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4 août 2020 2 04 /08 /août /2020 09:05

                                                                    Paris, Quai aux fleurs - 11 Août 2019

 

 

                          Chère Karen Nielsen,

 

   Vous ne me connaissez pas, aussi vous étonnerez-vous de cette lettre qui vous paraîtra celle d’un être original, d’un mythomane ou, pire, d’un exilé à la recherche d’un lieu que, jamais, il ne pourra trouver. Un ‘paumé’, en quelque sorte. Combien je vous comprendrai, tellement ma démarche paraît hors des sentiers communs. Mais que je vous dise quelques mots de mon aventure. J’espère que mes explications lèveront un peu le voile du mystère et, qu’à défaut de m’aimer, vous éprouverez au moins, en ma direction, d’affectueuses pensées. Mais plutôt que de m’engager dans de longs développements, je vous livre ci-après les notes prises dans mon ‘Journal’ lors de mon séjour récent dans votre beau pays du Danemark, en cette terre bordée d’eau grise, le septentrion est proche et les rêves l’accompagnent, et l’imaginaire brode ses inépuisables festons sans qu’en aucune manière on puisse en faire l’économie, et d’ailleurs le souhaiterait-on ?

  

   Jeudi 1° Août

  

   Venant de Hambourg, je traverse une grande partie du pays, sans presque ménager de halte. Juste un arrêt dans le port d’Aarhus, le temps d’y admirer les coques blanches des cargos amarrés le long des quais. Puis je gagne Aalborg, franchis le Limfjord, cet étonnant bras de mer qui coupe le Jutland en deux, enfin je rejoins la côte occidentale jusqu’à Løkken où j’ai loué, pour une semaine, un gîte charmant qui donne sur la mer. Pour un milieu d’été l’air est plutôt frais, le ciel bas, traversé de nuages couleur d’ardoise. Il y a peu de monde sur cette côte sauvage, dépouillée, ou les chalets de bois rouge et noir jouent à cache-cache parmi le lacis des dunes. Le vent souffle en permanence, faisant se coucher les tiges des oyats, leurs ondulations semblent jouer en écho avec celles de la Mer du Nord toute proche. J’aime ce ciel infini parcouru de sinueuses lames d’air, clair le matin, nébuleux à midi, plus sombre le soir. Parfois l’horizon est une simple ligne blanche qui jette d’un côté la haute armature des nuages, de l’autre saupoudre les dunes d’un sable qui ressemble à une neige, à un fin grésil venant d’on ne sait où, peut-être du pays des elfes et des fées, des génies de la forêt, ou bien s’agit-il de ces bizarres Trolls, ces créatures inamicales et un brin monstrueuses qui traversent les légendes de la mythologie scandinave ?

 

   2, 3, 4 Août

 

   Tous les jours, de bonne heure, un peu après que le jour a décoloré la mer, lissé les dunes, fondu en une seule unité les belles facettes du paysage, vêtu d’un chaud blouson qui me protège du vent, je fais de longues promenades sur la dalle de sable qui longe la mer, elle a la consistance et la couleur du ciment. Un peu à la manière d’un rituel, je vais m’asseoir entre deux lèvres de dunes où l’air est calme et je passe de longs moments à rêver tout contre la claire réverbération du ciel, l’immense plaque d’eau parcourue de longs frissons. C’est l’instant du repos, du ressourcement. J’ai laissé à Paris tous mes dossiers de presse, tous mes articles en instance de publication. Je n’ai emporté que quelques rares livres. Je picore, ici et là, le soir, quelques passages de ‘La Maison dans la dune’ de Maxence Van der Meersch, cette histoire de contrebandiers et de douaniers qui cache une intrigue amoureuse en réalité. Une histoire simple dans laquelle un ancien boxeur, Sylvain, tombe amoureux de Pascaline sur fond de trafic frontalier. Un paysage romanesque se superpose à un paysage naturel. Parfois, lorsque de minces tempêtes de sable brouillent ma vue, il me semble apercevoir, dans le repli entre deux dunes, l’auberge perdue qui sera l’écrin offert à l’amour des deux protagonistes.

   Matin du 2 Août, c’est le premier instant où je vous découvre, vous ‘l’Inconnue des sables’ qui, tout comme moi, arpentez la plage avant même que les premiers oiseaux ne raient le ciel de leur vol blanc, un fin liseré imperceptible, si bien que l’on ne sait si on a inventé l’oiseau, s’il a surgi d’un rêve, s’il n’est une simple réminiscence d’une vision passée, perdue dans les sombres dédales de la mémoire. Vous êtes cette claire et mince silhouette, ce genre de griserie qui flotte à mi-distance du songe et de la réalité. Je dois accommoder mon regard sur vous, le régler, afin de ne nullement vous perdre parmi les voiles du brouillard marin. Vous pourriez aussi bien disparaître d’un instant à l’autre et, alors, je serais un peu dépossédé de moi-même. Savez-vous combien il est heureux de disposer, dans ces espaces infinis, d’un point d’ancrage pour la vue, d’un amer pour les sensations, d’un sémaphore pour les sentiments. Je ne sais si c’est la diaphanéité d’ici, ces heures qui coulent dans le jour avec la discrétion d’une source qui me rendent précieux les premiers moments de votre apparition. J’ai parfois l’impression que nous ne sommes que deux sur Terre, éloignés l’un de l’autre comme le sont deux frêles esquifs dans l’immensité océanique, mais que nous sommes alertés en notre fond de ce que cette situation contient d’admirable, de non reproductible dans le déroulement de l’existence.

   3 Août - C’est aujourd’hui seulement, après une nuit de sommeil agité, que je commence à prendre conscience de cette mystérieuse concrétion que vous êtes, qui fascinez mon regard, aimantez les tiges de mes doigts qui aimeraient tant vous frôler, vous qui faites soulever mon ombilic, il souhaiterait tant vous rejoindre par-delà les tracas du monde, les multiples complexités qui le rendent insaisissable. Vous êtes vêtue d’un pantalon et d’un haut gris anthracite, si bien que votre silhouette contraste avec le fond de la mer sur lequel vous vous détachez. Vous dépliez un trépied, y posez un appareil photographique que je devine, à sa taille, être celui d’une professionnelle. Vous faites quelques réglages, vissez votre œil à l’œilleton, fixez quelque chose dont je ne saurais dessiner la présence, tout est si flou dans la toile agrandie de l’espace !

   A dire vrai, je crois que vous photographiez l’invisible à la manière dont un cœur radiographie la texture fluide des sentiments. C’est ceci qui paraît vous intéresser, saisir le vol de l’âme, reporter sur une hypothétique ‘Carte de Tendre’ les trajets évanescents de ce qui ne saurait se dire, se manifester dans les traits de l’être qu’au titre d’une perte, d’une immobile absence. Cette esthétique du peu, du rien, doit être une telle joie, une telle braise logée au pli même de la conscience. De la dune où je suis, votre immobile geste, j’essaie, apercevant le trajet élégant d’une aigrette, la fuite d’une avocette de neige et d’encre, la boule grise d’une bécassine des marais, son long bec la précédant dans la brume, j’essaie donc d’imaginer votre monde en sa blancheur native, ces touches à fleuret moucheté que vous posez sur le réel, comme la goutte d’eau poudre au matin levant les fils ténus de la Vierge. Je présume que vous êtes vous-même tissée de ces fils aériens, de ses subtiles fragrances que ne peuvent rencontrer que les poètes et les faiseurs d’art, les magiciens, les alchimistes. Voyez-vous, là, au point où j’en suis de votre connaissance intime, mon prochain roman pourrait bien s’intituler ‘Un amour de Løkken’, il aurait la consistance d’une fleur de coton, la transparence d’une diatomée.

  

   2, 3, 4 Août - Crépuscule

 

   Si je suis un être de l’aube, ce que je crois, vous êtes celui du crépuscule. Autrement dit, celui des basses lumières, du bourgeonnement discret des choses, des attouchements subtils de la nature. Tous les soirs, après que j’ai perdu votre trace parmi les dunes et ai renoncé à vous rencontrer plus avant, après avoir lu quelques pages du roman de Van der Meersch, je me dirige vers cette modeste auberge du nom délicieux de ‘Nordlige klitter’, ‘Dunes du Nord’, comme si ces dernières avaient quelque chose de spécifique que ne possèderaient les autres, peut-être un sortilège serait-il attaché à leur fluctuante présence ? Je m’installe toujours à la même table, dans un angle de la salle, face à l’immense poème fluide de la mer. Vous aussi avez vos habitudes, cette table juponnée d’une toile blanche, près de la porte d’entrée, si bien que, la plupart du temps, je ne peux vous voir que de dos, imaginer votre visage, y deviner ses secrètes et ténébreuses mimiques. Mais savez-vous, c’est certainement mieux ainsi, on ne s’attache jamais autant qu’à ce qui est distant, inconnu. Tout rapprochement est déjà début d’une perte, souvent d’un renoncement.

   Lorsque vous entrez dans l’auberge, vous êtes en beauté et votre allure tranche avec celle bien plus modeste, ‘utilitaire’ j’oserais dire qui est la vôtre sur les rivages où vous posez l’œil inquiet de votre appareil photographique. Alors, combien je prends plaisir à vous décrire, à tenter de percevoir qui se cache sous ces subites métamorphoses : chrysalide discrète le matin, papillon somptueux le soir. Votre tête est coiffée d’une large capeline bleu-marine qui se prolonge, à ce que je crois, d’une plume d’autruche, flottante, vaporeuse. Votre visage que, parfois vous retournant, vous ne faites que me livrer à votre corps défendant est cette légère touche d’ivoire que rehausse un attouchement de couleur chair, cuisse de nymphe en maints endroits. Deux larges boucles de cheveux acajou s’échappent de votre capeline. Vos yeux sont immenses (de voir l’infini spectacle de la mer ?) et d’autant plus profonds, soustraits à toute sorte de curiosité. Je crois parfois y deviner le passage d’un héron cendré dont la tache persiste, comme si elle renonçait à s’effacer complètement. Persistance de la mémoire qui retient un temps de grâce et de douce faveur ? Jamais l’on ne se soustrait à la beauté. Toujours, autour de notre passion, elle tresse ses boucles, déroule ses anneaux de platine, illumine la falaise de nos fronts. Votre bouche est très délicatement purpurine : une aurore naissant au jour de sa propre énigme. Un très long collier de perles, sans doute de bois, descend depuis votre cou jusqu’à l’encolure d’une chemisier vaporeux. Une veste de lin blanc termine ce portrait tout en finesse, tout en poésie. Décidemment, vous êtes une bien curieuse personne. Vous tenez, à la fois, de ces élégantes fréquentant les toiles de Watteau et aussi de ces jeunes femmes vigoureuses, naturelles, de ces créatures du Grand Nord, de ces génies des forêts de bouleaux qui se confondent avec le cuir blanc des écorces.

   Chaque soir est la reproduction à l’identique d’un genre de liturgie, tant vous semblez absente à vous-même, imprégnée d’un climat qui pourrait bien confiner à quelque mysticisme. En attendant que l’on vienne vous servir les plats, et de même entre les plats, lorsque le temps étire sa vacuité, vous posez sur la nappe claire de votre table un emboîtage qui contient le  volumineux ouvrage de ‘La recherche du temps perdu’. Vous l’extrayez avec une manifeste douceur de son étui de carton, le posez face à vous dans une manière de geste sacré. Puis, ôtant un marque-pages parcheminé, vous poursuivez sans doute une lecture entreprise de longue date. Une fois, longeant votre table pour rejoindre la mienne, alors que vous étiez arrivée la première, je pus constater avec un vif et étonnant plaisir que l’édition que vous lisiez était en français. Cette découverte vous plaçait en quelque sorte de mon côté, si je puis dire en toute modestie. Un frisson d’aise se mit à vibrer le long de mon dos. Si je voulais vous parler, une communication était possible, cependant je pensais, sans doute à raison, que le temps d’un échange n’était encore nullement venu. Jamais quiconque ne décide de l’Amour, c’est l’Amour qui décide pour vous et ceci est bien heureux qui place les sentiments profonds bien au-dessus des hommes. Ne le ferait-il, que les hommes, aussi bien les femmes en abuseraient et la passion s’effondrerait tel un risible château de cartes.

   Cependant que votre dîner avance je vous observe à la dérobée, tachant d’établir une manière de portrait de vous, de sonder vos secrets, de deviner vos impatiences, d’anticiper tel mouvement qui dirait le vif d’une émotion, la hâte à voir se résoudre une situation, le souhait d’une suspension du temps. Vous savez, cette étonnante hésitation de l’heure, ce possible renouveau dont deux amants peuvent tirer le plus grand profit dans l’ordonnancement d’une vie trop bien réglée, faisant la part belle à la routine et à l’ennui qui ne manquent jamais de s’y installer. Mon jeu favori (oui car il y a du ludique là-dedans, du pari, des dés jetés au hasard qui traceraient la voie d’un singulier destin), mon jeu, deviner ce qui, en vous, Lectrice de Proust, fait son sillage de feu. Quiconque lit ‘La Recherche’ s’adonne au loisir bien ingénu des identifications. Quels lieux étaient les vôtres ? Le côté de Méséglise, son aspect ouvert, ses haies d’aubépines à l’entêtante fragrance, cette mare de Monjouvain dont le narrateur désespère de ne jamais pouvoir en tracer le signe particulier par la parole ? Ou bien le côté de Guermantes, les facettes brillantes de la vie mondaine, l’exploration des myriades colorées des sensations, votre farouche volonté d’y inscrire quelque clocher de Martinville dont la seule évocation, pour vous, revivifie d’anciennes amours, de vieilles promesses évanouies dans le linceul monotone du temps ?

   De temps en temps, afin de m’évader de vous, de ne devenir comme ces fumeurs d’opium qui, sans leurs pipes chargées du précieux poison, ne sont que des momies, des automates sans grande consistance, je dépasse votre studieuse forme, mon regard se perdant au loin, dans les vapeurs mauves de la Mer du Nord. Mais j’ai beau chercher à me distraire de vous, tout m’y ramène et, pareillement à l’aiguille d’une boussole un instant déroutée de son chemin par un orage magnétique, j’oscille jusqu’à retrouver le chemin du Nord, le seul que je peux emprunter rationnellement pour essayer de vous connaître. Le cercle des questions recommence, se focalisant, cette fois, sur le personnage du roman avec lequel vous pouvez coïncider. Etes-vous une Albertine devenant la maîtresse du narrateur ? Une Odette de Crécy, cette ‘cocotte’ n’épousant Charles Swann qu’afin de gravir les échelons de l’ascension sociale ? Ou bien encore une Oriane de Guermantes dont la beauté et l’élégance charment l’âme du futur écrivain ? Bien évidemment, j’incline pour Oriane mais rien ne peut m’orienter que mon intuition et chacun sait bien ce qu’il advient de cette vertu capricieuse, tantôt elle dit le vrai, tantôt la faux et, le plus souvent ni l’un ni l’autre mais ne délivre qu’un genre de rêve somnambulique dont on ne peut guère rien tirer qu’une légère impression d’ivresse.

  

   Matin du 5 Août

 

   J’ai lu tard dans la nuit. Les images brouillaient mon cerveau. Des manières de télescopages où se croisaient indifféremment les douaniers, les contrebandiers, Odette de Crécy, des chiens harnachés de sacoches emplies de tabac odorant, Charles Swann, Vous, dont encore je ne connaissais le nom, l’enchevêtrement des dunes, le portrait de Proust avec ses moustaches gominées, les chalets rouges et noirs des dunes de Løkken, des caravanes de lourds nuages abrasant la tôle grise de la mer. Ce matin j’ai décidé de partir plus tard faire mon périple quotidien au milieu des sables et des cheveux fous des oyats tressés par le vent du Nord. Depuis la terrasse de l’auberge où je me rends parfois en journée pour y boire un thé, j’ai pu suivre des yeux votre trajet. Vous remontez la plage, longez de lourds blocs de granit qui protègent le chemin des fortes marées. Vous arrivez sur le vaste plateau qui domine la mer. Vous y habitez une maison de pierre qui regarde au loin, bien après les itinéraires des natifs du lieu.

   J’ai attendu de vous voir passer, sacoche en bandoulière, tenant à votre main droite le trépied, à la main gauche l’appareil photographique muni d’une très longue focale. Qu’allez-vous donc saisir tout au bout de cet œil magique, sinon votre propre énigme ? Tous nous naviguons sur des eaux au bout desquelles nous ne rencontrons que notre image solitaire réverbérée par les flots gris du temps. Quand, à la limite de ma vue, je n’ai plus aperçu que la fuite de votre esquisse appuyée sur le vent, j’ai quitté l’auberge, ai gravi le raidillon, suis arrivé devant votre maison. Afin de n’alerter personne, je feignais de m’intéresser au paysage, d’en tracer de rapides croquis sur un bloc de papier que j’avais emporté. Nul ne faisait attention à moi, si ce n’étaient les grands goëlands qui passaient au-dessus de ma tête en criant, leurs voix éraillées aussitôt effacées par les remous du vent. Je crois que l’endroit où vous habitez vous ressemble. Pur, ne se livrant qu’à la puissance des éléments, aux assauts de la lumière, à l’amplitude des vagues qui, là-bas, rabotent inlassablement le socle de la terre. A droite de votre porte d’entrée, une plaque professionnelle discrète : ‘Karen Nielsen Fotograf’ - Je n’ai guère de mal à traduire. Du reste j’avais deviné votre profession, vous portiez avec vous les attributs dont on ne pouvait douter de la destination. J’ai contourné votre maison sur la droite. Une vitrine tout en largeur où sont exposées quelques unes de vos œuvres.

   Je pourrais, d’instinct, leur donner un sous-titre ‘Eloge du Simple’, tellement elles sont dépouillées, linéaires, parfois de simples lignes blanches, des spirales grises, des effervescences médiatrices de rien, des ponctuations, des signes énigmatiques, des hiéroglyphes interrogeant le plus haut du ciel, le plus lisse de la mer, le plus caché de la terre. En somme une ‘Recherche de l’absolu’ pour parodier le titre du roman de Balzac. Recherche qui rejoint, en une même intention, celle de Proust. Ce que voulaient ces deux écrivains, transcender le réel, se détacher de la pesanteur terrestre, nager en plein ciel là où l’écriture est une parole de cristal, un pur diamant vivant de sa propre lueur. Êtes-vous, vous aussi, une âme abreuvée de pluie céleste, un esprit aux aguets des feux de Saint-Elme de la passion créatrice, une pure coïncidence avec ce qui se nomme ‘Être’ et jamais ne trouve de repos qu’à être infiniment nommé comme la plus haute valeur ? Non celle du Dieu des religions, pas plus que celle des dieux polythéistes de l’Antiquité, pas plus que les idoles de plâtre et de carton de nos sociétés contemporaines.  

   Non, l’Art pour l’Art en sa plus haute manifestation. Une seule page de ‘La Recherche’, peu importe qu’il s’agisse de celle-ci, plutôt que de telle autre, pourvu qu’elle soit essentielle, qu’elle écrive en lettres de feu la hauteur à laquelle la condition humaine devrait toujours tendre à défaut de ne jamais pouvoir l’atteindre. Le chemin est déjà le but et il faut travailler sans relâche à en tracer le sillon pour plus loin que ne voient nos yeux perclus de cécité. Voyez-vous, Karen, en un seul empan de la vision je vous ai trouvée plus que mille ans de recherches laborieuses ne l’auraient permis. C’est bien là la vertu de l’art que de mettre en relation deux esprits, de les confier l’un à l’autre afin que de leur jonction naisse un sens qui les féconde tous les deux. Bien sûr, vous ne me connaissez pas, peut-être même ne m’avez-vous jamais aperçu glissant parmi le tunnel des dunes à la manière d’un renard des sables, jamais vu derrière le cercle de ma table de l’Auberge où pourtant je suis pareil à une vigie en haut de sa hune cherchant à apprivoiser les invisibles ressources de la mer, peut-être à voir surgir une Sirène des flots, dans des gerbes d’écume et des frétillements de pure félicité.

 

   6 - 7 Août

 

   Je ne fais que ceci, arpenter la longue plaine de sable, essayer de repérer dans le ciel les traces que vous y cherchez, la courbe d’un nuage, la fuite cendrée d’un héron, y deviner le passage discret de la bergeronnette grise, y trouver cette ligne de fuite de l’horizon qui mêle en une seule parole presque muette la tache ouverte du ciel, l’oscillation liquide de l’eau. C’est à la jonction de tout ceci que vous existez Karen. Vous avez la consistance éphémère d’une fugue musicale, la belle mélancolie d’un adagio, la fluidité d’une complainte qui se dissout dans la matière même de ses mots. Je vous connais bien plus que si les hasards de l’Histoire nous avaient réunis dans une même nacelle existentielle, flottant de-ci, de-là, avec bonheur, n’ayant nul besoin de chercher le refuge d’un port, notre navigation hauturière se serait nourrie d’une expérience commune, d’une ambroisie identique à laquelle nous aurions confié nos lèvres.

   Ici et maintenant, rien ne saurait mieux nous réunir que ce gris du ciel qui est notre abri commun, que cette immense course de l’eau qui nous invite à de lustrales libations, que cette distance qui est le lieu où le sens se pose comme la goutte de rosée sur le pétale qui l’attend et s’en trouve agrandie, multipliée, portée en dehors du lieu, remise à une sorte d’éternité qui rougeoie et appelle à la somptueuse fête d’être soi plus que soi dans l’irisation inouïe des sensations intérieures, ces sources inépuisables, souvent nous n’en éprouvons que le tarissement alors qu’elles sont plurielles, infiniment renouvelables. Jamais eau essentielle ne s’épuise, c’est nous qui ne savons la cueillir au creux de nos mains et la laissons fuir par inadvertance, inattention, distraction de soi, le vice le plus fécond dont nous pouvons témoigner.

 

   8 août - Matin

  

  J’ai mis les bagages dans la voiture. J’ai fumé longuement, rêveusement. ‘Un amour de Løkken’, tel sera bien le titre de mon prochain roman. Il s’écrira tout seul, en une certaine manière, puisque le livre a déjà été ensemencé par le bonheur de la rencontre. Certes à distance, mais il faut le redire, d’autant plus précieuse. Le voyage du retour est la bobine d’un film qui tourne à l’envers et remonte le temps. Je quitte Løkken dans un genre de brume grise qui ressemble au ciel de Paris en automne. Tout est couleur de zinc et le ciel repose sur la terre pareil à un immense plaid qui voudrait la protéger des caprices du climat. J’ai traversé le Limfjord sous les premiers rayons du soleil, un soleil timide ourlé de blanc, un genre de laitance s’en échappe, de longues larmes de résine coulent, faisant du sol un étrange glacis, presque une patinoire. Etrange beauté de ce Nord qui recule et se perd dans de laineuses résilles.

   A Aarhus, la ville est animée. Je traverse ses faubourgs de briques sombres. Beaucoup de vélos que montent fièrement de blondes amazones. Elles sourient de toute la blancheur de leurs dents. Toujours cette spontanéité du septentrion, cette plasticité naturelle m’ont étonné. Plus on approche des pôles, plus les masques tombent, moins on triche avec soi, avec les autres. Je contourne l’immense dédale de Hambourg, son expansion tentaculaire, puis, depuis le nord de l’Allemagne jusqu’à Karlsruhe, le long fleuve de béton de l’autoroute. Je passe la nuit à Strasbourg dans un hôtel qui donne sur l’Ill, près des ponts couverts, de ses rives si joliment fleuries. Observant l’eau plombée, paresseuse de la rivière, je suis en même temps à Løkken, près du lac immense de la mer, dans les creux des dunes, avec Karen, parmi les rémiges claires des oiseaux, la ligne indistincte de l’horizon, les nuages qui appuient amicalement sur ce paysage encore si préservé de la meute bruyante, agitée des prédateurs.

 

    9 -10 Août

 

   Je viens tout juste de jeter l’ancre chez moi, Quai aux Fleurs. Je suis le plus souvent assis sur mon balcon à observer les allées et venues des péniches sur le cours limoneux de la Seine. Regardant les lourdes cargaisons se diriger vers l’aval du fleuve, en direction de Rouen puis gagnant la Manche à Honfleur, je ne peux faire l’économie d’un songe qui me conduit à Løkken, lieu de mon dernier amour. Petit à petit le roman s’écrit dans ma tête, des levées de sable y apparaissent, des blocs de granit y surgissent, une maison aux lourdes pierres s’y précise avec sa vitrine ouverte sur la mer, avec ses photographies en noir et blanc, la trace de ses oiseaux, le trait courbe de son horizon, les notes claires que dessine dans le ciel la grande beauté du lieu. Puis, comme en filigrane sur un billet de haute race, une effigie qui ne dit son nom qu’à la mesure d’une absence, ‘Karen Nielsen Fotograf’, le vif emblème d’une errance, la mienne qui cherche à tutoyer la sienne à s’y plonger comme au sein d’une virginale écume. Oserais-je écrire, pour clore mon bref journal de voyage, la formule magique qu’habituellement les amants tracent sur les troncs d’arbres, dans le troublant liseré d’un cœur mis à nu : ‘Karen, je t’aime’ ? Oserais-je ? Oui, je sais, les amateurs de sensations fortes resteront sur leur faim. Alors ce qu’il faut leur dire, ici, cette belle et parfois cruelle vérité : l’Amour ne brille jamais mieux qu’à être mis à distance, le désir qu’à être différé, la volupté qu’à se tenir en un lieu, en un temps indéterminés. La Lune n’est jamais aussi belle que dissimulée derrière le nuage, le soleil précieux qu’à disparaître lors de l’éclipse. Jamais il n’est plus brillant !

 

   11 Août - Lettre, suite et fin

 

   Karen, me revoici donc après cette escapade dans mon ‘journal’ dont j’espère qu’il ne vous aura pas trop ennuyée. Je vais écrire un roman sur l’absence, la fuite, la rencontre qui, sans doute, n’aura jamais lieu. Je changerai votre prénom ainsi que votre nom. Je garderai le paysage, le beau nom de Løkken, les promenades dans les dunes, Vous en photographe, vous en capeline lisant Proust, moi en Etranger faisant, tel le milan, ses cercles au-dessus de l’inquiétude des hommes, scrutant le moindre de leurs tressaillements, le plus minuscule de leurs frissons. Tous les deux, nous serons les héros d’une ‘Recherche’ qui, bien entendu, ne sera que celle que nous ferons de nos propres pas de deux sur cette Terre qui nous accueille et nous demande de répondre à l’appel, autrement dit à l’appel de l’Amour. Karen, comment mieux vous dire que ceci : ‘Je suis en Amour de Vous’, aussi loin que mes yeux porteront mon oblique curiosité. Oui, je suis curieux de vous comme l’astronome est curieux des étoiles. Dormez et illuminez mes nuits. Je veillerai jusqu’à vous reconnaître parmi le fourmillement des constellations, leurs nuées emplies de pétales d’écume. Oui, je veillerai !

                                       

Vous êtes un mot posé sur l’azur.

 

 

 

 

 

  

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