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7 août 2020 5 07 /08 /août /2020 09:47

                                                                     Å Marcel Dupertuis

 

  

   Paul (oui, c’était un hasard, il portait le même prénom que Cézanne), était un artiste déjà sur le tard mais qui ne se résolvait nullement à poser ses pinceaux, à mettre ses toiles en jachère, à aller rêver sur les chemins sans plus penser à la peinture. Depuis tout petit, il n’avait cessé de crayonner bonhommes et maisons, arbres et soleils sur la neige blanche des pages. Parfois sa mère lui disait qu’il ferait mieux d’aller jouer avec ses camarades plutôt que de demeurer des heures entières à s’abîmer la vue, à tracer d’innombrables formes qui étaient, selon elle, plutôt des gribouillis que des dessins. Paul n’avait cure de ses remarques et lors des vacances scolaires, de l’aube au couchant, faisant le dos rond comme un chat, il passait de longues heures à essayer de maîtriser la matité de la gouache, la fluidité de l’aquarelle et il s’essayait même à l’huile dont il appréciait le velouté, en même temps que la lourde fragrance des graines de lin.

 

    Quiconque avait vu le jeune enfant attentif à la tâche, sans répit, sans discontinuer, ne serait tout de même pas allé jusqu’à penser que cette passion durerait toute sa vie et qu’hors la peinture rien ne le motiverait vraiment. L’adolescence qui, chez la plupart des garçons, se traduit par la révolte, la confrontation aux autres, les remises en question de tous ordres, l’intérêt pour le sexe opposé, tout ceci laissait Paul tranquille. Il poursuivait sans relâche une manière de quête intérieure, une expérience intime dont il pensait qu’elles le sauveraient de bien des désastres. Jamais il ne s’était départi de cette passion qui, tel un feu, couvait sous la cendre mais n’en était pas moins ardent. Parvenu à l’âge adulte, sa vie sexuelle s’était réduite à quelques amours faciles, à quelques flirts aussi vite conclus que convoqués. Sa vraie et seule Compagne était ce que l’art seul pouvait lui donner, le reste n’était que de surcroît. Cependant n’allez nullement croire que la vie de Paul Delmont était triste ou bien mélancolique ou encore pire, qu’elle pût parfois frôler le non-sens. Non, le nihilisme n’avait nulle prise sur une âme libre, soucieuse de découvrir quelque vérité, ici dans la réalisation d’un portrait ou d’un paysage, là dans les reflets d’une belle sculpture car il modelait aussi bien qu’il peignait.

 

    Il aimait aussi bien les peintres de la Renaissance, que les Symbolistes ou bien les Impressionnistes et avait toujours eu un ‘faible’ pour les œuvres de Cézanne. Par exemple il appréciait par-dessus tout certaines toiles, ‘L’Homme au bonnet de coton’ dont il admirait la texture de pleine pâte ; ‘La lutte d’amour’, ses teintes adoucies, charnelles, le dynamisme de sa composition ; il avait une réelle estime pour ‘Une moderne Olympia’ qu’il tenait pour l’un des phares de la modernité ; il reconnaissait à leur juste valeur ses somptueuses natures mortes bâties de touches discrètes, on y devinait la main fiévreuse de l’artiste et, pour terminer, les très nombreuses huiles qu’il avait consacrées à la ‘Montagne Sainte-Victoire’, il y décryptait l’esprit même du créateur aux prises avec sa créature. Toutes ces ‘Montagnes’, sans se laisser aller à un jeu de mots facile, atteignaient un ‘sommet’ indépassable. De tempérament plutôt modeste, discret, ses vieux jours arrivant, il s’était lancé un défi, peindre des ‘Sainte-Victoire’ autant qu’il le pourrait, comme si, en une certaine façon, il se donnait en tant que continuateur de l’œuvre du Maître d’Aix-en-Provence.

  

   Ce qu’il est utile de préciser, c’est que Paul Delmont n’avait nullement en face de chez lui les reliefs de calcaire de la Montagne, mais la vaste étendue de la Mer Méditerranée. Il vivait dans le charmant petit village de Bages, tout près de l’étang du même nom. Tâchant de donner vie à la ‘Muse de Cézanne’, il ne peignait que de mémoire et plus encore à l’aune d’un travail imaginatif, méditatif, au sein duquel son esprit serein trouvait le constant ressourcement auquel il aspirait. Les esquisses dessinées ou peintes tapissaient les murs blancs de sa maison, si bien que nulle place ne demeurait pour de nouvelles tentatives. Il lui fallait ôter un travail pour donner la place à un autre. En réalité, Paul vivait dans ce monde en réduction qu’il avait créé à sa propre image. Il s’agissait d’une relation symbiotique telle qu’elle existe entre le jeune enfant et sa mère qui l’accueille telle l’exception qu’il est.

  

   Autant dire que ce qu’il œuvrait en permanence, c’était sa propre singularité dont il pensait, qu’un jour prochain, débouchant sur l’universalité, elle lui donnerait la clé de sa propre énigme en même temps qu’elle lui offrirait, en un unique acte de vision, l’essence de l’art, cette ‘utopie’ qu’il poursuivait depuis son enfance. La Sainte-Victoire, métaphoriquement considérée était pareille à un cerf-volant flottant au plus haut du ciel, dont Paul dirigeait les arabesques depuis la surface du sol. Ce qu’il poursuivait en secret, son désir le plus immédiat, saisir enfin le cerf-volant, le considérer selon toutes ses coutures, l’immerger en soi, le porter tout contre le feu de la conscience : un feu animant l’autre. C’était un genre de parcours initiatique dont il espérait qu’il déboucherait dans un temps aussi proche que possible sur une révélation. Certes, le terme de ‘révélation’, religieusement connoté, il en connaissait le sens profond, pensant qu’on entrait en peinture comme on entrait en religion. En fin de compte, au bout du chemin, ne pouvait plus demeurer que le sacré lui-même, qu’il fût art ou bien connaissance d’un ou de plusieurs dieux.

  

   Bages - Matin de Printemps

 

   Ce matin, Paul a posé son chevalet près de la baie vitrée. Le temps est beau. L’eau, sur le lac est claire, légèrement froissée, le vent la soulève légèrement, y crée de fines irisations. Par endroits, les barques blanches des pêcheurs font leurs invisibles empreintes. Paul sent en lui une sorte de bourgeonnement à la limite d’un fleurissement. Il en connaît le don intime. Il en éprouve la prédiction d’une joie simple comme un enfant s’émeut de découvrir une corolle discrète dans son écrin de mousse. Le vieil artiste sait que quelque chose va advenir, que quelque chose va avoir lieu, peut-être une couleur, peut-être une forme. Il ne saurait en déterminer la saturation, en cerner la géométrie. Ce qu’il sait cependant, intuitivement, c’est que son travail, ce matin, le conduira bien plus loin que lors de ses précédents essais. Il ne saurait l’expliquer. Cela se dessine en lui. Cela vibre, source dissimulée sous la toile bleue de l’aube. Cela respire, cela bat doucement, minuscule clapotis qui est le subtil langage du corps. Une marée qui se lève de loin. Une écume qui flotte au contour indécis des choses. Un pli quelque part, en un endroit secret, on pourrait y inscrire le mot simple de ‘bonheur’. Puis il n’y aurait rien d’autre à faire qu’attendre, rien d’autre à dire que de faire silence.

 

    Sous les premiers coups de pinceau, la toile chante, se tend comme sous le plaisir de la caresse. La toile est une peau. De femme amoureuse. De fruit arqué sous le désir du ciel. D’un instrument avant que les premières notes ne s’élèvent et ne déplient les strates d’air. Paul Delmont sait qu’aujourd’hui enfin, cela va parler, cela va faire mot, puis phrases, puis texte. La peinture est un langage, la peinture est un poème. Il faut l’écouter patiemment venir à soi, en éprouver le doux attouchement, en sentir au creux de l’âme la pure floraison. ‘Sérénité’ est le mot qui convient à cet état si proche des harmoniques d’un clair-obscur. Cela se lève de l’ombre, cela s’éclaire dans le blanc, cela retourne à l’ombre en un seul et même événement. L’ombre est éclairée de clarté, la clarté est tachée d’ombre. C’est l’infini mouvement qui naît de soi et retourne à soi dans la belle et toujours renouvelée lumière temporelle. Cela nous traverse, cela traverse Paul, comme l’oiseau blanc fend le ciel sans y laisser de trace de son vol. Et, pourtant, le vol a bien eu lieu. Et pourtant nous en avons ressenti l’orbe de silence et nous nous recueillons en nous afin d’en protéger l’être, de lui donner asile, c’est si précieux et nos mains sont si malhabiles !

  

   Le jour monte lentement dans le ciel, sans à-coups, sans saccades qui diraient le trouble et la toujours possible rupture, la chute à l’horizon de l’être. Le ciel de la toile imite le ciel de la nature. Il est bleu-parme avec des nuances plus claires qui annoncent la venue de ceci qui a toujours été espéré, une parole de laine et de pure disponibilité qui dise aux hommes que leur existence n’est nullement vaine, qu’un espoir est là, au loin, mais qui fait son oscillation, sa mesure tout au fond de l’immense espace. La brosse prend de la teinte, la pousse dans les interstices du blanc. Alors, chaque tentative est une modulation infiniment poétique. Le ciel se dit tout en se retirant, puis tout en s’offrant. Pure oblativité de ceci qui nous dépasse et nous enjoint de penser l’homme au milieu du monde terrestre, puis ce monde au sein de l’univers, puis l’univers dans la vastitude du cosmos. Peindre, pour Delmont, en cette heure, en ce lieu, c’est devenir tel Icare qui tutoie l’immense mais les plumes résistent, mais les rémiges portent l’Insensé au plus loin de lui, près du chant immobile des étoiles et le vol hauturier se poursuit sans que nulle entrave n’en vienne changer le cours.

    

   La montagne surgit peu à peu du fond qui était néant, qui devient possibilité, actualisation. Les touches sont précises, rapides, elles ressemblent à une fugue dont on retiendrait la fuite, la perte à jamais. Les mauves pastels tutoient les ‘lavande’, les gris de lin. Les ‘pervenche’ rehaussent les ‘fumée’. Entre ces justes décisions de la couleur, c’est la teinte même de l’âme du Créateur qui trouve sa place et son repos. Paul n’a de cesse d’appliquer un nouveau coloris, d’en renforcer le dynamisme, d’en atténuer parfois la puissance de rayonnement. Des massifs de végétation apparaissent dans des ruissellements ‘amande’, ‘bouteille’, que viennent éclaircir des ‘anis’, des ‘lime’. Ce sont de purs harmoniques d’une félicité tout intérieure, d’une présence à soi que Paul éprouve du sein même de sa chair, au plus caché du grain de son ombilic, dans les fibres dilatées de son corps. Ceci se nomme ‘faire corps avec l’œuvre’. Combien, parfois les métaphores sont éclairantes qui nous déposent au lieu même où nous attendions qu’un sens se montrât, qu’une vérité se dévoilât, qu’une sensation fît son bruit de marée, ses flux et reflux que nous ne pourrions décrire qu’à en hypostasier le scintillement, à en éroder l’inépuisable flamboiement.

  

   Des tons chair et brique apparaissent en maints endroits. Ils font se lever des bâtisses au bas de la Sainte-Victoire. Ils disent la présence mais ne montrent pas les hommes. Au reste, pourquoi les montrer ? Il se déduisent eux-mêmes du geste pictural, ils naissent de l’émotion esthétique. Des bouquets d’arbres pareils à des grappes de cumulus, à des tresses de fumée se dressent à l’angle du tableau. Agissant sa toile, Paul Delmont n’a guère pris de recul pour estimer les proportions, les valeurs de son œuvre. Il a peint d’instinct, tel le Berger qui conduit son troupeau sur les chemins à seulement regarder la courbe du ciel, la course des nuages, la ligne d’horizon qui tremble dans le lointain. Tel le Nomade du désert qui confie son sort à la marche oblique des étoiles. Quand la création est vraie, nul besoin de recourir à quelque étalon, à une perspective renaissante, à un canon antique qui égareraient bien plutôt qu’ils ne traceraient la voie selon laquelle l’œuvre se donne à voir dans la totalité, l’unicité de son être. Lorsque les choses sont justes, elles s’assemblent une à une, sans effort, sans fatigue, elles trouvent leur propre logique qui est celle de connaître le lieu de leur accomplissement.

  

   Bages - Midi de Printemps

  

   Maintenant le soleil est haut, il brille dans la haute échancrure du ciel, il fait sa boule laiteuse et parfois, s’éclipse un instant derrière le voile de brume. Des pêcheurs à la ligne habitent le rivage. Leurs silhouettes sont de simples traits, de simples ponctuations qui, à tout moment, pourraient s’évanouir, disparaître, si bien que l’on penserait les avoir tirés de quelque boîte magique dont on aurait refermé le couvercle. Le travail de Paul, bien avancé, n’est nullement terminé. On aura compris que Paul est un idéaliste, que sa satisfaction se porte plus loin au fur et à mesure que l’œuvre avance, que ses formes se précisent, que ses couleurs vibrent de leur éclat. Depuis qu’il a pris place devant son chevalet, peignant sans arrêt, l’Artiste n’a guère cherché à prendre du champ pour observer l’impression de la toile dans son ensemble. Il avait hâte d’avancer, de ne laisser nullement s’éteindre la flamme dont il sentait la persistance en un lieu indéfini de lui-même. Mais le moment est venu de faire halte, de laisser la pensée effleurer la toile, en comprendre l’immédiate nécessité. A la manière dont un alpiniste s’arrête sur la voie, toise le sommet, évalue ses propres forces et la distance qui lui reste à parcourir.

  

   Quelque chose le préoccupe. Certes la Sainte-Victoire est bien là, avec ses volumes, ses teintes végétales, ses modulations, mais la montagne n’est nullement arrivée à son terme. Elle hésite, elle attend, elle ne se sent nullement être une totalité, un assemblage de fragments seulement. Quelque chose fait défaut, à moins qu’il ne s’agisse d’un excès, d’une sorte de trop-plein par lequel la toile échapperait à son destin, se réduirait en quelque sorte à une esquisse, à une approximation, non à ce réel de la peinture que Paul vise, appelle de ses vœux. C’est un genre de sourde angoisse qui naît au creux du ventre, le surgissement soudain d’une immense solitude. Il y a un acte à accomplir, une écharde à tirer du bois, peut-être un coin de métal à insérer dans l’aubier afin que celui-ci, enfin éclaté, consente à dire le chiffre de son être. Delmont sait de façon intuitive que tout se joue dans un subtil équilibre de valeurs, dans des répartitions d’espace, dans des intervalles de temps qui doivent traverser l’œuvre pour la porter plus avant, l’extraire de sa prose mondaine, la hisser vers ce pur poème qui vibre au ciel et demeure dans l’inatteignable hauteur.

  

   Paul trempe sa brosse dans du blanc de titane, onctueux, souple, luisant comme une nacre dans le secret des eaux. Il commence par de minces touches, ici et là, dépose des comètes dans la nuit de la toile. Cela s’éclaire, cela vibre et remanie l’ensemble de la composition. Les massifs végétaux en sont transformés, les maisons semblent pivoter autour d’un nouvel axe de rayonnement. Il n’est jusqu’au ciel qui ne bénéficie de l’étoilement de la lumière. L’Artiste sait en lui, de façon émouvante, la venue au monde de ce qui était inconnu qui, bientôt, parlera le langage des hommes. Cela vient en droite ligne de l’incompréhensible, cela s’orne de formes hasardeuses, celées, cela appelle le subtil jeu de la couleur, cela se déplie telle la rose dont Angelus Silesius nous dit qu’elle est ‘sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit’. Oui, c’est cela le prodige de toute création. Il y a la nuit, lourde, opaque, rien n’y paraît que les orbes du néant. Il y a le pinceau, les touches de couleur, le génie de l’Artiste. Il y a naissance sur la toile du miracle de l’art. Il y a la félicité des Voyeurs qui, se fondant à même l’œuvre, se grandissent du prodige de ce qui est venu au jour, a déchiré l’illisible matière nocturne.

  

   Les doigts de Paul ont compris, la main de Paul a saisi le juste mouvement, le corps de Paul s’est doté d’un savoir nouveau. Dans la sensation vivante, écumante, bourgeonnante, c’est la main qui précède l’esprit, c’est la main qui est l’éclaireur de pointe, qui porte la lanterne à la façon de Diogène. Mais l’Artiste ne cherche nullement l’Homme comme le faisait le philosophe de l’Antiquité. Ce qu’il cherche c’est l’Art en sa dimension la plus extatique, la plus ouverte, celle qui arrache à la pesanteur, s’élève dans la légèreté, touche les nuages et ne vit que de l’infinie douceur de l’azur. Maintenant, ce ne sont plus de simples touches étroites de blanc, mais de larges aplats qui viennent glisser sur la face du subjectile. Un genre de neige qui recouvrirait la simplicité d’un sol printanier. La Sainte-Victoire se métamorphose et gagne une singulière hauteur. Paul le sait d’une façon intime, il ne s’arrêtera que lorsqu’il coïncidera lui-même avec la toile, que plus rien de trouble ne sera inscrit dans la relation qu’il établit avec son œuvre. Un accomplissement en saturant un autre.

  

   Tout est dans le blanc. Ceci est une évidence qui ne nécessite nulle explication. Cela coule de source. Cela se disait depuis longtemps, depuis que le monde était monde, que la montagne était montagne. Le blanc est l’origine au gré de laquelle tout se donne comme nécessaire, justifié. Ôter le blanc d’un tableau, c’est le détruire, lui soustraire la lumière qui le fait sortir de l’ombre, le fait se présenter comme un mot singulier éclaire une phrase, lui donne son sens plénier. Le blanc, né du vide, issu du silence est l’opérateur grâce à quoi tout vient dans la présence. Delmont, au début de son œuvre, et à la suite, s’était livré au démon de la peinture, lequel lui intimait l’ordre de poser couleur après couleur, de tracer forme après forme. Mais ceci était excès, mais ceci était erreur. Au tableau qui naissait, au paysage qui tremblait encore de n’être nullement délivré de sa mutité, il fallait une césure, une respiration, une manière de vacuité. Tout ceci était condition d’une tension se levant de l’opposition plein/vide. Qui trouve son écho dans l’écriture : le noir des lettres faisant fond sur le vierge de la page.

  

   Paul Delmont a trouvé en lui les ressources qui lui faisaient défaut. Il a amené ces larges aplats de neutralité de la même manière que les cumulus habitent le ciel et lui donnent sa mesure. Un ciel entièrement livré aux nuages ne dit rien. Un ciel vide de nuages ne dit rien. Seul un ciel comportant ce jeu de la présence nuageuse écrit quelque chose comme une histoire que nous pouvons recevoir, nous les humains qui scrutons l’infini afin d’y découvrir les signes qui nous rassurent et nous invitent à avancer en direction de notre destin. La dernière touche a été posée, le pinceau abandonné à son sort de pinceau. La ‘Sainte-Victoire’, dans la vision qu’elle nous offre de sa propre nature se montre bien comme une ‘Sainte’ à la blancheur immaculée, comme une ‘Victoire’ que l’Artiste a remportée sur lui-même, sur le chaos du monde, sur la polyphonie des discours qui habitent la Terre et souvent nous égarent bien plus qu’ils ne nous rassurent, ne nous fournissent un orient pour notre hasardeuse pérégrination.

  

   La ‘Sainte-Victoire’ de Delmont, portée à l’acmé de son être, est cette infinie pureté, quelques lignes s’y détachent à la manière d’un filigrane, quelques volumes en émergent dans la discrétion, les habitats se fondent dans la végétation, la végétation dans les versants qui escaladent le ciel avec la lenteur majestueuse dont une danse nuptiale se pare pour dire la rareté de l’instant. Ces plages de lumière blanche sont belles qui jouent dans l’à peine insistance d’une parole qui semblerait venir de très loin, peut-être du fond du cosmos où naissent les gerbes d’étoiles. On ne regarde nullement la toile de ce Peintre, on laisse son propre corps livré entièrement aux efflorescences, aux linéaments, aux sources vives de l’œuvre. L’art est de telle nature qu’il doit nous surprendre, nous saisir au plus exact de notre être, nous déporter, nous inciser d’une clarté pareille à ces beaux ciels de Provence qui viennent de loin, qui vont très loin.

  

   Bages - Soir de Printemps

 

   Le soleil commence à décliner sur l’étang de Bages. Il fait ses éclaboussures sur la longue nappe d’eau. Il efface tout ce qui est inutile, superflu. Il concentre ses derniers feux sur cette marge ineffaçable de beauté qui habite toutes choses, que nos yeux se doivent de décrypter afin de ne nullement désespérer. Paul Delmont ne sait pas si cette ‘Sainte-Victoire’ sera la dernière. Parfois il est difficile de commencer une œuvre après que certains sommets ont été atteints dont on craint qu’ils ne puissent l’être de nouveau. Bientôt l’encre nocturne coulera sur le lac. Bientôt les étoiles traceront leur chemin d’éternité. Bientôt Delmont dormira. Quelle sera la couleur de ses songes ? Pervenche, vert d’eau, terre de Sienne, blanc de neige ? Qui donc pourrait le savoir ? L’art, aussi bien que les rêves sont un pur mystère. Ils dérivent loin de nous, parfois en nous. Quelle source les anime donc ? Quelle source ? L’interrogation est déjà réponse !

 

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