Fin Novembre, la lettre que Marie-Odile attendait est enfin arrivée. Elle est montée dans sa chambre, a ouvert l’enveloppe. L’écriture souple de son oncle Gary courait le long des pages.

 

 

                                                                        Callonges, Jeudi 23 Novembre 33

 

                                    Ma chère Marie-Odile,

 

  Ta lettre m’a fait le plus grand plaisir malgré les nouvelles en demi-teintes que tu m’annonces. Ainsi mon beau-frère Henri t’a mise devant un choix pour le moins délicat : ou bien rester Boulevard du Temple ou plaquer ton accordéoneux.  Et ma sœur Marguerite, comment réagit-elle ? Tu ne m’en parles pas. Bien sûr il ne m’est guère aisé de prendre position et je ne voudrais pas déclencher une inutile polémique, les choses ne semblant pas aller de soi.

  En attendant que les esprits se calment, nous pourrions envisager une nécessaire période de transition. Tu viendrais quelque temps habiter à Callonges avec Milien. Je pourrais te confier des travaux de couture, finitions, retouches. Heureusement le travail ne manque pas dans cette ville où les tailleurs ne semblent guère vouloir élire domicile. Milien pourrait trouver facilement des petits travaux à effectuer. J’ai quelques relations parmi ma clientèle et je ne doute pas que nous puissions lui dégoter une activité à son goût.

  En ce qui concerne le logement, j’ai toujours ma maison de la Combe Gignac, tu sais cette vieille bicoque au toit d’ardoises qu’enfant tu nommais « La Maison Perdue », à juste titre d’ailleurs, elle est si loin de tout. Mon ami Ségala, le peintre, y passera un coup de badigeon et je vous ferai livrer quelques stères de bois pour la cheminée. J’ai aussi un vieux Godin que vous pourrez installer dans la salle à manger. Et puis, quand on est jeune, on n’a jamais froid !    

  Vous aurez de quoi vivre à votre aise et quand ton père Henri sera revenu à la raison, tu pourras rejoindre le Boulevard du Temple auquel tu es tant attachée et Milien se mettra à nouveau à jouer du piano à bretelles pour les Belles du Cirque d’Hiver. Console-toi donc. Il n’y a que le temps qui soit irrémédiable. Les pires situations ont toujours une issue. Ma petite Mario, j’attends de tes nouvelles et m’impatiente à l’idée de te retrouver bientôt, ainsi que « ton » Milien.

                                                                      

                                                                         Affectueusement,

                                                                                

                                                                                  Ton Oncle Gary.

 

PS : Je ne sais pas quel temps il fait à Paris. Ici c’est l’été indien. Dans la rue les hommes sont en chemise et les terrasses de café ne désemplissent pas. Puisse ce temps béni durer jusqu’à Noël !

 

 

Le voyage

 

  En ce jour de Noël les rues de Paris sont étrangement vides, comme si Montmartre s’était transformé en Vésuve, projetant sur la ville une nuée de cendres. Marguerite et Henri sont au salon, occupés à des réussites. Marie-Odile, sac de cuir à la main, descend le grand escalier, se gardant de faire grincer les marches. Elle souhaite quitter la maison à la manière d’une ombre, évitant  les remous, les reproches, les regards qui jugent, les réflexions qui fouillent jusqu’au centre du corps.

  Sur sa table de travail, au milieu des piles de tissus, elle a laissé, bien en évidence, la lettre de Gary que ne manqueront pas de lire ses parents après qu’elle sera partie. Ainsi il n’y aura aucun mystère, aucune équivoque et Marie-Odile n’aura pas à se justifier, à se lancer dans de vaines explications. Marguerite ne s’étonnera le moins du monde de la main secourable offerte par son frère. Quant à son père, il perdra une « petite main » mais retrouvera une sérénité à laquelle il aspire. Sans doute ne comprendra-t-il pas cette tocade de Marie-Odile pour cet orphelin qu’elle connaît à peine. Du reste il manifeste une hostilité instinctive face aux saltimbanques, camelots, et bateleurs qui singent la vie plutôt que de la vivre.

  La rue est nappée de gris, entourée des falaises blanches des immeubles. Quelques feuilles flottent comme des étoiles mortes que le vent bouscule. Devant les Blancs Manteaux, dans le renfoncement de la porte cochère, une silhouette noire, un sac de toile à la main. Marie-Odile craignait, jusqu’au dernier moment, une incompréhension de la consigne, une subite volte-face, peut être un simple caprice d’enfant. Mais non, Milien est bien là à l’attendre. Mais en perçoit-il seulement le sens ?

  Les deux fugitifs remontent la Rue Réaumur, disparaissent dans la bouche de métro à Arts et métiers. De la nappe immobile du ciel tombe un lent grésil. A la gare d’Austerlitz les voyageurs sont peu nombreux. Pendant la durée du trajet, comme au bord du Canal Saint-Martin, c’est Marie-Odile qui entretient les braises de la conversation. Souvent Milien, la tête appuyée contre le coussin, s’endort en souriant, poursuivant on ne sait quel rêve d’enfant. Il fait presque nuit lorsque le train arrive à Callonges. Sur le quai, drapé dans un élégant loden vert bouteille, coiffé d’un chapeau marron à larges rebords, Gary Mengès attend ses invités. Ce soir des couverts sont retenus à La Table d’Epicure, dans le quartier de la vieille ville.

 

 

VI - La chute

 

       Callonges. Automne 1980 

 

  Début octobre et déjà les premières morsures du froid. Venu des plaines, le vent glisse le long des berges du Dol, remonte la pente de Tertre Rouge, balaie les immeubles de béton, s’engouffre dans le goulet de la Combe Gignac puis ressort entre les lèvres blanches du causse en de longs tourbillons qui font voler les feuilles. Sur son lit, dans « La Maison Perdue », Marie-Odile ne dort pas. Les idées courent dans sa tête avec la même obstination que le noroît sur le granit usé. Entre deux accalmies elle entend, au fond de la pièce, le souffle rauque et irrégulier de Milien, ses rêves à voix haute, parfois ses délires qui ressemblent aux cris aigus des corneilles, à la course des rats dans les combles remplis de ténèbres.

  Elle remonte son plaid de laine, se tourne sur le côté. Elle sait que le sommeil ne viendra plus, qu’il lui faudra attendre la pointe du jour avant de se lever. Que les heures seront longues à user entre les quatre murs de pierre, dans le jardin envahi de lierre et de lichen, au milieu de la combe où jamais personne ne passe, sauf quelques animaux en maraude. Les tensions courent longtemps dans sa cage de chair, jusqu’à l’épuisement qui la fait sombrer un instant dans un état cotonneux dense comme la mousse.

  Alors elle revoit en rêve son long périple à Callonges, ses jours de couture sous la lumière grise, l’incapacité de Milien à se fixer sur une tâche précise, son obstination à jouer de l’accordéon dans les rues étroites, du côté de la cathédrale, sur la Place du Marché ; elle revoit les ensembles, les tailleurs qu’elle apporte à son oncle Gary dans de grands papiers de soie beige, leurs repas dans la salle basse et enfumée de La Table d’Epicure ; elle entend les rires qui fusent, une joie tout innocente, simple, où chaque jour est un accomplissement, un cercle parfait qui se suffit à lui-même.

  Puis une brusque déchirure, les longs couloirs blancs de l'hôpital, le ballet des infirmières, des médecins, le diagnostic sans appel, la mort de Gary il y a dix ans, à la suite d’une pneumonie aiguë ; la douleur, le travail qui vient à manquer, les petits travaux de ménage, parfois quelques retouches pour les magasins de prêt-à-porter ; enfin la longue descente vers les franges, les marges, le côté ombreux des rues, la vie recluse dans « La Maison Perdue », le glissement de Milien dans la déraison, les yeux dans le vague, le langage à la dérive.

  Le vent a forci, cinglant les angles de pierre, lacérant les ronces et les genévriers, usant les moignons de calcaire, les tubercules des souches, les racines noires qui courent sur le sol. Pour Marie-Odile le réveil est long, douloureux, les muscles noués, les os perclus d’humidité. Sur le réchaud émaillé elle met de l’eau à chauffer pour le café. Elle en boit quelques gorgées lentement, laissant ses mains se réchauffer au contact du bol. Mélangé à la chicorée, le maigre fumet s’est répandu dans la pièce, a réveillé Milien qui réclame sa boisson chaude comme le ferait un enfant capricieux. Marie-Odile cale son dos avec un coussin, l’aide à laper un peu de liquide, prenant soin de ne pas trop incliner la tasse pour éviter l’engouement, faciliter la déglutition.

  Milien est si fragile, juste la transparence d’une porcelaine. Alors, avant de le quitter, elle prend mille précautions. Elle l’assoit sur son fauteuil d’osier, tout près du poêle où rougeoient quelques braises, elle le couvre de son plaid, glisse entre ses mains une vieille revue de L’Illustration qu’il consulte compulsivement, émettant parfois de petits grognements de contentement, parfois des plaintes, des soupirs de désapprobation. Marie-Odile prend son cabas de toile cirée, tire la porte sur elle sans la fermer complètement. L’air, venu du nord, est sec, coupant. Elle descend le long de la combe sur le chemin de gravier envahi de lianes d’églantiers, de bouquets d’orties, des maigres tiges des bouillons-blancs. 

 

 

 

VII - Une lumière en hiver

 

 

 

  Dans la côte de Tertre Rouge, quelques voitures la dépassent, chargées de fruits et de légumes. Puis les premiers immeubles de la cité, le Centre communautaire avec son grand toit de tuiles rouges, ses piliers de bois vernissés, ses immenses verrières, son jardin clôturé où jouent de tout jeunes enfants. Parfois elle en franchit le seuil, avec hésitation, retenue, mais le désir est plus fort. Ce qu’elle aime surtout, c’est parler avec Angèle David, l’assistante sociale, lui raconter sa vie d’autrefois, Boulevard du Temple. Alors, au fond de son sac, elle a toujours avec elle de vieilles photographies qu’elle montre avec fierté et nostalgie : son père en costume de golf, prince de Galles ; sa mère en robe noire et chapeau façon Coco Chanel, une rivière de perles autour du cou ; elle, Marie-Odile, à l’âge de huit ans, vêtue d’une robe courte qui dévoile ses genoux, un empiècement de toile plissée sur les épaules ; un vieux catalogue du Cirque d’Hiver ; une vue du Canal Saint-Martin au Square des Récollets ; son oncle en 1910, en habit de fantassin et, pêle-mêle, quelques tickets de métro, de cinéma, des bouts d’agendas avec des notes manuscrites, des bons de livraison du Sentier, des feuilles séchées du Square Pasdeloup. A peu près tout ce qui lui reste de son enfance, de sa jeunesse avant sa fugue avec Milien pour rejoindre Callonges, la suite des jours heureux puis la brusque plongée, la descente dans une spirale sans fin après la disparition de son oncle.

 

 

 

VIII - La Glaneuse

 

  Elle dépasse le Centre, la scierie Lassagne où on lui donne régulièrement des sacs de copeaux, des rognures de bois, des écorces pour le chauffage. Puis elle descend la longue côte de Lapeyre, croisée par des automobiles chargées de pots de chrysanthèmes aux têtes jaunes et mauves, que poursuit une odeur fade de crypte et de pierres tombales. Un arrêt sur le pont du Dol. L’eau est claire, semée de galets qui réverbèrent la lumière. Plus haut, l’ancien mur d’enceinte en tuileaux roses, la tour de guet, la fortification de la prison avec ses étroites grilles noires et, vers le sud, la cathédrale, son clocher forteresse, ses deux dômes d’ardoise, la pyramide bleue de son abside dans les brumes naissantes de l’est.

  Sur la place du Marché, les rangées de toiles multicolores, les étals autour desquels on se presse, vêtus d’anoraks, de manteaux, faisant des emplettes rapides, pressés de regagner la chaleur des maisons alors que Toussaint se profile, sa lumière basse, son air poisseux, ses toiles de givre accrochées aux nervures des feuilles. Marie-Odile tourne l’angle de la halle, entre par la porte la plus sombre. Dans un recoin, une cuve de plastique où l’on jette les fanes, les déchets, les fruits abîmés. Avant même qu’elle en ait soulevé le couvercle pour y prendre quelques restes, elle entend déjà les quolibets fuser, ricocher dans l’enceinte meurtrie de sa tête :

   « Va donc retrouver ton Milien, la Glaneuse, y a rien d’autre à prendre ici que du froid et de la misère. »

  Et les rires ondulent entre les piliers de brique, se mêlent aux poutrelles, résonnent sur le sol de ciment, vrillent ses oreilles comme un vol de frelons. Alors elle ne sait plus très bien si les mots, tranchants comme des lames, elle les a réellement entendus ou s’ils n’ont été qu’une illusion, une création de son imaginaire. Puis la halle se met à tourner à la façon d’un carrousel avec le cercle étroit de ses lampes, les festons de son toit, les plaques lisses de ses verrières. Et la chute de Marie-Odile est sans fin, douce, presque une consolation, la découverte d’une vérité nue, blanche, où le monde a disparu, où il n’y a plus qu’elle, Marie-Odile, face à sa vie qui, jusqu’ici, ressemblait si fort à l’empilement du vide, au cercle de l’absence, à la croissance du néant.

  C’est soudain un flottement, la coulée d’un air fluide, des notes sereines comme autrefois Boulevard du Temple quand elle écoutait Albinoni, Diabelli et plus rien alors ne comptait que la musique, plus rien n’avait d’importance que la soie légère des étoffes, les risées de vent sur le dôme du Cirque, sa perte vers les Filles du Calvaire, sa dispersion dans les frondaisons tout près des Blancs Manteaux. Soudain l’air se réchauffe, sorte d’écume qui entoure le corps meurtri de la Glaneuse, des voix lui parviennent, douces, voilées, comme au travers d’une brume légère.  On cale sa tête avec des oreillers, on approche de ses lèvres une tasse de thé parfumé, une main lisse les rides de son front, cherchant à les déplisser, à en atténuer la rigueur. Marie-Odile ouvre les yeux. La chambre est grande, lumineuse et au travers de la baie vitrée on aperçoit les peupliers, leurs dernières feuilles, minces cailloux dans l’eau claire d’une rivière. Une jeune femme vêtue de blanc s’approche du lit. Sa voix est calme, rassurante :

  « Ne vous inquiétez pas Marie-Odile. Vous êtes à l’hôpital. Vous avez eu un léger malaise au marché. Il faut dire, avec ce froid, vous étiez si peu vêtue, et puis la fatigue, les soucis. Et Milien tout seul au milieu de sa combe qui se croyait perdu. On a dû l’emmener à Blaymont, vous savez là où on s’occupe des malades mentaux, des dépressifs. Oh, ne vous inquiétez pas, c’est sans doute passager. Et puis vous pourrez aller le voir, une ambulance vous y conduira. Mais je dois vous prévenir, Milien a un peu perdu la tête. Il a toutes sortes de visions, de paroles étranges mais il n’en souffre pas. Allez, Marie-Odile, reposez-vous maintenant, et quand tout ira mieux, je vous ferai passer une robe, il y a quelques retouches à faire ».

 

 

 

IX - L’ultime conviction

 

       Combe Gignac. Hiver 1982

 

  Le ciel est gris, charbonneux, ses volutes posées sur la tête des chênes, des prunelliers. Du marché, la Glaneuse a ramené quelques feuilles de céleri, des fanes de poireaux, des pommes tachées. Sur la table quelques coupons de tissu en désordre, des patrons, les grands ciseaux d’Henri, son mètre ruban, le hérisson piqué d’aiguilles, le fer avec la pattemouille : tout l’héritage paternel rassemblé en quelques objets épars. A la mort de ses parents, le petit immeuble du Boulevard du Temple a été légué aux Blancs Manteaux. Milien est mort il y a quelques mois, à Blaymont, entre deux crises de délire. Marie-Odile continue à vivre de maigres travaux de couture, de bons d’aide sociale, de la générosité de quelques habitants de Tertre Rouge.

  Le froid est trop vif ce matin pour sortir dans la ravine. Elle rajoute quelques copeaux dans le poêle, tisonne les braises, actionne le soufflet. Soudain, dans sa mémoire usée, la résurgence d’un souvenir lointain. Elle ouvre le buffet. Dans une boîte de métal une lettre jaunie par les ans. Celle de son oncle Gary. Elle se souvient de sa promesse à elle, Marie-Odile, de la lire le plus tard possible, quand la vieillesse aurait usé l’émotion, tari les larmes, atténué le ressentiment. Alors elle sait qu’une vérité va s’ouvrir, peut être donner un sens aux jours qui lui restent à vivre. Cette certitude bientôt révélée elle en a toujours eu le pressentiment, depuis sa première rencontre avec Milien entre les murs clos et muets des Blancs Manteaux. La lame du couteau déchire l’enveloppe durcie à la manière d’un parchemin. L’écriture de son oncle, peu de temps avant sa mort, hésitante, penchée, parfois difficilement lisible.

 

 

                                                                                       

                                                                                    Callonges, Septembre 68

 

 

                                              Chère Marie-Odile,

 

  Voici donc le temps venu de me pencher sur mon passé, sur le tien aussi, toutes choses étant liées. Cela fait 35 ans que tu as rejoint Callonges en compagnie de Milien, 35 ans que la vie coule sans trop d’anicroches, sauf peut être la léthargie de ton musicien qui ne semble guère disposé à t’aider, obnubilé  qu’il est par son piano à bretelles. Mais, vois-tu, Milien a des circonstances atténuantes. L’Orphelinat, les Blancs Manteaux, on n’en sort jamais indemne et aujourd’hui ce grand adolescent qu’il a toujours été, paie au centuple le prix de son abandon. Milien, en effet, n’a jamais été orphelin au sens où on l’entend communément. Ses parents l’ont abandonné pour des raisons qui leur appartiennent et que nous n’avons pas à juger. Pour eux, élever leur enfant, aurait été une trop grande souffrance. Maintenant qu’Henri et Marguerite ne sont plus là, il est de mon devoir de te dire la vérité, fût-elle cinglante, comme le sont toujours les vérités cachées. Dans tes veines, dans celles de Milien, c’est le même sang qui coule. En effet, Milien est le fils naturel de ton père Henri et de Florette Gervais, une midinette du Cirque d’Hiver qui était aussi frivole que bonne écuyère mais n’entendait rien à l’élevage des enfants. Leur idylle a duré le temps des feuilles mortes. Quant à ton père, il était fiancé et tenait trop à Marguerite pour compromettre leur avenir commun, mettre en danger la boutique de tailleur qui sortait tout juste des limbes. Henri, connaissant les Blancs Manteaux, pour y livrer souvent uniformes et longs vêtements blancs, a négocié l’admission deMilien.

  Je ne voulais pas que tu vives plus longtemps dans « La Maison Perdue », aux côtés de ton demi-frère, dans l’ignorance de vos liens réels. Continue de l’entourer des soins dont, jusqu’à présent, tu as toujours été prodigue. La révélation que je viens de te faire, la conscience de Milien n’en pourra être atteinte mais la tienne en sera éclairée.

 

                        Je t’embrasse, Mario, espérant ne pas t’avoir causé trop de chagrin.

                                                             

                                                                         Ton vieil oncle Gary.

                                                                                                                                                                 

 

  Quelques jours ont passé depuis la lettre d’oncle Gary. Au Centre communautaire, Angèle David s’étonne de ne plus apercevoir, dans la côte de Tertre Rouge, la frêle silhouette de Marie-Odile. Elle se rend dans la Combe Gignac, auprès de « La Maison Perdue ». Le vent fait battre les volets. Un rideau de tulle passe au travers d’une vitre brisée. La porte d’entrée n’est pas verrouillée. Angèle la pousse, faisant entrer avec elle un jour gris et humide. Au sol, près de la cheminée où grésillent quelques braises, le corps étroit de Marie-Odile, une lettre froissée, des photos qu’elle reconnaît, le Canal Saint-Martin, les notes du Sentier, le catalogue du Cirque d’Hiver, une photo usée de Milien. La jeune femme tire la porte sur elle, remonte la combe en direction de la cité. Les nuages sont bas, piégés entre ciel et terre. Des bourrasques soulèvent les feuilles mortes. L’hiver sera rude à Callonges, dans le goulet des rues étroites, alors que l’ombre de Marie-Odile les aura désertées.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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