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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 07:07

 

Au seuil du visible.

 

visible3 

Sur une page de Sylvie Gracia. 

 

   

       C’est toujours ainsi. C’est lorsque la vue se trouble, que les lumières sont étroites, le jour une indistinction, que s’éveille la conscience avec amplitude. Alors depuis la nuit faisant son voile bleu, en arrière des vitres-frontières, nous nous disposons à connaître toutes choses en leur vérité. Nous voulons savoir et l’urgence fait son bouillonnement dans la croix du chiasma. Et de longs météores fusent dans l’espace étoilé des cerneaux couleur de cendre. L’encéphale est comme pris de fièvre. Multiples confluences des questions dont nous ne connaissons même pas l’origine. D’où vient donc cette hâte à posséder le monde, à déplier la bogue de son mystère, à faire s’ouvrir ce qui, toujours, se dissimule, nous parle un langage en Braille ? Et nos doigts fous parcourent les picots hérissés de l’altérité sans être bien assurés d’en prendre acte. Concrétions dressées de ce qui est hors de nous, dont nous souhaitons faire notre demeure.

  Car, SEULS, derrière la paroi translucide de l’inconnaissance, nous perdons pied. Nos mains courbes griffent l’air comme les serres du rapace s’essaient à saisir la proie. Chorégraphie de l’indicible, de l’insaisissable. Mais la scène est trop étroite, le praticable sourd, les coulisses muettes. Nos jambes sont des piliers transis, plantés dans la boue. Nos pieds des ventouses glauques égarées dans quelque marécage. Mais que sont donc ces formes dont notre regard est habité ? S’agit-il des demeures des autres Existants ? Mais, les Existants, nous ne les voyons pas. Nous ne les entendons pas. Ils sont de simples théories, de faibles buées ontologiques ; ils pourraient aussi bien ne pas être. Mais alors, qu’en serait-il de leur disparition ? Serions-nous alors promis à un possible destin, ou bien commis à simplement disparaître ? Car le regard des Existants, ceux qui nous font face dans leur énigme, nous en ressentons le besoin, nous en éprouvons la densité, l’édification plénière dont ils assurent nos silhouettes de carton.

  La vision s’absente-t-elle de nous et, soudain, nous devenons transparents, absents de nous-mêmes, retirés dans un reflux abyssal. Notre épiphanie aussitôt dissoute et nous figurons sur la scène du monde à titre de spectres, et nos massifs de chair, nos géométries de peau, nos attaches ossuaires sont pareilles aux effigies stériles et sidérées de quelque Musée Grévin antique et poussiéreux. Têtes de cire, cheveux d’étoupe, cils de chanvre, épaules étroites, bras étiques, jambes émergeant du sol à la manière d’un sombre et inquiétant tellurisme. Comme si quelque chose s’inversait, nous happant vers cet humus dont, à peine issus, nous chercherions, inconsciemment à rejoindre la confondante mutité.

  Alors, depuis notre demeure d’effroi, nous lançons nos grappins existentiels en direction de cette demi-nuit, avec, chevillée au cœur, vissée à l’âme, la certitude que quelque chose va survenir qui nous assurera d’un tremplin, dessinera l’esquisse d’un futur. Peut-être une parole, un signal, un sémaphore dépliant sa gesticulation pathétique afin de nous dire la multiplicité, le surgissement partout présent, le pullulement du vivant à la face de la Terre et notre probable rédemption. Car cette terrible vacuité qui nous avait envahis, nous l’estimions à l’aune d’un péché et il nous fallait dépasser cette manière de malédiction.

  Il était nécessaire de  déboucher sur du concret, de l’immédiatement saisissable, de l’argile palpable, malléable, ductile. Infiniment souple afin que puisse s’y déposer une manière d’empreinte. La nôtre. Constamment, depuis le début du règne de l’homme, s’impriment partout les traces, les signes, les scarifications sur la peau du monde. Griffures du silex, entailles de l’outil, gravures des troncs, lettres, chiffres, petites icônes du quotidien. 

  Toujours nous avions souhaité porter, au-devant de nous, la fragile silhouette anthropologique, peut-être une forme à peine ébauchée, un genre de Vénus préhistorique au bassin généreux, à l’opulente poitrine, aux fesses mafflues, denses, carnation d’un esprit primitif, certes, mais déjà promesse de généalogie, d’amplitude, de longue lignée humaine faisant ses entrechats sur les chemins de boue et de poussière. Toute idée de plénitude ne vient que de cela, ouvrir à l’homme la clairière de sa destinée. Environnée de chants et de danses, de somptueux métabolismes, de métamorphoses, de déploiements floraux, de langages polyphoniques.

  Alors nous scrutons de nouveau et nos yeux sont des phalènes attirés par le seul visible, le rectangle de lumière à l’encontre du ciel. L’image semble nous y convier qui luit faiblement. A la manière d’une fenêtre voilée, source d’un langage secret, non encore entré dans la profération. Seulement dans l’orbe du recueil, dans l’abstinence et nous demeurons figés, attentifs à la durée temporelle unique, celle de l’instant.  Nous savons que de la parole, du sens, vont émerger de cela qui dissout la ténèbre, comme l’esprit éclaire la matière, la rend moins dense, plus diaphane, enfin lisible. Sur l’espace éclairé, notre constante application à tout comprendre commence à déposer des hypothèses, des interprétations, des remous multiples, des essais de nous y retrouver.

  Mais bientôt le jour arrive qui décolore insensiblement tout ce qui fait phénomène et l’amène à paraître dans la clarté. Etrange ambiguïté, merveilleuse confusion des sens, égarement de l’intelligence. Alors que nous nous apprêtions à tout saisir à l’aide du concept, de l’affect, voici que la totalité qui nous était subliment offerte se dilue en une simple fête lumineuse. Déjà le rêve bascule qui, l’espace de la nuit, nous avait conviés à l’événement de la manifestation. Mais ceci n’a temps et lieu qu’à la mesure de cette obscurité dont tout surgit. Comme si la parole n’était audible qu’à partir du silence qui la précède. Les choses ne sont à leur éclosion qu’au bord de la réserve dans laquelle elles se tiennent, là où notre regard inquiet cherche à les délivrer d’elles-mêmes en même temps que nous, les Existants commençons à accéder à notre propre compréhension.

 

 

 

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