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9 août 2013 5 09 /08 /août /2013 08:04

 

AZALAÏ, UN CHEMIN VERS LA LUMIERE

                                                                                                                                                         

 

  Nour ne dort pas cette nuit. Elle reste immobile sur sa natte, regardant fixement le glissement des étoiles dans le ciel, le croissant de lune mangé par la nuit. Dès la première lueur de l’aube elle sort de sa hutte, s’appuie contre le mur de pisé. Peu à peu, autour d’elle, les autres cubes de terre s’éclairent, touchés par la lumière. Personne n’est encore levé alors que la tête du grand nim et ses feuilles sombres commencent juste à émerger de l’ombre. Pour Nour c’est un grand jour aujourd’hui. Elle vient d’avoir treize ans et va partir pour son premier voyage, le voyage vers l’or blanc, l’Azalaï. Elle est la seule fille du Village à accompagner les hommes. Elle sait le prix de cette faveur qu’elle doit à la longue maladie qui vient de la traverser. Ses yeux avaient été atteints, recouverts d’un voile et elle était restée de longs mois isolée dans son monde de brumes.

Les hommes du village disaient :

  "C’est la fumée de la cuisine qui a attaqué tes yeux."

Les femmes disaient :  

  "Tu as dû aller dans un endroit nyamana en brousse, alors tu as attrapé la maladie falaka."

Les enfants disaient :

  "C’est la faute aux jinéninws qui sont dans la poussière, ils ont attendu le vent pour sauter dans tes yeux et ils t’ont rendue aveugle."

 Le Chef du Village disait :

   "Nour, quand tu iras mieux tu feras le voyage du sel. A Taoudéni il y a des génies qui guérissent les yeux juste en les regardant".

  Nour était guérie maintenant mais elle préférait être guérie deux fois. Cette caravane de l’Azalaï, cette longue marche sur les dunes silencieuses, dans la lumière dorée du soleil, cent fois elle l’avait faite dans son imaginaire, cent fois elle l’avait vécue avec l’intensité de ce qu’on ne peut jamais atteindre que par le rêve. Enfin elle allait pouvoir se jucher en haut de la nacelle attachée à son chameau et découvrir l’immense désert à côté de son grand frère Hadi, le guide; enfin elle pourrait puiser l’eau dans de grandes outres en peau, boire à la calebasse de longs traits d’eau fraîche comme le faisaient les hommes, regrouper les chameaux dans leurs cercles de branches en sifflant entre ses doigts à la façon de Rahal, dormir sous la tente près de son ami Djamel; regarder briller dans la poussière le beau visage d’Anouar avec sa barbe blanche taillée à la lame, flotter dans le même bleu indigo que celui qui voilait le corps de Boualem, le distingué, confier ses secrets à Amine; observer le clignotement des étoiles dans l’ombre de la silhouette d’Hilal qui connaît par cœur la carte du ciel, la position des astres, la longue fuite du vent sur l’épaule des dunes.                 

  Enfin elle allait  pouvoir regarder, elle qui avait été privée de vue, tout ce monde étrange et minéral, le faire entrer en elle par tous les pores de sa peau, le boire à satiété à la manière du nomade épuisé après une longue marche au travers des sillons du désert. Alors la lumière la féconderait, elle la petite miraculée, celle qui avait tutoyé l’abîme et posé un pied dans le néant, dans l’absolue certitude d’un monde privé de clarté, de couleurs, de mouvements. C’était comme un vertige en elle de penser à cette multitude qui l’entourait, au peuple du ciel, du sable, de la nuit, à ces milliers d’yeux qui habitent le monde et la regardaient comme elle, Nour, pouvait maintenant regarder les choses, leur peau si douce et accueillante et jusqu’à leur chair intime, à leur substance la plus secrète.

  Le grand nim est maintenant au milieu du ciel, tout entouré d’étincelles, ses feuilles vernissées brillant comme des milliers d’yeux, et les hommes, dans leurs voiles bleus, sortent de leurs huttes, le visage encore pris de sommeil. Rahal et ses compagnons rassemblent les chameaux, chargent sur leurs dos les ballots d’herbe sèche qui serviront à les alimenter, les bidons d’eau, les provisions pour l’Azalaï. Au centre d’un cercle de pierres, à même le sable, Amine dispose quelques branches rabougries, allume un feu, y pose la théière cabossée et noire que les flammes recouvrent bientôt. Les hommes se sont rassemblés. Le thé coule en un long filet d’or, les gobelets se remplissent d’une mousse odorante légère comme du pollen. Les nomades boivent le liquide brûlant en soufflant dessus et Nour les imite, réchauffant ses mains au contact du métal. Dans le village de terre les enfants sont venus assister au départ, ainsi que les femmes entourées de leurs minces étoffes.

  Puis la caravane se met en marche, lentement, oscillant au rythme mesuré des chameaux. Alors les yeux de Nour s’ouvrent dans son visage couleur de cuivre, dessinant sous ses arcades deux fenêtres pareilles aux trous qui incisent les murs de pisé. De ce voyage elle veut tout retenir, les odeurs, les bruits, les déplacements et jusqu’aux choses les plus insignifiantes, jusqu’aux insectes et aux lézards qui nichent dans les ornières de sable. Maintenant le soleil est un disque blanc, éblouissant, et la chaleur crépite sur la toile du ciel. Le chemin est long, harassant, mais Nour ne se plaint pas. De voir son frère Hadi, de voir Naahil, Boualem, la longue ligne des chameaux, la mer de dunes, le brouillard de chaleur à l’horizon, comme un mirage, tout cela lui suffit. Elle n’a besoin de rien d’autre que de voir autour d’elle. Elle se souvient de la nuit infinie qui l’avait habitée, qu’elle n’oubliera jamais et la lumière est une fête qui déroule ses anneaux au plus profond de son corps, de sa mémoire. Les jours passent, les nuits passent semblables à la lente dérive des pirogues sur le miroir des eaux. Parfois, la nuit, Nour se lève, sort de la tente et reste de longues heures à regarder les étoiles, jusqu’au moment où l’horizon s’éclaire d’une mince ligne bleue, aussi peu visible qu’un fil. Dans la journée elle aime bien voir le travail des hommes, les tresses d’herbe qu’ils fabriquent pour assujettir les ballots, les soins qu’ils donnent aux chameaux blessés, la viande qu’ils font cuire sur la braise, dans un nuage de fumée qui pique les yeux. Quand le vent se lève, qu’il fait rouler le sable en fin brouillard, Nour plisse un peu les yeux et essaie de deviner le paysage, les chaos de pierres parfois, les bois torturés du désert si semblables à des animaux étranges et très anciens. Elle pense aux génies du sel dont lui a parlé Zaïm, le Chef du Village, dont les pouvoirs rendent la vue à ceux qui l’ont perdue.

  Après des jours de longue marche, de balancements sur le dos des chameaux, Taoudéni est enfin en vue. Nour, à peine arrivée, se poste sur un bloc de basalte usé par le sable et le vent et regarde droit devant elle, fascinée, les plaques de sel qui brillent au soleil et que des hommes, noirs et en haillons, sculptent de leurs houes de fer. C’est une lumière qui la submerge, la délivre, apaise son corps autant que son âme. Elle ne pense ni à manger ni à boire, ni à s’accorder quelque repos à l’ombre des casemates d’argile qui longent la mine. Elle regarde seulement, de toute la force de ses yeux, à la limite de la douleur, de l’évanouissement. Elle est tellement entrée en elle-même qu’elle n’entend même pas son frère Hadi lui dire :

  "Nour, prends garde à toi, la lumière du sel pourrait bien t’apporter à nouveau la maladie Falaka".

La caravane repart, chargée d’or blanc. Après avoir franchi la houle des dunes on arrive bientôt à Bamba, au bord du Fleuve Niger, au pied du grand baobab, là où ont lieu les transactions. Le sel s’est bien vendu cette année et, demain, ce sera le chemin du retour. La nuit est calme, bercée par la danse des étoiles. Dès avant l’aube Nour se lève. Elle veut voir le jour sortir du fleuve à la façon d’un brouillard qui monte dans le ciel pâle. Bientôt le soleil commence sa lente ascension, puis, soudain, les yeux de Nour  s’assombrissent et se voilent comme si le temps s’était inversé. Elle sent alors  la maladie Falaka qui est à nouveau tombée sur elle comme un destin funeste et ses yeux s’emplissent de larmes et deux rivières coulent le long de ses joues. La nuit est autour d’elle, au-dedans d’elle et c’est comme une immense taie qui recouvre son corps, éteint la terre. Dans le silence qui plane comme une menace, elle devine la voix d’Amine qui a compris sa détresse et vient s’asseoir à côté d’elle :

   "Nour, ne pleure pas. Toute cette nuit autour de toi ce n’est pas la maladie Falaka qui vient de te rejoindre, c’est seulement Tannin qui t’a surprise, tu ne l’attendais pas. Tannin, c’est quand la Lune est placée à la tête ou à la queue du Dragon et qu’elle te cache le soleil. Tannin, c’est le nom de l’éclipse, Nour, seulement l’éclipse et bientôt le jour va renaître, le Fleuve Niger scintillera, la caravane reprendra le chemin du Village. Et tes yeux pourront briller à nouveau, pour toujours, tout juste comme la lumière qui, elle, est éternelle."

                                                                                                                                                                                           

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