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4 juillet 2020 6 04 /07 /juillet /2020 08:34

   Tu étais là, campée dans cette douce clarté hivernale, si distante de toi, on aurait dit un souffle d’air sur le moutonnement d’une colline. Les beaux jours s’étaient évanouis, ne laissant derrière eux qu’une feuillée d’automne couleur de rouille, un avant-goût des frimas qui viendraient bientôt. Je ne t’apercevais que rarement, au détour d’une rue, fuyant dans l’ombre méticuleuse d’une place ou bien errant sur ces Quais de Seine dont, sans doute, tu aimais la brume persistante, l’humeur vaguement inquiète. Tu traversais l’espace de ma fenêtre à la manière d’un feu-follet et ma mémoire était bien en peine de saisir de toi, plus que cette fuite, cet au-delà de ton corps qui te précédait telle une flamme vacillante, elle paraissait n’avoir été allumée qu’au risque de se perdre. De te perdre, en réalité. Etais-tu différente de ton corps ? Ton corps était-il l’emblème secret que tu portais au regard des autres ne craignant rien tant qu’il ne pût se dissoudre dans les yeux de ceux dont tu croisais le chemin ?

   Mais, en réalité, croisais-tu quiconque hormis ta propre silhouette ? De toi, je ne connaissais que ton passage à ces heures indécidées de l’aube et du crépuscule. Tu glissais dans l’aube comme une main épouse un gant, une simple avancée dans le jour qui modelait ton ombre. Tu te perdais dans l’or du crépuscule, tu disparaissais attirée par quelque mystérieuse porte cochère dont nul n’avait vu la trace, imaginé la possible apparition. Parvenais-tu à coïncider avec toi-même ? Avais-tu une autre empreinte sur les choses que ce tremblement, que cette vacuité dont tu paraissais tressée jusqu’en ta plus grande profondeur ? Combien il m’est étrange, cherchant à te définir, d’utiliser le mot vertigineux, en quelque sorte, de ‘profondeur’, toi dont le trajet de libellule se refermait avant même de s’être annoncé. Tu aurais pu être une plume dansée par le vent et nul ne t’aurait devinée dans cet effacement de rémiges, ce vol seulement inscriptible dans le tissu du songe. Vois-tu, parler de toi, c’est comme invoquer le ‘Rien’, dresser la marge invisible du ‘Néant’. Si bien qu’à tâcher de circonscrire ton image, c’est peut-être de ma propre disparition dont il est question. Peut-on même proférer quoi que ce soit qui ait quelque sens lorsqu’on délimite le ‘Vide’, que l’on tente de le vêtir de quelque apparence ?

    Et pourquoi, du reste, écrire sur ce qui n’a pas de lieu, ni ne parle, ni ne vibre, ni ne cherche à sortir de son éternel repos ? Sans doute, devinerais-tu mes propos, t’alarmerais-tu de cet étrange tutoiement puisque nulle rencontre n’a trouvé son accomplissement et, je crains bien, n’en pourra trouver. Deux monts se rejoignent-ils jamais ? Oui, toi et moi sommes comme deux pics, chacun perdu dans son isthme de brume et autour rien ne vit que l’empreinte du vent, les grands cercles que décrivent les oiseaux du ciel, parfois une feuille arrachée à un arbre, elle virevolte, plane longuement et se perd dans la trame de l’air. Oui, vraiment, c’est une réelle épreuve que de regarder au loin ce qui me fascine, me fait signe, m’interpelle et ne vit guère que de ces ondes nébuleuses, de ces aimantations vagues, de ces signaux qui ne sont peut-être que les images qui tapissent ma tête, l’ourdissent de mille toiles qui ne feront que faséyer longuement sous la poussée d’imaginaires noroîts.

   Divaguais-je ? C’était la question que, sans cesse je me posais, ou bien était-ce toi qui m’avais entraîné à ta suite dans le tourbillon infernal d’un irréductible non-sens ? C’est curieux cette fusion du même qui se produit sans qu’on en ait clairement conscience. Car, oui, plutôt que de tergiverser, il convenait que je pusse me reconnaître en toi, t’adouber en quelque manière, assembler nos âmes errantes en un seul et unique creuset. Tant et si bien que je ne parvenais plus à me dissocier de qui tu étais, que j’en venais à douter de ma propre existence, perpétuel nomade à la recherche d’un moi hypothétique, dispersé aux quatre orients de ta présence. Être moi et toi à la fois. N’être moi qu’en raison de toi. N’être unique qu’à te sentir proche. Sans doute ineffable mais ô combien précieux témoignage d’un esprit qui vacillait et ouvrait devant lui la trappe infinie des justifications. Je ne vivais qu’à t’halluciner, à te convoquer au centre de mon désarroi. Tu sais, comme le tout jeune enfant qui ne se sent arrivé à son être qu’à la grâce de celle qui l’a mis au monde, l’a porté sur le bord rutilant des choses, là où tout se déplie dans l’arche merveilleuse des donations.

   Mais que je te dise plutôt comment je t’ai vue apparaître sur la plaine nue de ma nuit, gisement d’un rêve infini dont tu figurais le centre de rayonnement. Tu étais un genre de Princesse discrète, dans la fleur avant-courrière de l’âge, ayant tout juste franchi le bouillonnement adolescent, reposée toutefois, alanguie, portant en toi ce temps seulement inscriptible dans les âmes nobles et fragiles. Ton visage avait la consistance des biscuits anciens, patinés à point, lissés d’une exacte lumière. Je ne savais si cette clarté de gemme t’était extérieure, si elle diffusait à partir de toi, si elle était ta parole silencieuse, mots en clair-obscur que ta peau offrait à ton monde intérieur. Car, c’est bien vrai, je ne m’abuse pas, ton dialogue singulier est un simple monologue, une faible rumeur montant de toi et y retournant ? Une lumière méditative, en quelque sorte. Elle fait ses boucles et ses voltes et rejoint son être propre sans qu’aucune effraction vers le dehors n’ait été conclue. Une effusion de soi à soi. Une fable s’élevant des lèvres et y mourant plutôt que de connaître la dispersion, la perte dans le vague, l’indéterminé. Oui, tu as raison, demeure en ton essence, ne te livre qu’à ton bourgeonnement plénier, puise à la source qui t’est allouée depuis ta naissance les motifs de ta pure joie. Tout s’altère et s’étrécit qui voit le jour. Tout se ressource de soi qui demeure dans le pli du secret, dans l’améthyste lueur des intervalles occultes, dissimulés.

   Toute image féconde, ruisselante de savoir vrai, se relie toujours à la forme de la spirale, à celle de la cochlée où gisent les sons, du palais où siègent les douces fragrances, de la grotte avec ses sublimes marques pariétales, de la noix et de ses cerneaux en leur plus évidente retenue. C’est en ce recueil que je t’ai vue, c’est en cette amande que reposait, telle une émeraude, ta nature la plus farouche mais aussi la plus belle. Le sais-tu, le sauvage est beau, l’indompté somptueux, l’ombrageux plein de significations. Sauvage, indompté, ombrageux sont tout près d’une origine, encore en leur irruption native. Ils sont comme des dieux impatients de connaître leurs pouvoirs, d’accomplir toutes sortes de prodiges. Mais ce qui est beau au-delà de tout, c’est cette ultime retenue avant que l’éclair ne lacère le ciel, que le tonnerre ne gronde, que l’averse ne transperce les feuilles du dard aigu de ses aiguilles. C’est toujours au bord des choses que les choses nous parlent leur langage le plus clair, délivrent leur message le plus audible. De la margelle où elles se trouvent, encore à l’abri des manigances et des faux-semblants, elles sont le poste avancé de toute vérité. Oui, car tu le sais, toi l’Irrésistible Présence, la vérité n’est qu’une tension, un projet, un mouvement vers. Une attente sur le bord du chemin. Le premier pas est fatal qui accomplit la marche et dénature l’originel. C’est cela la fausseté, l’irrespect du natif, sa falsification, son travestissement. C’est pourquoi, ne te voulant que dans l’entièreté de ton être, toi qui ne fais que passer, demeure en ta réserve, abrite-toi derrière ta bulle de cristal, file entre tes doigts la navette qui t’a vue naître et te retient comme celle que tu es : une indivise, fière de l’être, une pure que rien ne viendra contrarier, la félicité d’une aube dans le jour qui éclot et se multiplie à l’infini. C’est ceci dont j’ai rêvé. Puisse mon songe te trouver telle qu’en toi-même tu rayonnes et éblouis !

  

 

 

 

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