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6 septembre 2020 7 06 /09 /septembre /2020 08:36

   C’est la fin du printemps, l’été s’annonce en majesté. L’air est tendu qui vibre partout. Sur les sillons de la terre, sur la margelle bleue des puits, sur l’horizon courbe où glissent des bateaux effilés aux voiles gonflées de vent.  L’heure zénithale approche. Le soleil est une intense boule blanche, un genre d’ampoule dilatée accrochée au plafond du ciel. Des groupes ici et là, des jupes courtes aux terrasses des cafés, des chemises armoriées, des torses bronzés qui disent la belle effusion de l’heure, la joie de vivre en cet instant de pure présence. Les visages sont fleuris, ils chantent et les cigales cymbalisent qui répondent depuis de hauts branchages invisibles. C’est un luxe, assurément, de vivre, de sentir la respiration du monde en soi, au plus intime, à la source dissimulée, silencieuse de l’être. Cela fait ses boucles, cela fait ses heureuses confluences, cela se déplie à la façon d’une crosse de fougère, cette métaphore de l’exister en sa plénitude. Il suffit de se laisser aller comme une feuille sur l’eau, de percevoir le peuple de cristal des gouttes, de s’ouvrir à la levée toujours disponible d’un immédiat bonheur. Nous sommes, irrémédiablement et heureusement, des êtres de la Nature, des fils et des filles de la Terre, des cousins et cousines de l’Eau, des épousés de l’Air qui nous traverse, des compagnons du Feu solaire qui brûle au ciel et nous dit le rouge de la passion, la luminescence de l’Amour.

  

   Ceci qui vient à moi, le plaisir clair de la promenade, la justesse de la flânerie lorsque les choses se donnent dans la vérité. Alors il n’y a guère d’effort à faire, l’exister se montre sous les auspices du connu, de la spontanéité, il fait partie de nous comme nous faisons partie de lui. On n’est nullement séparé de soi, des autres, du monde. Tout ceci est coalescent à notre avancée sur les chemins bordés de fins ombrages. Les oiseaux chantent, les branches se frottent l’une contre l’autre, font leur douce musique, les plis d’eau de la rivière font de longues tresses brillantes qui coulent vers l’aval avec la discrétion du grillon stridulant dans les hautes herbes des prairies. Pour un peu l’on serait ce fragment de Nature, cette fleur poudrée de vent agitant ses pétales à l’infini, ce sous-bois où filtre un mystérieux clair-obscur, cet épi de blé gorgé de grains dans sa tunique jaune, on dirait du miel, un rayon de soleil n’attendant que de surgir sur la vaste scène du monde.

  

   J’ai beaucoup marché, ai franchi plusieurs vallons, me suis rafraîchi à l’onde immobile des fontaines, j’ai écouté le rien, j’ai goûté le silence, j’ai forgé en moi le rythme altier des grands espaces, j’ai ourdi la toile des heures douces et ce qui m’a parlé du plus loin du temps : NATURE en sa plus belle parution. De Nature à moi, de moi à Nature, nulle épaisseur, seulement une parole continue, un léger pas de deux, la toile infiniment souple d’une harmonie. Puis, soudain, comme dans un déchirement de la lumière, j’AI VU. Oui, j’AI VU une manière de scène originelle, une dimension paradisiaque qui avait chuté sur Terre et demeurait dans une sorte de catatonie, de fixité pour l’immuable des temps à venir. Le temps, brusquement, avait changé de nature, son essence était de ne nullement bouger, ce qui me faisait face était pareil à des concrétions levées dans l‘étrange mutité d’une grotte.

  

   Combien était insolite cette apparition. Combien mon âme devait en être longuement affectée ! Comment vous dire, Lecteur, Lectrice, l’étonnant qui me faisait face et me clouait au sein d’une étrange stupeur ? Comment dire l’indicible, en un certain sens ? Comment dire, à la fois, ce qui provient de la Source des choses et s’en éloigne avec la décision la plus rapide qui soit ? Mais inutile de retenir plus longtemps ce qui, ici, me questionne et, sans doute, m’interrogera longuement. Etonnant spectacle tout de même que cette scène de ‘Déjeuner sur l’herbe’. Quiconque la verrait à ma place demeurerait là, plié dans sa nasse de chair, lové sur une question qui ne serait rien moins qu’ombilicale. Je veux dire qui questionnerait notre propre origine puisque, métaphoriquement, notre ombilic est la graine germinative qui a initié notre propre genèse. Notre ombilic est le témoin d’un temps immémorial qui nous a traversé, dont nous avons perdu la mémoire.

   

   La Scène (oui, elle ferait un peu penser à la ‘Scène primitive’, à l’assemblage (je devrais dire ‘l’accouplement’) des deux principes, masculin et féminin, ces deux impossibilités en soi qui, réunies, deviennent stricte réalité et nous propulsent sur les tréteaux du théâtre de l’exister. La Scène donc est ceci : dans l’ombre chaude d’arbres aux ramures sombres, tout près d’une clairière lumineuse, dorée, quatre étranges personnages (on penserait qu’il s’agit de mannequins de cire du musée Grévin), postés dans des attitudes qu’on eût dites figées pour l’éternité. Ils paraissent venir d’une autre planète, se trouver sur la nôtre sans bien réaliser qu’ils ont changé de monde, que leur conduite qui, sans doute, leur semble ‘naturelle’, n’est rien moins que surréaliste, qu’elle ne peut manquer de faire surgir dans la tête des Terriens improbables qui en prendraient acte, de bien étranges fantasmagories. Peut-on imaginer motif plus bizarre, situation plus ubuesque ? Vous en conviendrez avec moi dans quelques instants, tout est fait pour troubler jusqu’au fond de l’âme quiconque aurait, au hasard d’une déambulation, croisé ces destins aussi rares qu’imprévisibles.

  

   Ce ‘Déjeuner’, donc, a rassemblé autour de quelques fruits, d’une miche de pain doré et autres provendes, deux hommes dont je parlerai d’abord. Deux messieurs vêtus comme à la ville, redingotes noires, cols blancs en celluloïd où s’attache une cravate sombre, pantalon gris dont on ne sait s’il est de flanelle légère ou bien de toile finement rayée, bottines de cuir aux pieds. Autrement dit, il s’agit plus d’une vêture convenant au luxe d’un salon mondain, qu’à une réunion d’amis à la campagne. En quelque sorte le frac, la queue-de-pie, le haut-de-forme s’enlevant sur fond bucolique, pastoral. Le mariage ‘de la carpe et du lapin’. Mais, Lecteur, Lectrice, ici ne s’arrête point l’étrange. Il y a bien mieux à dire. Posées à la manière d’un contrepoint dans une fugue musicale, deux Nymphes, comment les appeler autrement ?, deux figures féminines entièrement nues, dont l’une est occupée, à l’arrière-plan, à cueillir sans doute quelque fleur délicate, alors que sa compagne, au premier plan, dévisage le spectateur, moi en l’occurrence, vous en second lieu, d’une façon que je peux qualifier ‘d’effrontée’, genre de geste de défi, d’attitude subversive et provocante. L’on pourrait même utiliser le prédicat ‘d’iconoclaste’ pour donner à l’étonnement la juste emphase qu’il mérite.

  

   Pour autant cette dame n’est pas de ‘petite vertu’, elle affirme sa liberté, elle se déploie dans la totalité évidente de son être. Cependant il ne s’agit nullement d’érotisme, comme si une volonté lubrique avançait à bas bruit derrière le désir incandescent de la dame. Non, bien plutôt un épanouissement de soi, la pointe avancée d’une liberté sans limite, le don de qui veut regarder le bourgeonnement infini de la Nature. Cela fait de longues minutes que j’observe, attentif et un brin interdit, ce spectacle de haute volée, d’éternelles secondes et je me perds dans cette vision à la limite de quelque songe. Je connais ma tendance à sombrer dans les images oniriques, à broder des dentelles de l’imaginaire ce qui vient à ma rencontre. Plusieurs fois, au propre comme au figuré, je me suis pincé les doigts, mais malgré l’apparente passivité des êtres qui s’étaient posés dans ce coin de verdure, je savais que je n’hallucinais pas, que le réel était bien ceci, que j’aurais pu toucher de la main, cet homme semi-allongé, cet autre en position assise, cette femme au premier plan qui paraissait à la limite d’être lascive, cette autre, plus éloignée, avec qui j’aurais pu tresser un bouquet de fleurs.

  

   Le Lecteur, la Lectrice, inclineront vraisemblablement vers une pensée qui me jugera simplement offusqué, touché au cœur d’une morale bourgeoise, inquiet de ce débordement de la nudité sur le paysage habituellement discret des choses. Scandalisé en quelque manière. Sans doute mes détracteurs auront-ils tort et raison à la fois. Piqué au vif de la conscience, mais nullement en raison des motifs qui sont invoqués au premier chef, à savoir comment tolérer cette brusque irruption du nu dans la représentation ordinaire de notre environnement familier.

Le problème est plus profond qu’il n’y paraît à première vue. Non seulement la nudité en soi ne constitue nul problème, mais elle est bien plus en accord avec ce paysage paré des vertus de ce qui se donne dans une acception ‘naturelle’ du monde. Bien évidemment, par ‘naturelle’, il faut entendre tout ce qui vient en droite ligne de la Nature, qui donc n’a nullement été dénaturé, extrait de sa figure primitive, originelle.

  

   La Nature est si forte en nous. Ne naissons-nous dans l’entière nudité qui est aussi notre propre vérité ? Ce qui est NU est VRAI. Il y a une évidente homologie entre l’exactitude des choses et leur venue à nous sans fard, sans artifice. La ‘plus belle femme du monde’, ne l’est nullement à l’aune de ses colifichets et des artifices dont elle peut se vêtir pour séduire. La séduction est déjà une sorte de perversion, de décalage de la justesse de ce qui est vrai. La femme belle est belle en soi, c'est-à-dire dans l’exacte parution de son corps nu, uniquement nu. Tout le reste n’est que ‘poudre aux yeux’, ‘miroir aux alouettes’. Si l’on veut se situer dans la radicalité du voir de la beauté, il ne peut s’agir que de la saisir dans son balbutiement, dans l’évènement premier de sa venue au monde. Le reste est de surcroît, le reste, simagrées et commedia dell’arte, il faut demeurer à la source. N’en point diverger. Il en va de notre essence d’Hommes.

 

    Ce ne sont pas ces deux figures féminines qui sont dérangeantes, pourquoi le seraient-elles ? S’interroge-t-on des ailes éployées de l’oiseau, du gonflement d’écume de la mer, de la cime de la montagne sous son manteau de neige ? Non, nous ne nous inquiétons jamais de ce qui est naturel, nous nous soucions toujours de ce qui est artificiel, rajouté, plaqué sur la réalité vivante qui vient à nous. Si, dans ce ‘Déjeuner’ quelque chose doit me déranger, c’est bien la présence de ces deux hommes dans leurs vêtures de bourgeois, que vient renforcer leurs attitudes guindées, hautaines en quelque manière, comme si l’homme se pensait supérieur à la Nature dont, pourtant, il provient, dont il doit être l’obligé.

   Mais, chers Lecteurs, chères Lectrices, me voici maintenant contraint de verser dans le concept, de prendre de la hauteur, d’employer des termes savants, non pour méduser mon public (il y a bien d’autres façons de le faire et à mondre frais !). Ici, dans ce tableau figé d’un ‘Déjeuner’ s’affrontent deux topiques définitivement irréconciliables, celle de la Nature et de la Culture. Le Regardeur est placé à l’intersection de cette dialectique dont il ressent les effets sans bien en analyser les fondements. De là vient la gêne ressentie, de là vient que ce paysage qui s’offre à mes yeux en cette belle fin de matinée estivale, ce paysage claudique, que son équilibre est instable, que sa composition peut s’écrouler d’un instant à l’autre. Combien il eût été préférable de rencontrer une scène dévoilant quatre nudités affirmées, deux hommes, deux femmes dans leur ‘plus simple appareil’, au moins la Nature aurait-elle conservé ses droits et moi ma conception de la vérité qui, en quelque endroit de votre être, est peut-être identique à la mienne. Oui, la nudité l’aurait emporté sur le travestissement, oui ! Nous voulond déjeuner sur l’herbe, mais dans l’horizon nu de notre être. Jamais nous ne serons plus vrais. Jamais nous ne serons plus réels !

 

 

 

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