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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 09:53

Parfois faut-il remonter loin dans le souvenir afin qu’il révèle toute sa saveur. Un peu à la façon de la petite madeleine proustienne qu’on aurait archivée au fond de la mémoire et qu’un événement fortuit ferait remonter à la surface. Je ne suis allé qu’une fois dans cette belle région d’Andalousie, il y a de cela de très nombreuses années et, parfois ce voyage se fait si flou, si évanescent que je le penserais simple invention de mon esprit. Et pourtant, sur ma table de travail, à portée de main, des photographies de paysages, de villages, des portraits de mon correspondant espagnol Pedro. Souvent j’ai eu la tentation de retourner en cette contrée qui fait le lien entre l’Europe et l’Afrique. Mais c’est mon travail de journaliste qui a été prioritaire et de rapides incursions en Espagne ne m’ont jamais permis de renouveler cette expérience ancienne.

   1975 - Cela fait deux ans que je pratique ce beau métier de l’information. Déjà beaucoup de voyages à l’étranger, des cahiers pleins de notes, des croquis et esquisses à la gouache, des bobines de films innombrables. Depuis mon arrivée à Paris, je vis dans un appartement du Quai aux Fleurs, face à l’Île Saint-Louis. C’est un lieu plaisant, calme, bien situé. Un lieu ouvert où ruisselle la lumière. Parfois, entre deux écritures, je m’installe sur mon balcon pour fumer une cigarette. J’observe le va-et-vient continuel des péniches. De temps en temps je fais signe à un enfant de marinier qui agite son bras en ma direction.

   Mois de Mai. Je viens de recevoir une lettre de Pedro dont je n’avais plus de nouvelles depuis bien longtemps. Il m’invite à venir passer une dizaine de jours à Alméria où il réside. De là nous visiterons quelques villages d’Andalousie. Pedro, depuis longtemps, cultive de projet de me faire découvrir cette Espagne profonde, si belle, parfois si mystérieuse. Comment pourrais-je refuser un tel cadeau ? Je prendrai mes congés début Juillet et ferai le périple à bord de ma rutilante 2 CV à la teinte bleu de France. Certes le voyage est long et je prévois quatre jours pour effectuer l’aller-retour. Je présume que le trajet me réservera de belles surprises.

   Début Juillet. Je me suis levé très tôt. J’ai embarqué mes affaires dans la voiture. Paris dort. Paris fait silence. A part des noctambules égarés, je traverse la ville sans rencontrer âme qui vive. Il faut dire à quatre heures du matin les visiteurs sont rares. Je traverse la France sans problème. Première halte à Figueras, non loin de la frontière.  Deuxième jour, arrivée dans le charmant petit port de Dénia. Je loge dans un hôtel de style ancien, baroque, faux-marbre, miroirs au tain piqué de chiures de mouche. Les robinets fermés laissent couler un mince filet d’eau. Mais ceci n’est guère important, c’est l’Espagne d’antan et c’est surtout le point de vue qui s’ouvre à partir de mon balcon qui est remarquable. La mer est un lac au bleu intense qui scintille sous les derniers feux du soleil. Il a fait très chaud aujourd’hui et une sorte de brume vibre au-dessus du bitume, fait osciller le ciment des trottoirs, se perd dans la tête ébouriffée des palmiers. Je remonte la ‘Carrer Major’ bordée d’immeubles aux façades colorées, aux fenêtres grillagées de fer forgé, de longs balcons courent devant les portes-fenêtres du premier étage. Des personnes âgées sont assises sur le seuil des maisons, en quête d’un peu ‘d’air frais’. Une légère brise s’est levée qui vient de la mer, balaie les rues, amenant avec elle un brin de quiétude. Je fais une longue promenade en bord de mer qui dessine une anse bordée de palmiers. Là-bas, au loin, dans une nuée mauve, la Montagne du Montgó se donne comme un lieu inaccessible.

    Je quitte Dénia, de bonne heure, comme à mon habitude. Je suis un voyageur du matin. Au-dessus du village, un autre village. Il se nomme Javea. De lourds moulins à vent se détachent sur la crête des rochers. J’ai découvert la 2 CV, roulé sa toile vers l’arrière. C’est si agréable de voyager ainsi, tête au vent, corps parcouru des étincelles du premier soleil. Bientôt Elche, son étonnante palmeraie, une des plus grandes du monde dont l’Afrique elle-même pourrait être jalouse. Ici se ressent la proximité du Continent Noir, son influence sur le paysage, mais aussi sur l’habitat, la religion, l’alimentation. Je dépasse Murcie. La chaleur commence à s’accentuer. Je fais halte à Véra sur la promenade plantée d’arbres de la ‘Calle Mayor’. Cela ne fait plus de doute, je suis bien en Espagne et je pourrais aussi bien être entré en Afrique sans même m’en apercevoir. Vers les seize heures le soleil est encore vertical, réverbéré par les hautes façades blanches ornées de fers ouvragés. Les habitants ont la peau tannée, ils sont volubiles et parlent autant avec leur physionomie qu’avec leurs voix, les mouvements de leurs mains les précédent et font une manière de halo derrière lequel ils paraissent s’abriter.

   Soudain la route plonge en direction du sud. J’aperçois les premiers moutonnements blancs et beiges des maisons d’Almeria, la haute fortification de l’Alcazaba, cette forteresse, ouvrage défensif, dont j’apprendrai plus tard, de la bouche de Pedro, qu’il a été édifié en 955, grâce au calife Abd al-Rahman III. Puis le port et son ferry à destination de l’enclave espagnole de Melilla. En cette fin de journée le climat n’est rien moins qu’une fournaise. J’ai remonté la toile de la 2 CV afin d’être abrité. Je regarde le plan que Pedro m’a envoyé. Il habite en plein centre ville, une petite rue commerçante, ‘Calle Las Nieves’, face à une pharmacie. Quelques boutiques dans la rue, coiffeur, bureau de tabac, café, épicerie. Pedro aime cette proximité d’une vie foisonnante, luxuriante.

    Il lui faut le bruit, l’animation, les mouvements incessants, un genre d’effervescence continue qui marque bien son appartenance à cette faune urbaine qui n’aurait d’autre lieu où habiter que ce genre de chaos permanent, de brouhaha, d’allées et venues polychromes. Devant le numéro 42, vêtu d’un simple bermuda, d’une chemisette, chaussé de tongs, Pedro me fait signe de me garer le long du trottoir. Quelques places sont encore disponibles. Mon correspondant m’accueille avec un large sourire. Il me serre dans ses bras et me lance un « Hola amigo, bienvenido a Almeria’ ». Je le reconnais bien là, à cette emphase ibérique, à cette inépuisable faconde dont je me suis toujours demandé à quelle source il pouvait puiser cette continuelle énergie. A quoi je réplique avec les quelques mots qui me restent de la langue espagnole « ¡Qué calor en Andalucía, amigo! ». Il me répond dans un français impeccable « Tu ne perds rien pour attendre. Demain sera pire qu’aujourd’hui ! »

   Je ne sais si je dois mettre cette dernière remarque sur le compte de l’humour de mon hôte ou bien si je dois la prendre pour argent comptant. Je me doute qu’en de telles latitudes, Juillet doit ruisseler de chaleur. Nous franchissons le porche du 42. Nous gravissons un escalier plutôt raide, genre échelle de meunier. Je pense « c’est bien dans l’esprit de Pédro ce genre de dénuement en même temps que de fantaisie. Un appartement au rez-de-chaussée avec de grandes baies vitrées, c’eût été trop simple ! » Les pièces sont de dimensions modestes, sauf le séjour que mon ami a transformé en ‘Académie Franco-Espagnole’ (c’est ici le terme consacré, certes un peu pompeux mais empli d’un beau souffle andalou). Pedro donne des cours de Français à des Espagnols, travailleurs saisonniers en France, à des cadres d’entreprises, à des commerciaux qui viennent régulièrement à Paris, Marseille ou bien Lyon. Son activité marche bien, lucrative suffisamment pour que Pedro s’en contente, lui l’amateur de voyages à l’intérieur de sa Province, l’amateur de livres et de nature. Nous grimpons sur la terrasse. Pedro est impatient de me faire découvrir ‘sa’ ville. Elle est un peu sa Fille, sa Mère, sans doute aussi sa Maîtresse. Avec elle il a une relation charnelle, voluptueuse, ancrée, sans doute dans la géographie même de ses gènes.

   Dix-huit heures. Le soleil est encore haut dans le ciel qui lance ses gerbes de clarté. J’abrite mes yeux fragiles derrières les verres teintés de mes lunettes. Un joli panorama s’offre à nous. Les hautes murailles de l’Alcazaba sont teintées de pourpre, la mer laisse voir ses eaux d’émeraude, les maisons du quartier gitan sont serrées les unes contre les autres, pareilles à des grappes de fruits mûrs. A l’horizon une brume de chaleur rend les choses indistinctes, a gommé l’horizon qui semble soudain s’être effacé, comme reporté dans une autre dimension de l’espace. Sur la terrasse de Pedro, sur les terrasses voisines, d’étranges cubes de métal dont je ne perçois guère la fonction. En réalité, ce sont des ballons d’eau chauffés par le soleil pour la toilette. Nous redescendons dans la cuisine. Nous mangeons des tranches de pastèques aux quartiers rouge sang, nous buvons du sirop d’orgeat dans de hauts verres qui transpirent. Ici, je perçois combien la notion de temps est relative à la courbe du soleil. Point besoin de montre. On se lève de bonne heure, au nadir quand l’air est encore frais. On fait la pause méridienne quand l’astre est au zénith. On attend à nouveau le nadir pour regagner les rues que rafraîchit doucement l’air venu de la mer.

   Vingt heures. Les ombres commencent à s’allonger du côté de l’Alcazaba qui fait sa rumeur sombre au-dessus des cubes colorés des maisons des Gitans, du côté de la mer aussi qui se vêt de couleurs mauves, légèrement abyssales avant que la nuit ne badigeonne tout en noir. Nous quittons le numéro 42. C’est pareil à un éblouissement. Les parebrises des voitures, les chromes étincellent, contrastant avec le clair-obscur qui commence à envahir le damier des ruelles étroites. Nous marchons du côté de l’ombre, évitons les flaques de trop vive lumière. Maintenant nous découvrons le quartier tsigane de ‘La Chanca’, son habitat groupé fait d’un étonnant bric-à-brac polychrome : des rouges éteints, amarante ; des jaunes soufre ; des blancs éclatants. Toute une palette à l’image du peuple bigarré qui y vit. Les grandes familles initiatrices du flamenco proviennent de ce genre de jungle. Pedro est volubile, intarissable sur cette culture musicale tumultueuse, sauvage, qui semble courir dans ses veines, tout comme les taureaux martèlent le sol de l’arène de leurs sabots fougueux. Regardant Pedro, l’écoutant, c’est un peu un condensé de l’Andalousie qui vient à moi, une manière d’anthologie dont il ne me reste plus qu’à feuilleter les surprenantes pages. Des hommes, des femmes sont assis sur le seuil des maisons, le plus souvent à califourchon sur une chaise, attirés par les images animées de la télévision. Certains se retournent, nous adressent un amical bonjour auquel nous répondons. A quelques larges sourires, je comprends que mon accompagnateur n’est nullement inconnu ici, qu’il doit y venir pour écouter les voix voilées, chaudes, mystérieuses, déclamer les ‘cantos’ que rythment les claquettes et le claquement des talons, entendre la ‘guitara flamenca’, au son clair, métallique, brillant comme une étoile au cœur de la nuit.

   A la limite de ‘La Chanca’, des grappes de cafés s’agglutinent dans les rues qui retrouvent un peu de calme sinon de fraîcheur. Les devantures, ici, sont peintes en vert soutenu, bouteille. Les vitrines sont encombrées d’affiches, de bibelots cosmopolites, de poteries locales, de rideaux de perles qui sont censés dissuader les mouches d’entrer. Une enseigne ancienne, en tôle peinte, ‘Al Rincon de Pepe’. Nous y entrons comme on entre dans un moulin ou plutôt dans une ruche. Il y a beaucoup de monde à l’heure des ‘tapas’. Ici l’on dit ‘tapear’, ce qui signifie faire le tour des bars pour y déguster une infinie variété de tapas : minces tranches de Jamón Ibérico ; Queso, plateau de fromages avec Manchego, Roncal, Mahón ; Olivas fourrées aux anchois ou aux poivrons ; Calamares frits dans de l’huile d’olive ; Calamares au crabe, aux crevettes, à la morue ; Chorizos et la liste serait encore longue de ces ‘mises en bouche’ puisque tout ceci n’est qu’un en-cas en attendant le vrai repas, mais bien plus tard lorsque la nuit aura avancé.

   De lourds et lents ventilateurs aux palmes culottées de chiures de mouches brassent un air épais, presque sirupeux. Mais l’air doit être comme ceci, une sorte de friture sinon l’on n’est pas dans un bar à tapas mais dans une vulgaire gargote qui n’offre que des menus frelatés, des cartes de restauration rapide. Avec Pedro nous trouvons deux places libres au bar (« Un miracle », me dit-il). Nous nous installons sur de hauts tabourets. Une belle Andalouse, brune à souhait, lourdes créoles amarrées aux oreilles, prend notre commande. Je me fie aux goûts de mon Cicérone dont je connais le naturel éclectisme. Successivement nous goûterons des Caracoles en su salsa, des Calamares aux crevettes, de belles tranches de Jamon, des Quesos venus de différentes régions. En guise d’accompagnement, Pedro me suggère que nous prenions deux verres de ‘Tio Pepe’, ici, c’est plus qu’un choix ou bien un rituel, c’est une véritable religion. Et que faire de mieux que de rapporter les impressions d’un sommelier ? Les voici résumées dans cette belle langue solaire, onctueuse, pétillante, savoureuse, lyrique, de quelque Brillat-Savarin ébloui par un merveilleux cépage :

 

"Le Soleil de l'Andalousie en bouteille »

  

   ‘TIO PEPE est plus qu'un vin. C'est un état d'esprit, une attitude envers la vie, c'est le soleil andalou illuminant les coins plus cachés de la planète. Il est élaboré à partir du cépage Palomino Fino, provenant de terroirs historiques que Gonzalez Byass possède depuis plus de 100 ans.

   Tio Pepe vieillit en fûts de chêne américain avec le très particulier système de criaderas et soleras. Son vieillissement sous voile lui donne son caractère très particulier. Nous recommandons de le servir froid.

   Notes de dégustation :

- Oeil : Tío Pepe a une Robe jaune pâle.

- Nez : arômes venant de son long vieillissement en bois sous le voile de fleurs, avec des notes de fleurs, de noix grillées et d'épices comme la vanille.

- Bouche : Attaque sèche mais très lisse. Une finale marquée par l'amertume qui laisse des souvenirs très agréables.

   Accords mets et vins : Tapas, Poisson et coquillages.’

 

   Oui, TIO PEPE a un goût inoubliable. Un goût d’Andalousie. Un goût de subtile ambroisie dégustée entre amis dans la salle enfumée er nébuleuse d’un Bar à Tapas. Oui, TIO PEPE, depuis ce temps déjà ancien de mon voyage habite encore mon palais. A la moindre dégustation tout s’y retrouve : les hautes murailles de l’Alcazaba, les ruelles du quartier gitan, le rythme profond et envoûtant du flamenco, de lourdes créoles, des visages entrevus qui sont les constellations des gens d’ici, des métaphores d’une vie qui se donne avec excès mais aussi délicatesse dans cette province à nulle autre pareille. Toujours, chez moi, une bouteille au frais, lieu d’une réminiscence, prétexte à agapes entre amateurs de Sud et ces inévitables tapas sans lesquelles le ‘Tio Pepe’ ne serait pas le ‘Tio Pepe’ ni l’Andalousie la terre singulière qu’elle est, ce bel enracinement entre deux cultures, l’européenne et l’africaine.

   Après ces plaisirs gustatifs, Pedro a tenu à m’entraîner dans les rues d’Alméria, à la rencontre de ses hôtes, de son ambiance, des signes les plus manifestes de sa personnalité. Nous allons jusqu’au port, admirons la belle rangée de palmiers qui le borde, apercevons entre les bâtiments portuaires les flaques bleues de la mer. Un vent s’est levé qui apporte un peu de douceur. Nous remontons le ‘Paséo’, cette institution radicalement hispanique sans laquelle l’Espagne n’existerait même pas. Imaginerait-on un seul Andalou capable de bouder cette heure bénie entre toutes, cette heure mauve, cette heure du repos mais aussi de l’animation due à la présence de nombreux cafés aux terrasses largement éployées jusqu’aux abords de l’Avenue ? Le ‘Paséo’ est une artère toute droite qui s'étend de la ‘Puerta de Purchena’ à la ‘Plaza Emilio Pérez’. Une artère vitale, la pulsation de la ville, sa respiration, son centre géométrique, le lieu de rassemblement de ses habitants. C’est ici que le ‘Tout Alméria’ déambule, mais sans distinctions de classe, seulement pour le plaisir de vivre, de goûter la fraîcheur après la tornade de chaleur, ses éclairs blancs, ses canifs qui déchirent le ciel de leurs lames aiguës. Nous ne goûterons plus d’autres tapas, ne boirons plus de ce vin généreux qui, d’abord, surprend par son côté diaboliquement sec puis s’étale souplement sur le palais, développant ses notes florales, imprévues, étonnantes. Longtemps en bouche demeure ce côté abrupt, cette manière de surprise. Jamais on n’aurait pu imaginer vin aussi marqué par un caractère étrange, puis le palais s’habitue, puis les papilles réclament cette source venue du plus loin des âges, ce côté aride, ascétique, ce dépouillement qui se vêt bientôt d’autres caractères plus suaves, plus onctueux par contraste.  

    Nous rentrons chez Pedro sur les dernières rémiges de chaleur diurnes, les nocturnes commenceront bientôt. La définition de la canicule repose sur des degrés presque aussi élevés la nuit que le jour. Mais, ici, peut-être faudrait-il inverser les valeurs, dire la nuit encore plus étouffante que le jour, trouver un autre lexique, peut-être dire le ‘fournocturne’ pour évoquer cette ambiance d’alambic chauffé à blanc sur fond d’un sombre que, déjà, ponce la première lumière, comme si elle ne s’était pas couchée, manière de jour permanent avec ses longues coursives incendiées de clartés assassines. Nous dînons d’un gaspacho glacé, de quelques tranches de pastèque, de fines lamelles de jambon que rehausse un vin rosé généreux, un vrai ‘soleil en bouteille’ comme l’affirme la note du sommelier. A peine suis-je couché, fenêtres grand ouvertes sur la nuit, qu’un groupe de noctambules festoie dans l’immeuble en face. Bruit des fourchettes qui touillent longuement la tortilla dans un bol que je suppute en métal. Rires qui fusent. Les Andalous ont une voix généreuse qui porte loin, résonne, fait le tour des ruelles, revient frapper mes tympans avec la douceur d’un frelon butinant les têtes ébouriffées de pollen. Un doux supplice en réalité qui accompagnera longtemps mon insomnie. Après la tortilla, la guitare, le flamenco, les chants, les claquettes, mais non sur le mode mezza voce, plutôt sur celui risoluto, sostenuto, enfin il faudrait inventer un néologisme du genre ‘diabolissimo’, sur tous les tons, toutes les mélodies, tous les arpèges. Je me demande bien comment l’on peut dormir dans ce beau pays si versé au pandémonium. C’est vrai, les Andalous ne se lèvent pas de bonne heure, raison pour laquelle ils peuvent festoyer jusqu’au bout de la nuit et parfois au-delà.

   Matin. Nuit presque sans sommeil, sauf quelques rares plongées, en apnée suivies de brusques remontées à la surface. Aujourd’hui je ferai cavalier seul car Pedro encadre un groupe de commerciaux dans son ‘Académie’, autrement dit dans la seule grande pièce qui jouxte ma chambre. J’ai demandé à mon Ami un conseil de visite, un village qui ne soit pas trop loin, une route pas trop éprouvante. Il a déplié une Carte Michelin, a pointé de son doigt une plage portant le doux nom d’Aguadulce, en réalité la plus proche d’Alméria. Je suis parti alors qu’arrivaient ses premiers stagiaires. J’ai emporté un casse-croûte qu’à improvisé Pedro. Il a même eu la délicatesse de me confier une glacière au milieu de laquelle trône une bouteille de ‘Tio Pepe’ « pour te remonter le moral », a-t-il rajouté avec un clin d’œil. Sans doute a-t-il supputé que ma nuit avait été blanche, qu’il me fallait un cordial pour me requinquer. La route pour Aguadulce est sinueuse, constituée de montées et de descentes presque ininterrompues. De nombreux cyclistes qui, déjà, suent à grosses gouttes sous la première ‘fraîcheur’ matinale. Je gare la 2 CV près de paillottes installées dans une anse que dessine le rivage. Pedro m’a confié un parasol au cas où. Je m’installe à l’écart de ce que je pense être un lieu trop animé. J’ai pris un livre dans la bibliothèque du francophone. Il s’agit de ‘La Petite Gitane’ de Miguel de Cervantès. Histoire d’une petite fille élevée par des gitans qui vit de subterfuges, jouer de la musique, chanter. Un noble s’entiche de cette jeune fille, partagera sa vie nomade. Tout ceci se terminera d’une manière tout à fait conventionnelle pour l’époque : un mariage réunira les deux amants. La lecture terminée, je décide d’aller me baigner afin de reprendre mes esprits. Quelques personnes sur la plage, mais des groupes encore clairsemés. Le sable est semé d’un étrange tapis pareil à une nappe de chiendent. Au loin, sur la mer décolorée par la chaleur, l’horizon disparaît derrière une vibration permanente qui me fait penser aux mirages qui visitent ceux qui s’égarent dans le désert.

    Mon impatience de fraîcheur me rend téméraire. Je plonge tête la première dans l’eau si bleue qu’on la croirait pure laque posée délicatement sur la surface. L’onde est glacée qui me saisit de la tête aux pieds. Je sens un long frisson envahir ma colonne vertébrale, l’électriser jusqu’au bout des orteils. Un peu l’impression de ce ‘fluide glacial’ qu’autrefois on versait délicatement sur l’assise d’une chaise afin que son occupant, surpris, bondissant, n’amusât la galerie. A vrai dire je ne suis amusé qu’à demi, transi, soudainement métamorphosé en un bloc de banquise flottant entre deux eaux. Je regagne la plage, m’allonge sur ma serviette, là, en plein soleil, sous le ruissellement écumeux des phosphènes. Je balaie des yeux l’horizon de la plage, puis celui de la mer. A mon grand étonnement, le premier est occupé, plusieurs personnes devisent à l’ombre des parasols, le second est désert, ce qui veut dire, qu’à part moi, nul n’a encore osé aller se baigner. J’apprendrait plus tard de la bouche de Pedro (il aurait pu m’avertir tout de même !) qu’ici les fonds marins plongent directement dans l’eau glaciale des abysses, que des courants remontent à la surface portant avec eux la rigueur de ces fonds. Ici, les gens viennent à la plage surtout pour deviser entre amis, bénéficier d’une éventuelle brise marine, pique-niquer puis ils regagnent la ville sans avoir pratiqué de bain, simplement avoir trempé les pieds dans le courant stimulant des vagues. Si je comprends bien, l’on se baigne peu et les plus courageux vont faire de la plongée du côté de ‘Cabo de Gata’, vêtus de combinaisons qui les protègent des assauts d’une mer gelée. En peu de temps je serai passé des Tropiques au Pôle, étrange Andalousie, terre des contrastes.

   Le jour suivant, Pedro libre de tout engagement, nous décidons, d’un commun accord, d’aller visiter ces fameux villages blancs qui sont l’une des plus belles signatures de ce sud de l’Espagne. Depuis longtemps déjà il me parle de ‘Blancos de la Sierra’ à la façon d’un mythe. Je sais les Andalous habiles à parler, à bonimenter avec d’infinis gestes des mains, à rajouter à la belle réalité l’éventail de leur inépuisable faconde. ‘Blancos de la Sierra’, comme si le nom de ce village venait tout droit du mystère des ‘Mille et Une Nuits’. Comme s’il n’était que l’étonnante résurgence d’une mythologie enfouie au plus profond de la mémoire. Nous quittons Almeria de bonne heure. La ville est déserte, témoin des festivités de la veille. Les Espagnols du Sud ont cette habitude de jeter à terre, mégots, serviettes en papier, mouchoirs, si bien que les rues paraissent décorées comme pour une jonchée de mariée. Je pense au ‘Ricon de Pepe’ qui, en cette heure native doit dormir, parcouru des odeurs musquées de Jamón Ibérico, de celles fermentées du Manchego, de celles boucanées des Calamares. Juste à évoquer ceci et c’est un vivant fragment d’Espagne qui se loge au creux du palais, demeurera longtemps telle une fragrance dans les archives du souvenir. Curieusement, il fait frais et nous avons laissé la capote de toile rabattue, il sera toujours temps de la déplier lorsque la température s’élèvera. Plus nous nous éloignons de la côte, plus le terrain devient accidenté, succession de rochers en encorbellement au-dessus d’étroites vallées, parfois on dirait des canyons envahis de nuit. Combien cette terre est belle ! Combien Pedro a de la chance de vivre ici, parmi cette nature généreuse, ces paysages sublimes parce que vrais, intacts, touchés par la main de l’homme juste ce qu’il faut pour lui donner ce caractère sauvage, indomptable sans doute. L’horizon qui s’ouvre devant nous est une rébellion contre la morne platitude des plaines sans âme. Tout ici est profondément sensuel, marqué au feu de la passion. Un peu comme si les collines de terre rouge, les rochers escarpés, les entailles des vallées étaient le reflet du rythme andalou tel qu’il se manifeste dans la culture ancestrale du flamenco : claquement vif des talons, robes à franges qui virevoltent, yeux des danseuses qui incendient les âmes des hommes et luisent étrangement dans le clair-obscur des tavernes.

   Nous approchons maintenant de ‘Blancos’. Nous traversons les damiers vert sombre des champs d’oliviers, le revers de leurs feuilles, plus clair, vibre au soleil, pareil aux ailes translucides des cigales. C’est une succession de collines que traverse la route sinueuse qui monte vers le village. L’air se défroisse et porte l’empreinte de la première chaleur qui est supportable car nous sommes en hauteur et une brise agréable vient nous apporter un peu de répit dans cet été caniculaire. Mais je crois que les Andalous ne connaissent pas le mot de ‘canicule’ auquel ils doivent substituer celui de ‘normal’ puisque tout mérite cet attribut, aussi bien le temps, que la beauté des paysages, que l’éclatante blancheur des villages entièrement badigeonnés à la chaux. Nous garons la voiture sur une petite place. Au centre, une fontaine coule avec son doux grésillement. Le ‘feu et la glace’, je pense. Là je comprends soudain l’infinie multiplication des patios, comme à Séville ou Grenade, ces enclaves de fraîcheur et de repos au sein des villes assiégées de chaleur. Je vois, en un éclair, comme en surimpression, ces genres de palais de briques aux fines colonnes de marbre qui soutiennent une galerie à arcades, je vois le feston des tuiles écrasé de chaleur, la réverbération à l’infini d’une nappe de clarté. Je vois un bassin d’eau claire, vert des reflets des massifs qui l’entourent. J’entends et sens le friselis de l’eau, l’égouttement continu d’un jet qui soutient le rythme lent, patient, de l’heure. Je crois même que je m’y prépare à une ablution symbolique, mes pieds trempant dans cette fontaine de jouvence. Mes joues en recevant la douce onction. Nous, les hommes, ne fonctionnons que sur des contrastes, sur des dialectiques. Ce n’est pas ce qui est présent que nous voulons. Ce que nous voulons c’est ce que dessine l’empreinte de l’absence : cette nourriture, cette femme, cette fraîcheur que nous élisons, pour un instant, comme nos indispensables compléments. Sans elles nous mourrons, avec elle nous assurons notre salut.

    ‘Blancos’ est un village étonnamment beau, autrement dit il se situe à cent lieues des images de cartes postales. Il est authentique et sa vérité est celle de notre regard qui le vise avec exactitude. Nul touriste ici. Pedro a bien pris soin de m’emmener dans cette contrée reculée où nul ne passe si ce ne sont les milans noirs qui balaient le ciel de leur incessant ballet ou bien les habitants, cordiaux, ouverts, ils ne connaissent nullement la fréquentation soutenue de la côte, ses cohortes de Visiteurs bruyants, ses chapelets curieux qui s’agglutinent devant les vitrines, font la queue devant le miracle consumériste des ‘Ventas’. S’il reste un lieu préservé, c’est bien ici, tout contre les rochers qui abritent les habitats troglodytes. Les maisons sont littéralement collées aux parois de pierre brune, elles en constituent des excroissances, des manières de bourgeonnements ou bien, au contraire, elles creusent leur voie en s’enfonçant dans les cavités naturelles, sinuent le long des boyaux qu’éclairent, le plus souvent des oculi, des puits de lumière. C’est un genre de féérie ordinaire, de suprême don de la nature. J’ai tant de peine à imaginer que ceci puisse exister, librement, tout comme l’air traverse le ciel sans se soucier de son cheminement, tout comme l’eau coule dans des acequias de pierre depuis les hauteurs de la Sierra Nevada pour rejoindre les champs de culture, loin dans la vallée, que moissonne une chaleur lourde, têtue, obstinée à brûler la terre des hommes.

   Les rues sont identiques à des voies escarpées, minces sentiers qui sinuent entre les falaises blanches des maisons. Les festons de leurs toits de tuiles claires se découpent sur les massifs sombres des rochers, sur le ciel bleu azur que commence à décolorer la montée rapide du jour. Nous croisons quelques habitants. Ils nous saluent joyeusement, nous adressent quelques mots en espagnol que, parfois, Pedro traduit pour moi si je n’en comprends pas immédiatement le sens. Il s’agit toujours de messages de bienvenue, de considérations sur le temps qu’il fait, de questions sur le lieu de notre provenance. Tout dans le calme d’une vie qui ne saurait se presser, il faut prendre le temps d’apprécier les choses, de les faire se déplier à la manière d’une secrète corne d’abondance. C’est ceci une culture, une âme, un corps liés à la pierre, au sol de terre, à la haute dérive du ciel, aux chants de la nature le soir, lorsque la lumière vire au mauve, que le vin sue dans des jarres, que les yeux se prennent d’amour, que les mains se serrent en signe d’amitié. Alors il n’y a rien d’autre à faire qu’à exister, à en écouter le bruit de fontaine au sein de son propre mystère. On se sent soudain rattaché à ce qui n’est pas soi mais le devient au rythme subtil des affinités.

   ‘Calle Cuevas de la Sombra’, sous une avancée de rochers, nous nous restaurons de quelques tapas arrosés d’un Vieux Xérès Fino à la robe couleur or pâle, aux fines saveurs d’amande. Je crois que Pedro veut parfaire ses dons de sommelier et multiplier les miens en tant qu’amateur. Longuement nous regardons le paysage. Un lac aux eaux vert turquoise s’étend en bas du village avec ses criques, ses ilots minuscules où tremblent des frondaisons légères, aériennes. Un quadrillage de champs cultivés, une palette de zones en camaïeu de jaunes subtils, paille, sable, safran, une à peine variation de la même teinte qui en réalise l’unité. Puis un massif dans les verts sombre, sans doute des chênes-lièges, puis, plus haut, des pics se détachent sur un ciel qui devient illisible, poncé par l’air de la haute altitude. Le voyage de retour, toile repliée sur le toit de la 2 CV, se fait dans la discrétion. Pedro et moi sommes encore trop envahis de ces images de beauté pour que nous consentions à quelque bavardage. Oui, les images de beauté, il faut les conserver longuement en soi comme on le ferait d’une eau précieuse, fossile, immergée depuis des millions d’années dans un pli secret de la terre. Il faut les laisser briller, ces images, doucement de leur propre lumière, leur permettre de se déployer, de faire leurs multiples efflorescences là où elles choisissent de les accomplir, là où elles décident de se révéler avec le naturel, l’harmonieux des choses rares.

   Nous avons regagné la ville aux dernières heures du jour. Déjà sur le ‘Paséo’, dans les rues attenantes, des groupes déambulent joyeusement, on dirait des adolescents en train de découvrir la vie, d’en déguster par avance les joies multiples, toujours reconduites lorsqu’on est jeune, que l’on sait que, pour soi encore, le soleil se lèvera un nombre illimité de fois. On dirait un monôme d’étudiants s’égaillant telle une volée de passereaux dès les examens terminés. L’Espagne est gaie, l’Espagne est festive mais il n’en faut nullement demeurer à cette première impression, l’Espagne est aussi tragique, elle qui livre le matador à la vindicte noire des taureaux, à la fureur écumante de ses naseaux, à la poussière maculée de sang de ses arènes. Les arènes ? Une moitié exposée à la lumière, une autre plongée dans l’ombre. La tristesse succédant à la joie, le principe de plaisir s’effaçant derrière celui de réalité. Toujours sous le rire pointe la douleur, l’excès de vivre mais aussi son envers. Mais, ce soir, en cet été qui rutile et incendie la meute des jours, tout semble gai, en une certaine manière dionysiaque. On se dispose aux agapes, on remise dans un coin secret, oublié de la mémoire, ses peines et ses soucis. On se vêt d’habits de lumière, on dissimule ceux du deuil dans des coffres que l’on sait inaccessibles, au moins le temps d’un rapide bonheur. Les filles sont vêtues de court, les garçons en beauté cintrés dans leurs chemises blanches, les vieux messieurs ont mis leurs belles toilettes, les vieilles dames sourient comme au temps béni de leur jeunesse. On se précipite aux terrasses des cafés, on festoie dans les tavernes où coule la douce ambroisie blonde, où crépitent les mets aux mille odeurs, aux mille saveurs.

   La suite de mon séjour Andalou consistera en cette série inoubliable de clignotements, d’atermoiements, de rencontres inattendues, de promenades sans but dans le long fleuve du ‘Paséo’ qui descend en pente douce vers la mer, vers ces ferries en partance pour ce bout d’Afrique qu’est Melilla. En une suite d’incursions sur la plage d’Aguadulce, un livre à la main, des lunettes de soleil et un parasol, en une suite de crépitements imaginaires où se mêleront, dans la fantaisie, les patios de Grenade baignés de fraîcheur ; La Giralda de Séville, la flamme blanche de son minaret s’élevant dans la toile bleue du ciel ; l’Hôtel de Ville de Cadix, cette sorte de temple blanc entouré des bouquets ébouriffés des palmiers. Une suite de mots de français scandés par les élèves studieux de l’Académie de Pedro, les éclats de rire de mon hôte, sa bonne humeur, sa spontanéité, son inévitable faconde poinçonnée de ‘si’, de ‘muy bien’, de ‘no’, à la façon d’une ponctuation rythmant la cadence existentielle de cette province ouverte à toutes les influences mais demeurant toujours en sa singularité, son originalité qui en est la marque essentielle. Ensuite, Pedro fera plusieurs séjours en France, me rejoignant à Paris, ‘Quai aux Fleurs’ et rayonnant, à partir de là, dans toutes les régions du pays. Hasards de la vie, caprices des rencontres et des cheminements personnels, je n’ai plus guère de contacts avec Pedro qu’épisodiques, téléphoniques. Le son de sa voix est demeuré le même, enjoué, enlevé, toujours ponctué de ‘si’ qui claquent comme des oriflammes au vent d’Andalousie. Ce soir, sur mon balcon, face aux quais de la Seine, aux promeneurs épars sur l’étrave de l’Île Saint-Louis, un verre de ‘Tio Pepe’ à la main, je trinquerai à la santé de Pedro, ‘si’, à celle de la merveilleuse Andalousie, ‘si’ !

 

  

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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