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16 août 2020 7 16 /08 /août /2020 09:11

Savez-vous, parfois, lorsqu’on écrit, on est envahi d’un sentiment de solitude que double celui, ô combien inquiétant, de dépossession. Je m’ouvrais à un Ami de cette brusque inclination de l’âme en direction de quelque mélancolie, quand il me conseilla ceci :

   « Allez donc publier vos textes sur ‘Oceano nox’, plus jamais vous ne naviguerez seul, plus jamais ! »

   Je dois dire que le ton sur lequel il prononça cette phrase, loin de me réconforter, m’interrogea sur le sens profond que ces mots revêtaient dans sa bouche. Conseil amical sans arrière-pensée ? Ultime recommandation avant que la représentation ne se termine ? Ou bien alors, humour noir, ironie sous-jacente à ces propos qui paraissaient de laine mais n’étaient peut-être que des bogues d’oursin que revêtait quelque mousse qui en dissimulait les pointes venimeuses ? Je dois dire que la nuit qui suivit me vit totalement éveillé, moulinant en ma tête mille idées plus confuses les unes que les autres. Cependant, ne pouvant douter de la sincérité de mon Ami, je me mis en quête de ce mystérieux continent qui m’apparaissait au travers de brumes, lesquelles, peut-être, ne voilaient qu’une lointaine félicité. A la manière d’un tableau de Turner, diffusion du regard qu’appelle, en son fond, un geste solaire plein de compassion. 

   Jamais je n’avais sombré en une quelconque naïveté et je me doutais que cet ‘Oceano nox’ plein de promesses ne pouvait que recouvrir quelque chausse-trappe dont il convenait que je me méfie. Je décidai donc d’y aller par de légères touches, lâchant ici quelques mots, là des bribes de phrases, là encore un extrait de texte, un peu à la façon d’un pêcheur à la ligne qui jette progressivement ses appâts de manière à attirer vers son hameçon les parures d’argent dont il fait les dentelles habituelles de son imaginaire, les moirures de son désir. Donc, au début, circonspect, dissimulé dans mon ombre, j’attendais qu’un signal s’éclairât, qu’une lumière clignotât dans la nuit, qu’une gerbe d’étincelles se manifestât, dont j’aurais tiré la plus excellente joie. Mais rien ne se produisit que de terne, d’opaque, de clos en son être même, si bien  que je faillis renoncer à connaître quoi que ce soit plus avant.

   Mais, aussi impatient qu’un gamin devant les friselis de son cadeau de Noël, j’essayai de tromper mon impatience, augmentant insensiblement la taille de mes articles, les modulant selon des biais différents. Ainsi se succédèrent poésies versifiées ou non, essais innovants ou bien classiques, confidences dignes de figurer dans un journal intime, confessions à la Rousseau, idylles romantiques, feux de Bengale de la passion, touches hardiment érotiques, métaphores symbolistes, écrits impressionnistes, expressionnistes, rhétorique moderne et post-moderne. La taille de mes textes n’avait d’égale que mon impatience d’être lu ! Cependant rien n’y faisait. Nul lecteur ne s’accrochait à l’hameçon. Nul commentaire ne venait gratifier mon laborieux travail. Au pire j’aurais préféré des insultes, des remises en question, des critiques acerbes plutôt que ce lourd silence derrière lequel je pouvais mettre les pires intentions, ou bien plus dommageable encore, nulle intention, ce qui était la condition la plus détestable pour un Auteur qui, s’il ne fréquentait nullement les bancs de l’Académie, eût souhaité quelque considération, fussent-elles des plus minces.

   En mon for intérieur, je me disais :

   « Sans doute suis-je lu et apprécié à ma juste valeur mais mes discrets lecteurs ne veulent nullement me distraire de ma tâche d’écriture, impatients qu’ils sont de lire encore et encore les petits bijoux dont je taille, jour après jour les facettes, afin de mieux les combler ! »

   Certes, ma pensée faisait dans le contentement de soi, dans l’egolatrie, mais avais-je d’autre échappatoire que de procéder à un genre d’auto-satisfaction, estimant selon le proverbe que « l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même » ? J’essayais de me persuader, méthode Coué aidant, de la valeur intrinsèque de mes écrits mais je finissais par douter de mes talents et j’aurais volontiers remisé mon porte-plume au râtelier si un hasard fortuit ne m’avait fait rencontrer une sorte de compagnon en écriture, aussi démuni que moi, aussi grandement piqué au vif de n’être point reconnu.

   Heureusement, à force d’opiniâtreté et de détermination de caractère, j’avais poursuivi ma navigation contre vents et marées et la récompense brillait tout au bout de ma vue, genre d’écueil qui avait eu raison des multiples naufrages qui avaient menacé mon fragile esquif. Je n’avais qu’un seul lecteur mais dont la sagacité me faisait le plus grand bien. Il comprenait chacun de mes mots presque avant de les avoir lus et ses commentaires étaient exactement ceux que j’attendais d’un homme bienveillant versé dans l’entente des Lettres, ravi de découvrir enfin quelqu’un qui le comblât jusqu’au plus minuscule et secret de ses vœux. Je vivais un rêve éveillé. Je marchais sur des nuages d’écume, en tutoyant seulement la robe de soie. J’écrivais avec fébrilité, jamais les phrases n’avaient surgi avec autant de spontanéité, m’apportant toute la complétude dont j’espérais, depuis de longues années, qu’elle me surprendrait un jour, avant que ma mort n’en clôture la belle possibilité.

   Je crois que j’avais enfin compris le fonctionnement de ce continent mystérieux qui se nommait ‘Oceano nox’. En réalité, autant que j’avais pu en discerner les strates, l’écriture se déployait selon trois modes distincts qui correspondaient à la profondeur de la pêche pratiquée par les divers et nombreux impétrants.

   Le premier niveau était celui d’une pêche de surface. On jetait quelques appâts, on appelait quelques mots simples, des mots de tous les jours comme ‘pain’, ‘musique’, ‘gentiment’, des expressions telles ‘à la bonne heure’, ‘que le ciel nous bénisse’ et d’autres encore du registre du quotidien. On était habillé avec des T-shirts et des Jeans, on portait une paire de tennis aux pieds. On prenait du menu poisson, de simples vairons, de modestes ablettes, quelques goujons dont on faisait son ordinaire.

   Le second niveau se pratiquait en eaux plus profondes, environ à mi-distance de la surface et du fond. Le lexique était plus précis, plus exigeant que dans le précédent niveau. Par exemple les mots ‘pugnacité’, ‘abjection’, somptueux’, ‘équidistant’, ‘symphonique’. Ici, les mots avaient revêtu leurs habits du dimanche, ils portaient costume et cravate. On pêchait des tanches, des carpes dodues, parfois des brochets, sans aller, cependant, jusqu’à la taille impressionnante du silure.

   Le troisième niveau était celui qui correspondait aux abysses, aux gorges d’ombre, aux failles impénétrables habitées de nuit. Le vocabulaire se voulait plus recherché, plus exigeant, frôlant parfois la sophistication. On y trouvait pêle-mêle ‘iridescent’, ‘agnostique’, ‘ontologique’, ‘évanescence’, ‘immanence’, enfin un langage des jours de fête et des célébrations. C’était le frac et la queue-de-pie, les souliers vernis et le nœud papillon. Les poissons ?  Les plus gros, ceux aux yeux globuleux, aux mâchoires d’acier, aux nageoires de verre, les Chauliodes de Sloane, les haches d’argent diaphanes, les poissons-fouets, les grandgousiers-pélicans, enfin tout sauf du menu fretin. Si le Lecteur, la Lectrice m’ont bien suivi, ils auront compris que c’est ce troisième niveau que j’avais élu comme Sésame pour me donner accès au cœur des amateurs d’écriture.

   Je dois dire, au début de ma pêche océane, j’étais un peu déconcerté par toute cette faune halieutique qui croisait en maints endroits. Ce n’étaient qu’emmêlement de queues et de nageoires, éclats d’argent des écailles, bondissement à la surface de l’eau d’un peuple joyeux dont j’avais un peu de mal à cerner la nature. Toutefois, ce qui était visible du premier coup d’œil, c’est que les pêcheurs étaient en Jeans, quelques rares en costume et aucun portant une queue-de-pie. Les prises, donc, étaient toute de modestie et, comme il a été dit plus haut, vairons et goujons, au milieu desquels se débattaient quelques carpes. Nul grandgousier-pélican, ils devaient dormir quelque part dans un pli des abysses.

   Arrivant sur ‘Oceano nox, comme ‘un cheveu sur la soupe’, explorateur d’un domaine qui m’était totalement inconnu, je n’avais guère pris le temps de considérer les pêcheurs sur le rivage, pas plus que le contenu de leurs bourriches. Ne souhaitant nullement m’embarrasser de considérations préliminaires, je décidai sur-le-champ de pratiquer la pêche des monstres des grands fonds. A cet effet, j’avais sorti tout l’arsenal qui m’était habituel, à savoir une langue qui faisait dans l’essentiel ; par exemple ‘synchronie’, ‘cosmologique’, ‘aporétique’, ‘magnificence’, ‘métamorphique’. Je ne me rendais même pas compte que je me livrais à des excès, que peut-être j’en serais sanctionné, que la Communauté des Océaniens me condamnerait à demeurer jusqu’à mon dernier souffle dans ces fosses abyssales dont j’affectionnais les profonds mystères.

   ‘Oceano nox’, sur le plan technique, était parfait. Située en haut de la page, une cloche de navire identique à celle du ‘Trois mâts carré du Duchesse Anne’ signalait, grâce à la présence d’un chiffre discret, le nombre de prises que chaque pêcheur avait effectuées. Ainsi savait-on la nature et le nombre de poissons qui avaient mordu à l’hameçon. Je dois dire que mon inventaire fut des plus discrets, autant avouer que je revenais bredouille de mes expéditions en mer. Je ne vivais que dans l’espoir de faire de grosses prises. Les abysses me fascinaient mais elles ne me récompensaient de ma peine que d’une façon avaricieuse. Les jours passaient. Quelques touches légères faisaient osciller le bouchon de liège. J’avais beau ferrer d’un coup de poignet vigoureux, la plupart du temps, je ne remontais qu’un hameçon brillant avec son ver de terre qui se tortillait pathétiquement. Cependant, de nature pugnace, je ne me laissai nullement décourager. Je pensais « un de ces jours ça va mordre, je le sens », et je préparais à cet effet la plus large des épuisettes que je possédais.

   Enfin, voici qu’un jour béni entre tous, la cloche du ‘Duchesse Anne’, se signale avec un petit numéro 1, qui pour être modeste, faisait en moi ses belles et douces vagues d’écume. C’est avec un brin de joie mêlé d’appréhension que j’ouvris la missive. Le commentaire suivant était inscrit, que je lus d’un trait, tout comme un naufragé saisit une poutre qui flotte afin que sa vie demeure au-dessus de la ligne de flottaison :

   « Cher Monsieur. Depuis de nombreux jours, déjà, je suis avec le plus grand intérêt les textes que vous publiez. Eh bien, je dois dire qu’ils m’enchantent au plus haut point et ce, d’autant plus, qu’il me semble reconnaître mes propres idées, percevoir mes sentiments, décrypter mes goûts dans tout ce que vous écrivez. C’est une manière de livre ouvert dont j’aurais bien voulu écrire quelques pages. Votre prose est celle dont je rêve depuis au moins une éternité. Votre poésie me ravit au plus haut point et, bien évidemment, j’aurais vivement souhaité pouvoir apposer mon paraphe au bas de vos odes, épigrammes et autres sonnets. Quant à vos essais sur divers sujets, l’on m’aurait questionné les concernant, je les aurais approuvés tant ma compréhension du monde se calque sur la vôtre. Croyez bien que, dorénavant, je suivrai chaque jour chacun de vos mots, lirai chacune de vos phrases, méditerai la moindre de vos réflexions. Je cherchais une âme sœur en matière de littérature. Voici mon vœu comblé au centuple. Recevez, Monsieur, mes plus vifs remerciements. Jacques Angelgan. »

   Je dois dire que je suis resté un long moment médusé, incapable de faire quoi que ce soit d’autre que de lire et relire ces mots dont j’espérais qu’un jour quelqu’un les eût profèrerés. Vous savez bien, chers Lecteurs, chères Lectrices, combien l’auteur modeste que je suis attache d’importance à ces belles réceptions lorsqu’elles se produisent. Vous êtes une partie non négligeable de mon inspiration et je n’aurai jamais assez de ressources pour combler votre souhait d’avancer dans mes œuvres. Elles ne sont que par vous. Je ne suis que par elles. C’est la plus exacte déclaration d’amour que je puisse vous faire. Soyez satisfaits d’exister tels, telles que vous êtes.

   Du peu de retours dont mes textes avaient fait l’objet (certes un passionné, mais un seul !), je déduisais que tous les pêcheurs à la ligne qui tentaient leur chance étaient des gens sans doute valeureux dont le destin, cependant, avait décidé qu’ils resteraient toujours tapis dans l’ombre, ne faisant qu’attendre qu’une lumière s’allumât afin de les délivrer d’un sort que, sans doute, ils estimaient bien cruel. Pensant au vaste Océan, à sa majesté, à la puissance de ses flots illimités, toujours renouvelés, je méditais de tristes idées, un genre de rumination sans fin. Je n’apercevais guère à l’horizon de l’eau qu’un funeste ‘Radeau de la Méduse’ sur lequel nous paraissions tous embarqués au péril de nos vies. Nous n’étions, Auteurs en herbe, Écrivaillons valeureux que des sortes d’épouvantails qu’agitait le vent du Nord. Bientôt, de nous, de nos œuvres, il ne demeurerait que quelques haillons flottant à la manière de drapeaux de prières lacérés en plein ciel, dont plus aucune divinité ne daignerait s’occuper.

   Le poème de Victor Hugo hantait lui aussi le territoire dévasté de mes certitudes. N’étions-nous ces héroïques Marins, vous, moi, candidats Écrivains, partis conquérir les vastes mers sans espoir de retour ? Les vers faisaient leur ‘bruit et leur fureur’ dans le pavillon de mes oreilles, on aurait dit la survenue proche du Chaos :

 

« Oh ! combien de marins, combien de capitaines

Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,

Dans ce morne horizon se sont évanouis !

Combien ont disparu, dure et triste fortune !

Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,

Sous l'aveugle océan à jamais enfouis ! »

 

   Je ne parvenais guère à ôter cette rengaine de ma tête. Elle faisait sa cruelle jonglerie de mon inconscient en direction de mon conscient. En réalité, situé en pleine tempête, je ne savais plus ‘à quel saint vouer’ ma pitoyable condition. Parfois, pour me remonter le moral, je lisais pour la centième fois, le texte de mon laudateur. Au moins lui m’avait compris. Je lui devais une reconnaissance éternelle ! Sa dernière phrase tournait en boucle, à la façon d’un vieux microsillon rayé qui m’aurait proposé la même inusable ritournelle.

   Je relisais sa signature avec un rare bonheur. Au moins cette dernière témoignait-elle d’une existence aussi réelle que son intérêt pour mes écrits. « Jacques Angelgan », me répétais-je en voix intérieure. Voyez-vous la bizarrerie avec laquelle les destins se croisent et concourent à une unique aventure. « Jacques Angelgan » : mon parfait homonyme au prénom près. Tout de même ces coïncidences ! Ah, oui, l’Écriture est capable de grandes choses ! Mais qui donc pourrait en douter ? Elle vous sort de la solitude, ce n’est pas le moindre de ses mérites !

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