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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 11:17

 

 

Brève méditation sur le temps

à partir

des Formes du temps

de

Michel Onfray

(Livre de Poche - Biblio essais)

 

 

 

  Le temps a toujours été une question pour l'homme puisque son essence ne peut en faire l'économie. Parler du temps c'est convoquer l'être, évoquer l'être c'est penser le temps. Autant dire qu'en ce domaine la perspective ontologique, non seulement est inévitable, mais en constitue les essentiels prolégomènes. Mais comment percevoir adéquatement ce qui se déroule sans même que nous en soyons alertés ? S'agit-il de philosopher, donc de nous porter vers "le haut" en considérant la réflexion de saint Thomas d'Aquin sur l'éternité ou bien, dans une approche plus phénoménologique, d'assigner à la conscience humaine la tâche de démêler l'écheveau du vécu par rapport à la création et à la transcendance divine ?

 

  Le temps, nous voulons l'assigner à parler, à se montrer, à nous dévoiler ses rouages intimes. Alors nous le spatialisons, nous lui donnons un ustensile à partir duquel faire phénomène, combler notre entendement, jouer sur le registre de nos sensations primaires. Nous le confrontons aux éléments, facile symbolique dont ils seront les serviteurs. L'eau, dans la clepsydre, est le fleuve en miniature, son écoulement, sa ligne fuyant continûment, sorte de parabole de l'instant se logeant au cœur du renouvellement constant, inauguration d'un genre d'éternité. La terre, ou bien son équivalent de silice dans l'isthme du sablier, déroule son sillage que nous n'avons de cesse de retourner afin que le mouvement perpétuel fasse ses mille voltes fascinantes. L'air qui fait tourner l'hélice ou bien l'éolienne s'ingénie à nous restituer la caravane mobile des secondes  pareilles au rythme infini des  rotations, à leur cycle toujours renouvelé. Le crépitement du feu au sommet de la bûche, jaillissement circulaire d'étincelles nous installe dans un temps onirique, fusant, imprimant sur nos rétines une palpitation semblable à celle des étoiles.

 

  Tout grand moment est unique. Le Sauternes n'est pas seulement une boisson qui prendrait place parmi les autres, comme par effraction. Sans doute n'appelle-t-il guère de solennité, pas plus qu'il n'autorise de cérémonial préparatoire à sa libation. Il suffit de le humer, de le déguster à petites gorgées comme un enfant le ferait d'une pomme à l'arôme acidulé et généreux. Une communion. Ô sans doute bien profane mais qui, cependant, n'exclut nullement le fait de s'y entendre. Et que l'on ne s'encombre nullement d'un précieux lexique œnologique, le langage suppléant parfois les manquements auxquels une boisson s'autorise, fût-elle signalée comme remarquable. Le Sauternes a juste besoin d'une attention vraie, d'une inclination de l'âme, d'une aptitude à lier les affinités entre elles. Le reste viendra avec aisance et naturel dès l'instant où le chatoiement visuel se métamorphosera en étonnement du palais. Car ce vin est une synthèse puissante d'un terroir, d'une eau, d'une moisissure, d'un élevage, d'une culture au sens premier de tailler un cep, ensuite de le fêter à la mesure de ce dont il nous fait l'offrande.

 

  Nous l'avons déjà dit, le temps n'est jamais sans un lieu, sans une attache racinaire à un territoire. Or, en ce domaine, le Sauternes occupe un emplacement privilégié, placé sous l'œil des dieux, à la confluence des influences océaniques et des généreuses brumes de la Garonne et, surtout, du Ciron, minuscule affluent aux dons aussi multiples que rares. Et la géologie n'est pas en reste qui assemble savamment calcaires, grès, argiles et alluvions. Une habile synthèse dont le mystérieux "botrytis cinerea" se fera l'alchimiste.. C'est donc à partir d'un terroir bien doué, fécondé par une habile météorologie que s'exhaussera la boisson subtile. Mais revenons au Ciron, modeste ruisseau qu'on dirait tout droit sorti d'une fable de La Fontaine.

 

  Nous sommes à l'intérieur du grain de raisin, nous sommes les grains eux-mêmes  alors que les brumes à peine naissantes dérivent sous le couvert des arbres. Au loin, porté par les pins aux aiguilles brillantes, l'air océanique fait son murmure léger, sa vibration d'abeille. Le jour n'est encore qu'un voile plié sur lui-même, en attente d'un événement. Tout semble figé, identiquement aux larmes de résine qui s'égouttent sur les troncs des grumes plantés dans le brouillard diaphane. Comme une hésitation de la lumière à rayonner, à dire la beauté à venir, le prodige du jour. Rien ne semble vraiment exister que ce suspens lui-même. Nos yeux ouverts boivent le liquide translucide que filtre l'enveloppe protectrice. Nous n'avons pourtant rien à craindre tellement une effraction paraît inconcevable, simple hypothèse pareille aux pépiements des oiseaux si discrets en cette heure indécise. Pourtant au-dessus du dôme dont nous nous habillons commencent à s'animer mille photons pressés. Soudain, alors que l'air se déplisse c'est comme un envahissement, une pluie de cendre, une cascade de flocons dorés. Nous bougeons si peu. Nous nous poussons même légèrement pour accueillir cet hôte de passage. Nous sentons notre ombilic s'emplir de résine, se dilater, des milliers de flux s'y croisent, des myriades de combinaisons s'y livrent à une curieuse et luxuriante alchimie. Nous sommes possédés de l'intérieur, tourneboulés et pourtant heureux de l'être.

 

  Ôtez vos habits et foulez le vin de vos pieds encore lourds de glaise, soyez dionysiaque, échevelé, rouquin, parsemé de taches de rousseur, barbu à souhait, chauve hilare, Breton ou Cévenol, riez avec les filles nubiles lors des bacchanales, pressez de vos poings hédonistes les grains gonflés de désir pareillement à d'opulentes poitrines, fêtez la sublime nature selon un panthéisme où la source, le nuage, le vin, les arbres s'accouplent en une divine profusion, soyez chair contre la chair de l'autre, de la grappe, de la terre, peignez votre corps d'argile, tracez-y des bouquetins, des traits, des flèches pareilles au temps qui s'écoule, des points cycliques, des pointillés d'instants, ce temps corporel fait de votre propre chair vous appartient comme il appartient à tout ce qui vit, croît et cherche dans chaque coin de l'univers ce qui parle, chante, susurre, suggère. Et buvez donc un verre de Sauternes avec l'Ami, l'Amie et, dans cette libation, communiez longuement, savourez l'instant qui succède à l'instant dans son incomparable unicité car "On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve." comme aimait à le dire Héraclite d'Ephèse.

 

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