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21 octobre 2020 3 21 /10 /octobre /2020 08:35
Des ‘Petits Boisés’ aux ‘Petits Encrés’

Encre de Chine

Marc Bourlier

 

 

***

 

   Il a suffi d’une inversion de l’espace-temps, dénommée ‘Covid’, pour que les ‘Petits Boisés’, petites silhouettes de bois flotté, deviennent ‘Petits Encrés’, traces d’encre de Chine sur le blanc de la feuille. Modification de l’espace qui se referme sur la dimension étroite de l’atelier ou bien d’une pièce devenue lieu anonyme en temps de propagation virale. Allongement du temps qui s’étire à l’infini pour la simple raison qu’il n’a plus nul repère et se vit à la manière d’une éternité. Heureuse, malheureuse ? C’est à chacun d’en décider. Pour Marc Bourlier c’est un peu le temps d’un retour aux sources, retrouver le dessin qui semble le hanter depuis toujours. Alors qu’en est-il de ce passage de la sculpture au dessin ? S’agit-il, essentiellement, du simple changement d’une forme ? Ou bien existe-t-il des motifs sous-jacents plus profonds qui traversent ce retour à l’encre, à la plume, au trait posé sur le vierge de la page ?

   Ce que l’on peut souligner avec bonheur c’est qu’il existe une évidente continuité dans l’œuvre. ‘Les Encrés’ prolongent le lexique des ‘Boisés’, tout en lui imprimant une forme minimaliste puisque l’encre ne dispose que du plan, de trois valeurs, noir, blanc, gris, alors que la sculpture se déploie selon trois dimensions et fait appel à une palette plus étendue de couleurs qui, parfois cependant, frise le monochrome, tant le bois flotté porte en lui les traces de sa propre usure, de sa naturelle simplicité. C’est égal, le bois rayonne davantage, apporte une douce chaleur, se donne comme la réplique, en un certain sens, de la chair humaine. Carnation des ‘Boisés’ jouant en écho avec celle qui détermine nos corps. Il y a là la mesure d’une familiarité, le passage de plain-pied d’une réalité à une autre. L’œuvrée se donnant à l’existentielle et ceci en mode de réciprocité. Comme si chaque vécu, de la chose, de l’homme, participaient d’un même souci de dire un peu de l’incommunicable qui, le plus souvent, dépossède la scène anthropologique de ses potentialités. Peut-être une simple figurine de bois est-elle à même d’évoquer bien plus que nous ne saurions dire. Ceci est la juste mesure de l’art. Une parole est accordée à des choses (la nature morte, la scène d’intérieur), à la Nature tout court (les paysages), à la dimension humaine (le nu, le portrait), afin que des sensations se levant, une découverte soit faite qui demeurait en retrait, qu’une connaissance soit acquise qui ne bourgeonnait pas encore, qu’une passion éclate que des chairs dolentes retenaient en leur sein. C’est ceci le travail d’éclosion de toute œuvre si elle est vraie : ouvrir notre regard, interroger nos consciences, aiguiser la lame de notre jugement.

Des ‘Petits Boisés’ aux ‘Petits Encrés’

   Ceci veut-il signifier que nous retrouvions davantage notre essence d’homme dans le bois plutôt que dans l’encre ? Sans doute est-ce possible car nos projections sur le monde sont formelles en première instance, ontologiques en un second temps. Il est de la nature interne de toute représentation de faire en sorte qu’il y va toujours de notre être en sa présence au réel. La sensibilité du Voyeur des œuvres peut indifféremment se porter en direction de la sculpture ou du dessin. Sans doute s’agit-il d’une question d’affinités. Cependant il est aisé de comprendre une possible identification plus immédiate à la sculpture au motif que cette dernière surgit dans l’espace, y dépose son empreinte en volume, nous appelle en tant que forme tendanciellement homologue.

   Le dessin, lui, en sa planéité, en sa linéarité sans épaisseur, crée une distance, fait se lever une manière d’abstraction que la concrétude du bois, elle, effaçait du simple fait de son coefficient de présence. Si le bois est palpable, ne serait-ce qu’intuitivement ou intellectuellement, le papier est toujours en fuite de soi comme s’il voulait se fondre dans un étrange anonymat, annulant en quelque sorte les formes qu’il a accueillies dans sa trame, dans sa réalité affirmée en mode de silence. La blancheur de la feuille la reconduit, au moins symboliquement, dans un espace d’indétermination, une parenté avec le rien, une similitude avec le néant. La confrontation des deux œuvres ci-dessus joue certainement en faveur des ‘Boisés’ pour la simple question d’une dimension ludique qui, en sa signification la plus évidente, nous fait signe vers le ‘principe de plaisir’, alors que l’ascétisme du dessin nous orienterait bien plutôt en direction du ‘principe de réalité’. Or, le plus souvent, il est dans ‘l’intérêt’ de l’homme de privilégier celui-là au détriment de celui-ci. Une question d’opportunisme, si l’on veut, et de satisfaction prochaine. Tout est de cette façon qui privilégie le sans-distance, le désir aussitôt comblé.

   Mais, après ces considérations théoriques, appliquons-nous à lire adéquatement le dessin. Certes ces ‘Encrés’ se donnent à voir avec une dimension plus inquiète que leurs frères de bois. Les trous noirs de leurs yeux, de leurs bouches, paraissent rejoindre une nuit intérieure où dorment sans doute des archétypes très anciens se confondant avec l’ombre, se dissimulant dans la fermeture d’un secret. Une angoisse primitive qui remonte au jour le long de la gorge d’un puits. Cette impression d’angoisse diffuse est cependant atténuée par le caractère bonhomme de leur visage, par une évidente disposition à rejoindre la communauté des hommes. Si, en filigrane, se laisse deviner une certaine empreinte du tragique (n’oublions pas que ces dessins ont été réalisés pendant la période du confinement), elle est adoucie, précisément, par une gentillesse vacante, par la dimension d’accueil qui émane de leur naturelle ingénuité, de leur candeur spontanée.

   Alors, ne nous interpellent-ils pas à notre tâche d’homme en ce siècle troublé par le surgissement, à tout bout de champ, de l’inhumain, de l’intolérance, de la barbarie parfois ? Ne poussent-ils un cri silencieux qu’il nous faut nous efforcer d’entendre ? L’Artiste créant dans la confidence de sa pièce, retiré des hommes et du vertige du monde, n’en est pas moins une conscience qui vit au rythme de la société, en ressent les apories au sein même de sa chair, les traduisant au moyen de sa gouge, de sa plume. Peu importe l’outil, peu importe le médium, c’est le témoignage qui est à comprendre, ce sont les formes qui sont à interpréter. Une forme n’est forme qu’à être douée de sens, sinon elle n’est que du divers ne s’enlevant nullement du divers qui l’entoure et la banalise, la réduit à l’étroitesse, à l’aveuglement de la facticité.

   

   De quelques lignes qui traversent ‘Les Encrés’

 

   Ces personnages levés me font inévitablement penser aux énigmatiques Moaïs de l’Île de Pâques qui interrogent le ciel vide de leurs yeux vides. Mais ces stèles métaphysiques qui toisent  les espaces infinis, le temps en sa dimension insaisissable, l’univers en son abyssal vertige, ces formes donc traversent nombre de mes écrits à la manière d’une obsession existentielle. Ces ‘Encrés’ se donnent encore sous le visage du paradoxe : beauté et gravité de vivre en même temps. Malgré leur grégarité, ou peut-être à cause d’elle qui met les ressentis en perspective, ils sont seuls au milieu des autres, assumant leur condition au terme d’un inévitable éloignement. Chacun, sur Terre, vit séparé. Le sentiment d’appartenance n’est qu’une illusion ou bien le non renoncement à vouloir se différencier de la crypte primitive que constituait, à l’origine, la conque amniotique, le refuge aquatique maternel, l’océan d’incroyable douceur. Personne, jamais, ne fait le deuil de cette félicité-là. On l’oublie. On en nie l’existence et la survivance pour des raisons de simple pudeur ou bien d’orgueil car l’on se veut entièrement réalisé, cette utopie !

    Mais alors que voudraient donc dire ces étranges formes en abyme, sinon le retour du Soi dans la graine germinative, sinon la puissance totalement poétique et cosmique de la projection ombilicale au sein même de sa propre parution ? Jeu infini de poupées gigognes voulant se posséder du sein même de leur intériorité, percer et mettre à jour le mystère d’être. Tels les saumons, nous ne faisons jamais que remonter à la source, au lieu du frai, au lieu de la ponte, de l’œuf qui nous portait, dont nous étions la promesse d’avenir. Mais il n’y a nul futur qui s’enlève de soi. Tout temps se conjugue d’abord au passé, transite vers le présent, se dirige vers son possible. Il n’y a de césure du temps que dans nos imaginations d’hommes pressés, consuméristes, aliénés par la matérialité et la possession.

   Le temps est un flux continu au sein duquel nous ne pouvons qu’inclure notre temps intime, ce temps minuscule en abyme du Temps Majuscule, autrement dit de l’éternité. Grain de sable dans l’éternité nous voulons exciper de notre condition, connaître l’ivresse, entrevoir l’absolu. Mais c’est bien l’Art qui peut nous y conduire, au moins dans sa banlieue, là où parviennent les lumières étincelantes de ce que, toujours, nous recherchons, la complétude de notre être fini, c'est-à-dire les possibilités mêmes de notre infinitude. Sans doute n’y a-t-il guère d’autre vérité pour les hommes de raison et de juste espérance !

   Oui, ce dessin, assurément, est porteur de tout ceci. L’Artiste, aussi bien que l’œuvre sont une  quête éternelle de la reconnaissance de l’homme envers soi, envers son être propre et, corrélativement, envers l’être-autre, l’être-monde. Ne serait-il constitué de cette substance, alors il ne serait que chose parmi les choses et ne pourrait revendiquer une appartenance à la sphère de l’art. L’œuvre foisonnante de Marc Bourlier s’inscrit, à l’évidence, dans le propos humaniste puisque sa figure de proue est l’épiphanie humaine en son étonnante pluralité. On ne poursuit pas une œuvre de si longe haleine à traquer la trace des Existants sans porter en soi l’empreinte nécessaire de l’inquiétude humaine. Plus que jamais, en ces temps troublés que hante encore la terrible vision de la Shoah, dont certaines barbaries modernes se font le redoutable écho, il s’agit de regarder ce que nous dit notre visage reflété par le tain du miroir. Une lumière doit se lever afin que s’écartent les ombres. D’art nous avons infiniment besoin. De ‘Petits Boisés’, de ‘Petits Encrés’. Nous voulons nous inscrire dans leur sillage de beauté. Rien de plus précieux que ceci ! Si nous les ignorions ils s’effaceraient. S’ils nous ignoraient, nous nous effacerions.

 

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