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29 juillet 2020 3 29 /07 /juillet /2020 08:17

Avant-propos - Cette histoire se passait il y a bien longtemps, à une époque où la mémoire des hommes peine à remonter. Ci-dessous sont relatées les aventures de Jan Norway, un jeune mousse âgé de tout juste vingt ans qui, à la suite du naufrage du brick ‘Magellan’, se retrouve sur l’île Jan Mayen, terre minuscule située entre la Mer de Norvège et celle du Groenland. C’est sur un carnet de bord usé que ce mousse notait ses impressions jour après jour, à la manière de Robinson à Speranza. Le carnet a été retrouvé sur une grève de sable noir au cours d’une expédition dont la mission était de retracer l’évolution de la faune et de la flore de ce territoire de bout du monde.

*

      CARNET de JAN NORWAY

   « Mon Oncle Andreas, qui était un grand capitaine de marine, m’avait fait engager comme mousse sur le ‘Magellan’, bâtiment de commerce qui transportait tonneaux de vin, câbles et cordages, longues grumes de bois, pièces de fonderie à destination de l’Amérique du nord. A terre, avant de m’embarquer, j’avais déjà assimilé un apprentissage des premiers rudiments de la navigation. Le sextant n’avait plus de secret pour moi, je m’orientais correctement grâce à la boussole, et je savais lire le temps qu’il ferait à seulement observer le niveau de mercure dans le tube de verre du baromètre. Cependant, ce qui me plaisait le plus n’était ni de déterminer ma position à l’aide du sextant, ni de lire d’une manière infaillible le Nord sur la boussole, pas plus que de connaître le temps qu’il ferait demain ou après-demain. Non, ce qui m’enchantait, c’était de grimper dans les gréments du mât avant, de m’installer dans le nid-de-corbeau et de découvrir le vaste océan depuis mon poste de vigie. Le Capitaine du brick, Per Kristiansen, un homme de grande taille à la barbe rousse, me confiait, de temps en temps, la surveillance de la mer. Je prenais mon demi-quart de dix heures à midi car, étant encore novice, il me fallait occuper mon poste en plein jour, sur une durée plutôt courte, de manière à bien distinguer les dangers qui pouvaient surgir à tout moment, un autre navire, une baleine croisant dans les parages, des écueils qui parfois étaient nombreux et que, souvent, les vagues cachaient dans leurs creux. »

   Journal - Mardi 2 juin 1840

   Huit heures trente

  « Je viens de prendre mon demi-quart. Le Capitaine Kristiansen m’a confié le poste de vigie plus tôt que d’habitude (de huit heures à dix heures) car le baromètre commence à chuter. Sans doute une tempête se lève-t-elle du côté de la Mer du Groenland et elle pourrait bien atteindre le brick en début d’après-midi ou dans la soirée. Le ciel est haut, gris, presque vide. Vers l’horizon il est plus foncé, pareil à de l’ardoise, avec des traits plus sombres. Je m’abrite dans un grand paletot de toile cirée. Le vent a forci, il fait des remous qui font trembler les cordages. Le brick tangue sur la houle et parfois j’entends son chargement qui cogne dans la cale contre les flancs du navire. Cela fait des déflagrations qui se noient dans le bruit du vent.

   Je n’ai pas peur. Je sens couler dans mes veines le sang des Norway, je sens mon cœur battre au rythme de celui d’Andreas. Je sais que mon Oncle me protège. Il est à la retraite. Il habite sur la côte, dans la profondeur d’un fjord. Tous les jours il va voir les bateaux qui partent pour la pêche ou pour le commerce. Il aime entendre le Noroît claquer dans les voiles, heurter la misaine ou la brigantine. Il regarde la mer au large et je sens sa vue qui traverse le ciel, se mouille dans les vagues, s’enroule aux tresses d’écume. Je sens sa protection frôler ma peau, traverser ma chair et cela fait un long frisson qui court de la tête jusqu’au bout des pieds.

   Depuis le pont, le Capitaine m’a demandé si tout allait bien, si je ne voyais pas arriver de gros nuages, si je voulais être relevé avant la fin de mon quart. Je lui ai dit que je voulais rester jusqu’à dix heures, que je souhaitais encore surveiller, voir les murs d’eau qui bondissaient sur la proue, faisaient comme des lacs, des ruisselets qui s’écoulaient sur les planches du gaillard. J’avais un peu peur qu’ils ne s’introduisent dans la cale en s’infiltrant par les écoutilles.  C’était un beau spectacle. Pour rien au monde je n’aurais voulu m’en distraire. Je pensais que c’était le destin de tout marin de connaître son élément par beau temps, avec un beau soleil, mais aussi l’hiver, dans la brume, mais aussi lors des équinoxes parmi les mugissements de la tempête.

   Neuf heures quarante cinq

   Il ne me reste plus qu’un quart d’heure avant de rejoindre le plancher du gaillard, prendre une collation, puis retrouver ma cabine pour un somme. Le vent s’est renforcé. Il fait claquer les cordages contre les mâts. Le ciel s’est chargé. Il est comme une nuit qui viendrait de loin pour recouvrir le jour. Non, je ne demanderai pas à être relevé de mon quart. Ce ne serait pas digne d’un mousse qui veut faire sa carrière dans la marine. Ce ne serait pas digne aux yeux du Capitaine Norway, mon Oncle, qui a traversé toutes les mers du monde et, toujours, est revenu, sain et sauf, à son port d’attache. Maintenant les rafales sont violentes et même si le Capitaine Kristiansen voulait me donner des ordres, je ne pourrais les entendre. Il me faut être courageux. Dans à peine dix minutes je cèderai mon poste à une homme plus expérimenté.

   La mer est très agitée. Elle a pris la couleur d’une fonte on d’une marmite tachée de suie. Il y a de longs sillons d’écume éclatante qui la traversent. L’eau est savonneuse, gonflée de bulles qui frappent la poupe et c’est pareil à un coup de fouet qui cinglerait l’air, le déchirerait. Le Noroît hurle et il me fait penser aux hennissements des chevaux pris de peur qui galopent en tous sens, effrayés de ne pas trouver l’écurie, son refuge, ses bottes de foin à l’odeur de miel et de terre. Maintenant, de grands éclairs partagent le ciel. Ils projettent leurs flammes jusqu’au fond du nid-de-corbeau auquel je me suis amarré de toute la force de mes mains afin de ne pas être emporté par la furie du vent.

   J’ai tout de même la force de crier ‘Ohé, du bateau, Capitaine, envoyez donc un homme, une tempête s’annonce…’ Mes mots meurent là-dessus. Comment le Capitaine pourrait-il entendre ma voix au milieu de tout ce vacarme ? La mer, je ne la reconnais plus, elle est pareille à un immense glacier aux reflets bleus et mauves qui aurait juré notre perte, qui ne rêverait que de nous anéantir, le ‘Magellan’ et toute son équipée. Déjà, dans ma tête s’allument des images du naufrage, des poutres énormes sont ballottées par la puissance des vagues, des tonneaux vidés de leur contenu flottent dans une mare étrange, couleur du ciel au crépuscule. Dans le brasier de ma tête, mes compagnons sont à la dérive. Ils crient, gesticulent mais leurs voix s’éteignent aussitôt, prises par la violence des flots.

   Un éclair embrase le ciel, suivi du grondement sourd du tonnerre, on dirait l’explosion d’un volcan, la chute d’arbres géants dans une forêt profonde. Le nid-de-corbeau oscille dangereusement, le mât fouette l’air comme le fait la queue immense d’une baleine qui surgit du fond des océans, des gerbes de gouttes n’en finissent de retomber. Les voiles, une à une, cèdent sous la force de l’air. J’entends des mâts se briser. Je prie Dieu de mettre à l’abri celui qui supporte la hune, de le déposer quelque part sur une terre calme, douce telle une mère. Soudain, c’est un coup de canon qui arrive à mes oreilles, pendant que le mât se brise, que le nid-de-corbeau se met à voler parmi les éclats de l’ouragan.  Je n’entends plus rien, ne vois plus rien. Est-ce que je viens d’entrer au royaume des morts ? … »

   Mercredi 3 juin

   « Je me réveille lentement comme si je sortais d’un rêve profond, lourd. J’ai de la peine à ouvrir les yeux. Tout juste une étroite fente comme chez les félins. Dans cette mince meurtrière j’aperçois, juste dans le prolongement de mes yeux, une grève de cailloux gris. Ils semblent avoir été brûlés par un incendie. Je cherche des yeux le bâtiment du brick, les voiles et les mâts, le nid-de-corbeau, les compagnons de traversée, je cherche la main secourable du Capitaine Kristiansen. Mais mes doigts ne trouvent qu’une poignée de sable qui coule dans un silence livide, il est presque un cri. Je me redresse, m’assois sur mes talons. Je suis si fatigué, j’ai de la peine à tenir l’équilibre dans cette position. En réalité je suis sur une grève inconnue, quelque part, sans doute, sur une île également inconnue. Sur le sol, quelques objets épars, des bouts de planche, de vieux chiffons maculés, un baromètre sans ses tubes de verre, le petit carnet bleu sur lequel je note tout ce qui arrive, les plus petits événements, un lever de lune sur la mer, la réflexion de l’un des marins, les conditions de la navigation, parfois j’y dessine de gros nuages ou le vol d’un oiseau dans le sillage du ‘Magellan’.

   Oui, la terrible réalité est là. Je ne peux plus douter que je suis un naufragé, et le pire de tout, solitaire. Bien sûr je pense à Robinson dont j’ai lu l’histoire plusieurs fois. Bien sûr, je pense à Vendredi, le compagnon de solitude qui est un monde à lui tout seul. Bien sûr je pense à la mort qui viendra me chercher si je demeure là à me poser des questions qui n’ont pas de sens, qui contribuent seulement à me rendre un peu plus triste, un peu plus désespéré. »

   Jeudi 10 septembre

   « Je peux noter la date grâce aux encoches que, chaque jour, je trace sur une planche à l’aide d’un caillou pointu. Mon carnet m’est d’un grand secours. J’y note tout ce qui me vient à l’esprit afin d’occuper le temps et de ne pas perdre espoir. Cela fait trois longs mois que je suis sur l’île dont je pense qu’il s’agit de celle nommée ‘Jan Mayen’. Nous étions dans ses parages avant que la tempête n’ait eu raison du brick. Aucune nouvelle de mes compagnons qui doivent avoir péri corps et bien. Sans doute habitent-ils au fond de la mer avec les poissons des profondeurs qui veillent sur leurs âmes.

   Je me nourris de fruits de mer, de coquilles, de feuilles de criste marine, de poissons que je fais cuire sur un feu de bois. J’ai appris à enflammer des brindilles à la façon des hommes de la préhistoire en faisant tourner rapidement la pointe d’un bâton dans le trou d’un caillou. Je me suis bâti un abri de branches, de mousses, de feuilles et de bois flottés dans l’anse que dessine le rivage. Parfois, je fais des signaux de fumée dans l’espoir qu’une goélette les aperçoive et que je puisse rejoindre la terre ferme, celle qui m’a vu naître, dont j’aimerais bien à nouveau fouler le sol.  Mais rien n’arrive et, parfois, il me faut serrer fort mes paupières pour y retenir une bordée de larmes. »

  Samedi 12 juin 1841

   « Une longue année a passé depuis que le ‘Magellan’ a sombré. L’hiver, sous ces latitudes, est glacial. Le plus clair de mes journées : me poster devant un feu de branches que j’attise à l’aide d’une vieille planche. Parfois je remplis les pages de dessins. Heureusement mon plumier m’a rejoint, il était plein de crayons à la pointe finement taillée. Aujourd’hui le ciel est clair, tout dans des nuances de gris. De perle au zénith, souris en s’éloignant vers l’horizon. De hauts rochers, couleur de pain brûlé, encadrent la baie. Ce sont de magnifiques sentinelles qui, le plus souvent, me protègent des vents dominants qui cinglent le visage et projettent sur le corps des grains de sable piquants comme des têtes d’épingles. La vue est sans limite et, peut-être, pourrais-je apercevoir d’autres terres si je possédais la longue-vue avec laquelle le Capitaine Kristansen scrutait le paysage, pensant y découvrir une merveille, peut-être une des princesses qui peuplaient les ‘Mille et Une Nuits’. Qu’est-il devenu le Capitaine ? A-t-il confié son corps à la mer ? C’est bien là le destin d’un Marin, ce me semble !

    La mer est calme, apaisée comme après une tempête. Quelques minces radeaux d’écume viennent du grand large, font leurs clapotis et meurent sur le rivage en se mêlant aux pierres noires qui semblent les attendre. Pas de bruit sauf, à intervalles réguliers, les cris aigus des sternes. De temps à autre, des guillemots à miroir se laissent apercevoir tout au bout de la grève avec leurs pattes couleur de corail, leurs plumes noires qu’éclaire une tache blanche au centre des ailes. Tout ceci serait un Paradis si je n’étais un naufragé, si j’avais un compagnon ou une compagne avec lesquels je ferais le tour de l’île à la recherche du moindre indice de vie humaine. Il faut dire, depuis mon arrivée sur Jan Mayen, je me suis limité à l’exploration aux alentours immédiats du lieu où la mer m’a déposé. Le rivage de cailloux couleur de bitume, la parenthèse de rochers plus clairs qui entourent l’anse, le plateau désert qui domine la mer. Parfois, au loin, j’aperçois le cône fumant des volcans, des nuées de cendre grise s’en échappent que le vent disperse vers les hautes altitudes. »

   Vendredi 2 Juillet

   « Afin de fêter ma première année de séjour sur l’île, j’ai confectionné un radeau fait de vieilles planches, de bouts de bois, que j’ai assemblés avec des cordages trouvés sur la grève. J’ai élevé un mât, y ai attaché un genre de voile, faite de toiles qui gisaient parmi les rochers. J’ai traversé l’île au niveau de sa partie la plus étroite, un isthme de galets noirs qui abrite l’eau plombée d’une lagune. Ici, le paysage est ouvert, grandiose. Je pense à mon Oncle, combien il aimerait être avec moi et contempler la mer, son domaine en quelque sorte, la compagne qu’il n’a jamais eue, lui le vieux loup des mers qui ne rentrait jamais au port que pour en mieux repartir.

    Identique à la partie sud sur laquelle je vis, le lieu est semé de roches sombres. Deux rochers jumeaux se détachent près de l’anse, un autre rocher, bien plus haut, se perd dans une couronne de nuages. J’ai posé mon radeau sur l’eau. Il se comporte plutôt bien même s’il n’est pas très équilibré. La toile prend le vent correctement, faseye un moment, puis gonfle et se tend. Je manœuvre ce qui me sert de gouvernail avec précaution de façon à éviter un chavirement. L’eau est une plaine immense qui se perd au loin, à la limite de l’horizon. Le soleil est un gros œil blanc, laiteux qui peine à percer le voile de brume. Contre la proue du radeau, viennent battre des écailles d’eau grise, on dirait le plumage d’un oiseau lissé de lumière. Des courants filent ici et là vers des destinations inconnues. Ils ont de beaux reflets, parfois vert émeraude, parfois bleu-marine et ressemblent à ces tableaux que les peintres du dimanche réalisent du haut des falaises, là où la vue est immense qui paraît n’avoir aucune limite. Il n’y a pas de bruit, si bien que je crois, par moments, être seul au monde. Parfois, un fulmar boréal aux ailes largement éployées, traverse le ciel en faisant son cri aigu pareil à celui d’une râpe qui entaillerait le bois. La mer est docile, ce matin, ce que communément l’on appelle une ‘mer d’huile’. Alors je crois entendre le rire moqueur d’Oncle Norway et perçois sa remarque avec amusement : ‘Alors, moussaillon, il te faut une mer d’huile pour naviguer ? Autant voguer sur ton bol de soupe !’

   Maintenant le brouillard se dissipe, le ciel s’éclaire, prend la couleur d’une porcelaine. L’eau reflète le ciel, s’anime de fins clapotis en raison d’une brise qui s’est levée. De courtes vagues courent sur le plancher du radeau, lèchent mes orteils, y déposent une mince couche de sel. Quelques touffes de goémon flottent ici et là, semblables à de minuscules esquifs. Je suis seul mais entouré de vie et ceci parvient à me rasséréner, à me donner confiance en l’avenir, à me porter à croire qu’un jour je retrouverai la terre des hommes et pourrai vivre en leur compagnie. Très loin, au bout du plancher de la mer, de vagues formes gris-bleu d’où semble s’échapper une fumée presque imperceptible. Peut-être des baleines bleues chassant le krill avec leurs baleineaux ?  En quelque sorte, toutes ces présences sont mon Vendredi, une sorte d’amitié que la mer m’adresserait du plus profond de ses abysses. Parfois j’imagine ce que doit être ce plancher de la mer, ses immenses poissons aux yeux éteints, ses myriades d’algues flottant entre deux eaux, les flagelles des anémones de mer qui dansent parmi les courants multiples, tachés de nuit, phosphorescents par endroits, animés de lueurs boréales comme si les aurores, descendues au fond de l’eau, se ressourçaient avant de reparaître à l’air libre.

   Jeudi 14 Octobre

   Le froid est déjà là qui roule sur la grève à la manière de lourdes congères. Mes journées sont certes monotones mais rythmées par l’écriture sur mon carnet. Les crayons ne sont pas encore usés et dureront le temps qu’il me faudra pour écrire ce journal du bout du monde. Depuis ce matin de gros nuages gris-noir parcourent le ciel à destination du Nord. Ceci ne me dit rien qui vaille car les rafales sont parfois violentes qui risqueraient de mettre à bas ma cabane. Je l’ai arrimée au sol à l’aide de volumineuses pierres mais la nature est si puissante en cet endroit de désolation ! Si je veux faire cuire quelques poissons, je devrai envisager d’utiliser le four que j’ai construit dans un abri de rochers. Je ne pourrai guère sortir de mon refuge avant plusieurs heures et mon instinct de mousse semble vouloir me prévenir de l’imminence d’une tempête. La mer est très agitée, son dos est parcouru de grosses cordes d’eau qui s’abattent sur la grève avec un bruit semblable à de sourdes explosions.

    Une pluie dense commence à tomber, renforcée par les rafales de vent. J’ai ménagé une fente étroite entre deux planches afin de jouir du spectacle. Je crains qu’un nouveau naufrage ne se prépare dont je pourrais bien ne pas réchapper. Mais je crois à la mansuétude du ciel, je crois à la force des éléments mais aussi à leur bonté une fois la fureur passée. De violents éclairs balaient le ciel sur toute sa longueur. Le tonnerre gronde.  Le vent pousse devant lui des mitrailles de cailloux qui viennent heurter les parois de ma hutte. Je prie pour que cette dernière demeure debout et me sauve du terrible qui pourrait survenir. Je vais poser mon crayon à l’instant car je ne pourrai continuer à écrire avec ces trombes d’eau qui s’abattent sur le toit de planches, s’infiltrent partout, ruissellent sur le sol détrempé. Je crois encore être dans mon nid-de-corbeau, tout en haut du Magellan et subir les premiers assauts des vagues. C’est incroyable la force d’une tempête, c’est inimaginable, c’est bien plus grand que tous les hommes réunis, que tous les hommes… »

   Epilogue - Le carnet du Mousse Jan Norway s’arrête brusquement ici, sur cette phrase si humainement émouvante. Le journal a été retrouvé par les membres d’une expédition que pilotait son oncle le Capitaine qui, pour la cause, avait repris du service. Sur la grève de Jan Mayen, là où vivait le naufragé, ne survivaient plus à l’ouragan que quelques branchages, des bris de planche, sans doute la voile déchirée du radeau et, surtout, coincé entre deux pierres plates, le précieux carnet sur lequel l’abandonné notait sa vie quotidienne faite de mille riens. Nul n’a su ce qui était advenu de lui. S’il était mort dans la tempête, si son corps avait sombré dans l’anonymat étrange de la vaste mer. Bien évidemment Oncle Andréas a été vivement affecté par la disparition de son Neveu, seule consolation, que sa vie de Mousse ait rejoint le lieu de sa passion, de sa destinée.

   On n’est nullement Mousse, Matelot, Capitaine à rejoindre la terre ferme, à y confier son corps. La mer, la mer seulement !  Quant au ‘Magellan’ et à son équipage, il n’a été possible de rien bâtir de sérieux. Que de vagues conjectures qui ressemblaient plus à des intuitions de l’imagination qu’à un compte-rendu du réel en sa vérité. Quelques instruments épars sur la côte Nord de l’île, compas, reste de boussole, carcasse d’un baromètre semblaient pouvoir témoigner du naufrage. Mais ces indices ne pouvaient tenir lieu de preuve. Toujours la mer reprend ce qui lui est dû. Elle est éternelle alors que les hommes sont mortels, hautement mortels ! Oui, de toute cette aventure il fallait faire son deuil et, maintenant, voguer à l’estime sur les flots agités du rêve !

 

 

 

 

 

  

  

 

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