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25 juillet 2020 6 25 /07 /juillet /2020 09:43
Que savions-nous des Formes ?

Frédéric Bouché

 

***

 

                                                                A Lyliane

 

  

Que savais-je des Formes ?

Etaient-elles simplement des liens

qui unissaient le divers,

me le rendaient connaissable ?

Que savais-je ?

Etais-je une Forme au moins,

une ligne qu’on pût approcher,

 ne craignant nullement

qu’elle ne m’échappe,

ne se dissolve dans l’espace,

ne s’évanouisse dans le temps,

 ne se perde dans l’abîme

de la mémoire ?  

 

Et Toi, l’Inapprochée,

étais-tu une Forme,

une ligne flexueuse à la Léonard,

une pluie de silence,

un vent que nul souffle

ne pouvait porter ?

A la vérité, je ne savais

comment t’approcher,

encore moins te parler.

 Peut-on tenir langage

à Quelqu’un qui n’existe pas ?

Peut-on avoir commerce

avec Ceci qui ne dit rien,

 se dissimule derrière une vitre

 et vibre de cette native étrangeté ?

 Peut-on, de soi, s’élever

et rencontrer

Celle qui n’apparaît

qu’à se dissimuler ?

Irrépressible tentation

de se saisir de Ceci même qui résiste.

Peux-tu au moins comprendre ceci,

le déposer à la cimaise de ton front,

en faire une vérité que nul ne pourra contredire,

contre laquelle nul glaive ne pourra porter sa lumière ?

Il est si tragique d’être là, en arrière de soi,

de ne point s’exiler de son corps,

de demeurer dans l’insu

qui fait ses coups de gong

 et le boulet de la tête résonne

de bien étiques paroles.

Parlerais-tu et je serais

sauvé de moi,

 de toi aussi car alors

je pourrais poser sur ta fuite

 les mots pour te retenir.

 

C’est ceci, le langage,

cela retient, cela détoure les Formes,

cela les arraisonne

et le lexique égrène son chapelet

à chaque fois nouveau

et les Formes qui étaient inconnues

 deviennent familières

et nous ne sommes plus seuls au monde,

la fable, le poème, l’ode sont présents

qui nous assurent de notre être,

mais aussi de ceux des Autres,

ces Erratiques qui, toujours glissent vers le Néant

 sans qu’il ne soit aucunement possible

de les retenir de chuter dans ce Vide

 qu’ils redoutent mais qui les fascine.

 

As-tu déjà au moins une fois éprouvé

 cette sensation étonnante

d’une soie qui se défait entre les doigts,

il ne reste plus bientôt que quelques fils

et les mains pleurent d’être ainsi désertées.

 Si tu l’as connu, tu m’as aussi connu.

Je suis Celui aux mains aveugles

qui cherche une navette

et ne rencontre jamais que son contour,

cette promesse de tissage

qui se dilue dans les coulisses

du jour blême.

Oh, bien sûr, j’ai essayé

de mettre des noms

sur ta singulière esquisse.

Pénélope, par exemple,

mais tu défaisais la nuit

ce que tu avais fait le jour.

Circé, par exemple

et j’étais Ulysse enchaîné sur son mât,

oreilles bouchées de cire

 et je désespérais de ne jamais connaître l’Amour.

 Phèdre, par exemple et j’étais Hippolyte

et je courais après une ombre incestueuse.

 

Formes

Formes

Formes

 

J’ai proféré ton nom par trois fois,

à la manière d’une incantation.

Me revenait un écho,

qui n’était que ma propre image

 réverbérée par l’ombre du Rien,

un mince tremblement

à la lisière de l’heure.

Je n’avais plus ni passé, ni présent,

et n’aurais nul futur

où pouvoir creuser ma tombe.

C’est toujours une grande désolation

que de mourir à soi

dans les fissures inaccessibles

du temps.

 

Certes, je te savais

la Figure multiple des Métamorphoses.

Chenille, chrysalide, imago,

tu glissais en toi avec de curieuses

oscillations ophidiennes.

Si bien qu’il n’aurait servi à rien

que je me fusse ingénié à te rendre captive.

Peut-on emprisonner une fugitive ?

 Peut-on clouer le vent du Nord

à une croix de bois ?

Peut-on faire de la cascade

une statue de cristal ?

Peut-on rapprocher les signes du Morse

 afin de nous les rendre intelligibles ?

 Peut-on faire se lever des cathédrales

à partir du silence ?

Peut-on donner Forme

à ce qui n’en a pas ?

 

Ton corps griffu.

Tes pattes de rapace.

La fente de ton sexe empalée

sur l’ossature de l’Oiseau-Poisson.

L’équerre de tes coudes

ô Mante sacrificielle,

le menu de ta poitrine-Sauterelle.

La broussaille de tes cheveux,

leur buisson d’épines.

Les trous de tes yeux,

ces plis d’Outre-Tombe.

Les serres de tes mains

qui ne happent que le vide.

 

Oui, je suis le Vide

 au centre de toi.

 Oui, je suis le Néant qui enfle.

(Toujours, pour les Autres,

nous sommes le Néant),

oui, je suis le Sans-Nom

qui n’ayant aucune Forme

peut les prendre toutes.

Oui, je suis la Forme

qui cinglera ton corps

 de l’intérieur,

le réduira en cendres.

D’elles tu ne renaîtras

puisque tu n’es le Phénix.

A vouloir être

Toutes les Formes,

voici que tu as procédé

à ta propre dissolution.

 

 Femme, seulement Femme

jusqu’au bout de tes doigts,

la pliure de ton sexe,

la courbure de tes pieds,

 voici ce à quoi

tu aurais dû te résoudre

depuis ta Forme humaine,

simplement humaine.

Jamais l’on n’outrepasse

sa condition mortelle.

Sans doute voulais-tu

ressembler aux dieux ?

Mais tu sais bien qu’ils ne sont

qu’une fable,

l’invention

d’habiles mythologues.

 

 Forme tu étais.

Forme tu es.

Forme tu seras.

Humaine,

rien qu’humaine !

 

Qu’au moins ceci te serve de leçon.

Tu n’auras de nouvelle chance.

Une Forme, pas plus, ainsi est ta destinée.

Ainsi est la mienne qui en est le double.

 Afin de créer une Nouvelle Forme

il nous eût fallu nous accoupler !

Je crains qu’il soit trop tard,

le jour baisse

et la nuit sera bientôt là

qui nous dissoudra.

 Au seuil de l’ombre,

dans les nuées de suie,

dans la terrible complexité

de l’invisible,

il nous faut consentir,

l’espace d’un rêve,

 à n’être plus rien

que des paroles

vides de mots.

 

Que l’aube enfin,

que l’aurore enfin,

que le zénith enfin

nous fassent Formes pour toujours.

 De ceci nous sommes en attente

mais aphasiques nous sommes

et nos prières meurent

dans l’éternel silence !

 

 

 

 

 

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