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8 juin 2020 1 08 /06 /juin /2020 10:16

 

    Noir et cuivre, voici les simples termes au gré desquels je vous désignais. Comment nommer quelqu’un que l’on ne connaît pas, qui n’est que fugitive présence, simple feuille morte s’imprimant sur le flou de la mémoire ? Comment nommer quelqu’un sans le fixer à demeure dans une vêture qui, peut-être, ne lui convient pas ? Plutôt que d’user du langage à votre égard, peut-être eût-il mieux valu que je vous aie définie dans le vague d’une image qui n’aurait reçu pour contours que des esquisses fuyantes, une nouvelle silhouette effaçant l’ancienne, la remisant en quelque inaccessible archive du passé ? Mais, du reste, connaît-on vraiment jamais quelqu’un ? N’apercevons-nous des autres que quelques traits, quelques lignes vite dissoutes dans les mailles serrées de l’espace ? Et puis le temps, ce genre de pierre ponce qui abrase tout ce qui se manifeste, le réduit à néant, si bien que, parfois, évoquant Hélène ou bien Béatrice, ce ne sont que fantômes dont nous parlons, ils sont si éthérés, si loin de nous, au-delà d’une invisible frontière.

   J’avais loué une maison basse à la façade enduite de blanc, semblable à toutes les autres maisons du Quartier de L'Albaicín à Grenade, cet étonnant quadrillage de rues étroites qui domine la ville depuis la colline qui, autrefois, portait la cité antique d’Elvira. Comme à mon habitude, j’avais disposé sur ma table de travail les feuilles éparses maculées de notes, à partir desquelles je traçais, petit à petit, les ébauches des articles en cours. L’automne était arrivé, encore cerné des lueurs blanches d’un soleil qui semblait décidé à briller avec intensité aussi longtemps qu’il le pourrait. Tous les matins, de bonne heure, avant même d’entreprendre mon travail d’écriture, habillé de vêtements légers, je descendais la Rue Nevada encore plongée dans l’ombre, gagnais la minuscule Place de la Cruz de Piedra, passais devant son calvaire blanc, faisant résonner mes sandales de corde sur les galets polis par la lumière, puis remontais en direction du Jardín de los Adarves, y faisais une longue halte parmi les candélabres des ifs chandelles et les massifs aux feuilles lustrées couleur de bronze. Dans ce Jardin, cette manière d’oasis égarée parmi le tumulte de la ville, il me plaisait de me réfugier à l’abri d’une tonnelle, sous les bouquets blancs de jasmin étoilé. J’y lisais des poèmes de Federico García Lorca, imprimés dans une édition rare, m’attardant sur celui intitulé ‘La femme adultère’, dont les premiers vers me plaisaient pour leur charge d’énigme :

 

‘Je la pris près de la rivière

Car je la croyais sans mari

Tandis qu'elle était adultère

Ce fut la Saint-Jacques la nuit’

 

   Je pensais à cet enlèvement d’une femme dont on ne connaît à peu près rien, dont on ne sait même si elle possède un mari, si elle a des enfants, si elle aime la culture des roses ou bien lui préfère la lecture, les promenades romantiques, la méditation, l’amour sous l’aiguillon du démon de midi. J’étais perdu dans le labyrinthe de mon imaginaire, si bien que les premiers jours de votre apparition glissaient telles les gouttes d’eau sur les plumes lustrées des cygnes. Ce ne fut guère que le troisième ou le quatrième jour que je vous aperçus, sans doute alerté par un comportement qui ne laissait d’être étonnant.

   Toujours vous vous installiez sur les marches de marbre blanc d’une gloriette (elle me faisait penser à celle du Temple d'Apollon dans le parc de Nymphenbourg, à Munich), peut-être étiez vous séduite par ce temple à l’antique, propice au repos et à la poésie, dont l’époque baroque raffola, en édifiant à l’envi dans les moindres parcs et jardins ? Certes, ce n’était nullement un grand mystère que d’affectionner ces fantaisies architecturales et tout ceci aurait pu s’effacer immédiatement de ma mémoire si votre conduite ne s’était traduite par cette vêture pour le moins étrange qui vous plaçait, immanquablement, hors d’un monde commun, à tout le moins dans un cercle si restreint que nul autre que vous ne pouvait prétendre y habiter. Mais il me faut consentir à vous décrire, au cas où un Lecteur égaré viendrait lire la prose du ‘Journal Intime’ dont je noircis les pages depuis au moins une éternité.

   Votre chevelure est une abondante pluie rousse qui cascade le long de votre visage, sa course prenant fin sur le marbre blanc (tout comme la gloriette, effectivement) de vos épaules. La face que vous tendez aux autres (à moins qu’il ne s’agisse que de se soustraire aux regards), est blême, je pourrais dire presque livide, sans doute en raison de cette peau fragile qui est propre aux roux et aux rousses. Vos yeux sont abondamment charbonneux et le contraste est frappant par rapport à votre teint si discret, si proche d’une absence, d’une neige. Vos lèvres sont violemment badigeonnées d’un grenat soutenu qui vire au mystère nocturne. Vos bras sont frêles, pareils à ces sarments de vigne qui, ici, se dessèchent sous l’ardeur solaire. Votre bras droit et votre main sont gantés d’un long feutre noir dont votre bras gauche est dépourvu, ce qui, bien évidemment, accentue le feu de mes questions vous concernant. Votre robe enfin, est un fourreau étroit en lamé, vraisemblablement tissé de fils d’argent, qui laisse vos genoux à découvert. De hauts escarpins cerise sont le point final de votre silhouette. Votre démarche, lorsque quittant les marches de la gloriette, vous décidez de vous lever, se donne à la manière d’un curieux déhanchement. Je ne sais si vous en maîtrisez le rythme, s’il est voulu à la façon d’une provocation, s’il est naturel, accentué, s’il a une quelconque signification en dehors du fait qu’il vous appartient et, de ce fait, ne saurait être que singulier.

   Mes Lecteurs habituels le savent, l’un de mes jeux favoris est de me placer ici où là, de préférence dans une zone d’ombre, à l’angle d’une rue, dans le recoin d’un Jardin Public, sous un porche, le long d’un quai de gare et de découvrir ces mystérieuses ‘Voyageuses de l’Impossible’ auxquelles j’essaie de prêter une existence hypothétique, de bâtir sans doute une sorte de légende, demeurant toujours à distance, m’immisçant dans le sillage invisible qu’elles tracent lors de leurs déplacements. Rares sont celles qui surprennent mon manège (ou bien je fais mine d’entrer dans un bureau de tabac pour y faire provision de cigarettes ou acheter un journal) reprenant ensuite ma ‘filature’ avec aisance, naturel, faisant mine d’être attiré par le chant des oiseaux, le passage d’une voiture ou plongé dans les nouvelles du jour. Si bien que ne se sachant nullement suivies, mes Muses (oui, elles m’inspirent et on les retrouve parfois dans les pages de mes romans), déambulent avec spontanéité, se croyant seules au monde alors qu’en réalité, elles ‘m’appartiennent’, l’espace d’une déambulation, l’intervalle d’un rêve. Lorsque, tournant le coin d’une rue, elles disparaissent soudain dans la bouche d’ombre d’un immeuble, elles sont quittes de toute dette, elles sont libres d’elles tout come je le suis de moi ou bien le croyant puisque la plupart se retrouvent dans mes notes intimes et visitent parfois mes nuits sans sommeil.

   Bien sûr et ce n’est qu’activité ludique, gratuite, je m’essaie au jeu des significations multiples, au jeu des hasards, au jeu imaginaire qui lance ses lianes volubiles dans toutes les directions de l’espace, dans toutes les mesures du temps. Donc, d’une manière irrépressible, dénuée de toute logique, vous revêtez les habits successifs d’une Fille de Joie lasse de ses nuits blanches, d’une Bourgeoise que son mari trop occupé délaisserait, errant aux hasards de l’heure dans ce square, cette salle de cinéma obscure, cette terrasse de café bourdonnante des mille et un bruits d’une jeunesse libre dont, en conscience, vous aimeriez rejoindre les rives ruisselantes et escarpées, tissées de beauté. Mais il est trop tard, vous le savez, feignez d’ignorer votre âge, montrant vos genoux désirants à qui veut bien les voir. Mais qui donc les voit, à part vous, à part votre irréfragable envie de demeurer de ce côté-ci de l’âge, de vous y agripper tant que vos mains en supportent l’épreuve, que vos bras ne lâchent prise. Oui, en vous, d’une manière pathétique, toute cette lutte pour demeurer celle que vous avez été autrefois, aujourd’hui une image tachée de points jaunes sur le filigrane antique de quelque photographie.

   Parfois, c’est un vivant tableau dont vous occupez le centre, à la manière d’un Modèle dont le peintre aurait fixé les inaltérables traits dans l’épaisseur de la toile. Alors je pense à ce portrait un brin triste, nostalgique, ‘Femme rousse ‘, tracé par Modigliani en 1918. Je pense à une possible affliction, à quelqu’un de cher dont vous auriez perdu la trace, à un deuil dont vous subiriez la douloureuse épreuve. Je ne sais, de la femme libre de ses mouvements, de celle vivant dans l’effroi, laquelle pourrait le mieux convenir à votre silhouette. Parfois vous n’êtes pas sans évoquer cette huile de 1929, ‘Portrait de Madeleine Grey à la rose’, cette sorte d’infinie douceur mélancolique qui semble désespérément chercher au tréfonds d’elle-même les motifs d’une incoercible langueur, baudelairienne sans doute, tissée du mal de vivre. D’autres fois encore, comme au travers d’une vitre enduite de buée, c’est ce doux pastel de Paul-César Helleu qui vous représente, mi-allongée sur un sofa beige, votre bras gauche soutenant votre tête poudrée d’un fin bonheur, dans la force de l’âge, simplement soucieuse de plaire, aux autres, ces hommes qui vous font la cour, de vous plaire à vous-même d’abord puisque vous êtes au centre de la fête, cette Reine disposant, devant elle, de tout un royaume.

   Oui, vous êtes cette galerie aux cent miroirs dans laquelle votre image fuit comme au travers d’un curieux dédale. Je cherche à vous y rejoindre, mais vous avez toujours une distance qui vous sauve de moi, comme si d’invisibles parois de verre d’un labyrinthe effaçaient votre présence à mesure de ma progression. Vous voyez combien vous êtes polyphonique, un concert de voix multiples parmi lesquelles il ne m’est guère possible d’identifier la vôtre. Je la crois cuivrée, chaude, dissimulée par un voile qui, la rendant mystérieuse, vous fait d’autant plus précieuse, désirable, hors d’atteinte comme le sont les hautes pensées pour qui n’a jamais pris la peine de chercher à comprendre les concepts, à saisir les fascinantes idées.

   Vous venez tout juste de quitter, en ce jour de brume et de premiers frissons, les marches circulaires de la gloriette. Vous levant, votre robe en lamé s’est défroissée avec un bruit qui m’évoque l’envol de pigeons tout contre la lame sourde de l’air. Vos escarpins cerise résonnent à chaque pas comme ils le feraient sur les dalles d’une cathédrale. Une brise légère s’est levée qui fait flotter votre crinière rousse, elle vous suit à la manière d’une longue flamme. J’imagine vox yeux verts, couleur d’émeraude, afin que vous coïncidiez avec quelque réalité. Vous arpentez avec attention les pavés de la Place de la Cruz de Piedra.

   Vous remontez la rue bordée de maisons basses, la Rue Nevada, celle que j’habite provisoirement. Du fourreau noir de votre unique gant, vous extrayez une clé. Au bout pend un colifichet, peut-être une image de vous dans un médaillon d’argent. Vous ralentissez, je vous suis à distance pour ne nullement être repéré. Vous vous arrêtez tout juste devant ma maison. Un moment, vous faites semblant de regarder autour de vous. Vous introduisez votre clé dans la serrure de la porte qui grince de manière familière. Votre rousseur a disparu, avalée par la tâche d’ombre. Vous êtes entrée dans MA maison, je ne peux en douter. Que me reste-il d’autre à faire que d’emboîter votre pas et, sûrement, de vous demander des comptes ? Je franchis le seuil, les paumes de mes mains légèrement moites. Personne dans l’étroit couloir. Personne dans la pièce qui me sert de bureau.

   J’entre dans ma chambre. Juste le rayon d’une demi-clarté. Les persiennes laissent passer le jour avec discrétion. Quelques lignes claires sur les tomettes de tuiles rouges. Votre robe en lamé luit faiblement, abandonnée sur l’unique fauteuil. Vos escarpins cerise brillent dans l’ombre à la manière d’un désir qui n’attendrait que d’être rallumé. Votre corps est un talc avec deux brûlants sémaphores : le rougeoiement de votre chevelure, la toison plus cendrée de votre mont de Vénus. Vous feignez de dormir comme après une harassante épreuve. Je vois la braise de vos aréoles bouger doucement au rythme de votre attente. Mais, qui êtes-vous donc, Vous l’Inconnue pour vous être introduite CHEZ MOI avec tant de désinvolture, de calme assurance ? Qui êtes-vous ? Le saurais-je bientôt ?

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

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