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17 octobre 2020 6 17 /10 /octobre /2020 08:36
Vous, la nuitamment venue

Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

                                                                 Paris, Quai aux Fleurs en ce début d’automne

 

 

 

                                        A vous qui n’existez qu’à être nommée

 

 

    Sachez, vous, ‘La Nuitamment Venue’, l’épine aiguë que vous avez plantée dans ma chair sans qu’il me soit aucunement possible d’en retirer le feu, d’en adoucir l’incision. Lorsque, parmi mes multiples voyages autour de la planète, tel le Petit Poucet, je balisais mon parcours de petits cailloux blancs, eh bien votre rencontre s’illustra sous la forme d’un caillou noir, un onyx dont l’œil perçait la nuit à la manière dont un aigle traverse le ciel de son vol rapide. Oh, certes, il n’y a aucune cicatrice visible et ma peau demeure lisse comme au premier jour. C’est bien plutôt mon âme qui en porte la trace, un souci continuel qui me place constamment hors de moi ou bien à l’illisible frontière qui me constitue.  Pour vous je ne saurais exister puisque, jamais, vous ne m’avez vu. D’ailleurs comment auriez-vous pu m’apercevoir, vous la Nocturne Présence ? La nuit était votre domaine. La nuit était la cape dont vous revêtiez votre corps. Je supputais, que par un naturel contraste, il devait avoir la teinte d’une falaise blanche. Juste les grains marrons des aréoles. Juste la tache buissonnante du sexe. Me trouverez-vous irrévérencieux, offensant ce que votre nudité a de privé ? Non, vous ne le ferez pas au simple motif que votre corps est une simple hallucination qui fait l’épreuve de mon esprit, le siège de qui je suis, bruit du vent parmi le lent voyage du monde. Le but de ma lettre ? Témoigner seulement, vous dire le plein de mon admiration. N’est nullement ‘Femme de la Nuit’ qui veut. Il faut avoir, à ceci, une réelle force de caractère. Il faut accepter l’ascèse d’une existence nocturne. Il faut renoncer à la partie diurne de soi, s’effacer en quelque sorte de la scène des Existants. Ceci est assez rare pour que cela se fût inscrit dans ma mémoire avec la vivacité de la flamme.

  

   Mais, maintenant, il est essentiel que je sorte de ces considérations métaphysiques, que je donne droit de cité au réel, qu’il me revienne en boucle pour témoigner que je n’ai nullement rêvé, pour apporter l’image de qui vous avez été, l’intervalle de quelques jours. Mais le temps ne s’est pas refermé sur cette parenthèse, il court encore en moi et place en ma tête mille questions aussi oiseuses les unes que les autres. Mais voici, je vais vous parler de ce présent de l’été dernier qui papillonne et fait ses mille feux dans la première fraîcheur d’automne. Je viens tout juste d’arriver à Capo Falcone, ce charmant petit village de Sardaigne occidentale où vous résidez. J’ai retenu une chambre à la ‘Pensione alla fine del mondo’. Cette appellation m’amuse. Je me crois un explorateur de terres nouvelles, peut-être un aventurier en quête d’un Eldorado. Certes ‘le bout du monde‘ est un excès de langage qui illustre bien la faconde des gens d’ici, leur tendance à tout magnifier. C’est vrai, l’étendue bleue de la Mer Tyrrhénienne est si vaste, elle pourrait contenir mille Odyssées !

  

   Mon quotidien est ceci : aller photographier les vieux villages, entrer dans une bibliothèque, y feuilleter un livre sur la région, y dénicher une tradition, y trouver une anecdote. Les lecteurs de mon Journal raffolent de ce pittoresque à portée de main, de cette vie immédiate racontée sans détours. Je possède assez bien la langue italienne pour parvenir à bout de mes recherches, questionner des autochtones, lier conversation avec une personne rencontrée au hasard, un pêcheur, un touriste, un quidam en mal de parole. Le soir, quand la fraîcheur succède à la canicule, je rejoins le bord de mer, près d’une curieuse balise maritime, blanche  rayée de rouge, que surmonte un feu vert clignotant. Sur une stèle, à ma gauche, la statue en bronze de Christophe Colomb scrute le vaste horizon, sans doute en quête de ce ‘nouveau monde’ qui rime avec le nom de ma Pension.

 

    C’est le premier soir où je vous aperçois. Vous êtes vêtue d’une manière de longue robe blanche qui cerne votre corps de façon précise. On y devine une anatomie discrète proche de celle de la liane. De longues jambes en fuseau, une mince poitrine, des hanches pareilles à la courbe délicate d’une amphore. Vous êtes sans doute une Déesse venue du profond de la nuit, peut-être d’une grotte, d’un lac foisonnant d’algues, d’une demeure en forme de bouteille où flottent les voiles blanches d’une goélette. En tout cas vous n’êtes nullement ordinaire, votre démarche élégante, souplement balancée, trahit une personne de haute naissance. Quelqu’un vous connaît-il au moins ici ? Un Villageois a-t-il aperçu votre silhouette en plein jour ? Un pêcheur vous a-t-il hallucinée au travers des mailles de son filet ? Je sens bien que ces interrogations sont sans réponse, qu’elles tombent à vide, qu’elles sont inopportunes. Demande-t-on à un enfant de peindre la couleur de ses rêves, à une maîtresse de dire la couleur de sa passion, à un astronome de dessiner le poudroiement de la Voie Lactée ? Non, il vaudrait mieux que je tire des plans sur la comète, que je me projette dans l’imaginaire, que je trace les lettres d’un poème. Car vous êtes de ces singuliers personnages dont on ne peut ni décrire la forme, ni ébaucher l’esquisse. Tout s’efface, s’annule de soi dès que l’on tente de vous approcher.

  

   Mais voici que la Lune est montée au ciel. Mais voici qu’elle répand une douce clarté sur les cordons de végétation du littoral, qu’elle lisse d’argent l’eau immobile de la lagune, traverse l’isthme de sable, se jette au plus loin sur la mer dans un miroitement d’étincelles. J’ai jeté au loin ma cigarette de manière à ce que la braise ne vous signale ma présence. L’heure est si ouverte aux belles sensations, elle se creuse en elle-même, elle porte les doux parfums de l’iode et du varech. Je suis à quelque distance de vous. Suffisamment près pour que tous vos gestes puissent s’inscrire dans mes yeux, suffisamment loin pour ne pas vous troubler. Vous marchez lentement et un sillage d’écume floconne vos pas. Vous êtes si légère, un genre de plume qui aurait trouvé le rythme de sa chute, à savoir un infini flottement qui, jamais, ne parviendrait à dire son être, un signe avant-coureur d’une manifestation, un mystère planant au plus haut de son prestige. Hormis nous deux, hormis le souffle d’une brume légère, seulement le bruit léger de la mer, son oscillation régulière, son murmure un peu voilé par la délicatesse de l’instant.

  

   Je me suis accroupi derrière un pli de sable. J’ai lentement ouvert les yeux sur la beauté des choses. La Lune dans sa course éthérée, le silence partout répandu, le reste d’une clarté accrochée au ciel. De Calpo Falcone proviennent quelques voix, mais si discrètes, si évanescentes, on penserait que notre esprit leur a donné naissance. Doucement, un nuage gris-bleu a glissé devant la Lune. Une ombre s’est répandue au sol, vous ôtant brusquement de ma vue. C’était comme si, immédiatement, j’étais devenu orphelin, cherchant parmi la cendre de la nuit une main qui ne viendrait pas. Il y a eu quelques passages nébuleux, quelques hésitations du ciel. Puis, comme après une éclipse, la lumière de l’Astre des Nuits s’est agrandie, a brillé au plus haut de l’azur teinté d’encre. Je vous avais perdu de vue, voici que je vous retrouvais mais métamorphosée, chrysalide devenue papillon aux mille splendeurs.

  

   Soudain, comme pour un rituel, vous vous êtes dévêtue, livrant à mes yeux éblouis cette belle et infinie carnation d’ivoire. On aurait pu penser à une statue antique sortie du cercle sacré de son temple, venue au bord des flots pour admirer le prodige de la Nature. Vous avez entouré le haut de votre corps de l’ovale de vos bras. Un de vos pieds a quitté le sol. Vous étiez dans l’attitude de l’envol et je demeurais aux aguets, inquiet sans doute de vous perdre pour toujours et c’est ce qui arriva. Vous êtes entrée dans une étrange colonne de lumière qui vibrait jusqu’à moi. Votre corps est devenu diaphane et je ne pouvais m’empêcher de penser à une bizarre réalité séraphique, genre d’entité astrale contre laquelle vous aviez échangé votre chair ordinaire. Du reste cette dernière était pure émanation de soi, naissait en soi et pour soi à la façon dont un jet d’eau s’élève et ne semble surgir que de son propre ressourcement. Je levai, en un instant précis, les yeux au ciel afin de mieux suivre votre trajectoire. Vous n’étiez plus maintenant qu’une poussière d’étoile, une eau de lagune sous les orages célestes, sous le profond insondable de l’univers cosmique. La Lune, vous l’avez frôlée à la façon scintillante d’un astéroïde. Baleine, vous l’avez contournée. Des rayons fusaient depuis la lame jointe de vos pieds. Des éclats surgissaient du métal de vos hanches. La lactescence de vos seins était pur cristal, pur diamant. Vous vous êtes attardée un moment devant Verseau. Vous avez caressé la toison grise de Bélier. C’est Poissons qui a reçu l’éblouissement de votre voyage. Il paraissait parvenu à son terme. Désormais, je ne verrai plus qu’un ciel étoilé et la trace illisible de votre absence. Un long moment je suis demeuré au bord de la lagune à fumer distraitement, seulement occupé de vous.

 

    L’aube est proche et les premiers bruits viennent du village. Quelques barques de pêcheur troublent l’onde. J’entends les coups réguliers de leurs moteurs frapper l’eau puis s’éloigner vers l’horizon. Je me suis approché du lieu de votre disparition, le cœur tremblant, les mains moites. J’ai ramassé l’écume de vos vêtements. Votre odeur y est encore inscrite, un délicat lilas dont les volutes entourent mes doigts. Voici ce qui me reste : une fragrance légère, une robe de lin, une mélancolie qui tourne tout autour de moi dont j’aurai bien du mal à venir à bout. Je vais devant votre maison, j’en connais l’emplacement pour vous avoir vue sortir avant que vous n’ayez rejoint le rivage. C’est une maison en angle. Son coin de mur ressemble à une étrave de bateau. Pour quel voyage, je vous le demande, la Fiancée du Ciel, la Passante des nuages ? Vos volets sont peints en vert bouteille. Ils ont des fentes ménagées en leur partie supérieure, dans le genre des persiennes. Ils ne sont pas fermés, tirés seulement. Sur le rebord de pierre, je dépose avec délicatesse ce qui a recueilli votre chair. Je ne peux m’empêcher de déposer sur la toile de lin un baiser des plus pieux, mais aussi, sans doute, des plus passionnés qu’il m’ait été donner d’offrir. Je pars rejoindre ma Pension du ‘Bout du monde’, non sans avoir pris soin de photographier votre demeure sous tous ses angles. Les regardant, tous ces clichés volés, j’espère qu’ils m’apporteront un peu de réconfort. Savez-vous, Princesse de la Nuit, rien n’est plus douloureux pour un amant que de voir, tel Orphée, son Eurydice disparaître pour le sombre et cruel Tartare. Oui, je crois bien que c’est ceci que j’ai vécu, dont l’état de déshérence m’habite longuement. Je ne sais, Être de la Nuit, si vous consentirez à revenir sur la Terre. Si vous revenez, voici mon adresse, 108 Quai aux Fleurs, Paris 4°. Peut-être m’écrirez-vous ? Peut-être pourrais-je vous rejoindre sur cette belle terre de Sardaigne. On la dit livrée à mille sortilèges, on la dit terre de contes et de légendes. Dites-moi, rassurez-moi, vous n’êtes pas seulement un pur produit de mon imaginaire ? Il me serait si cruel de vous perdre définitivement !

 

  

 

 

 

 

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