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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 09:13
 Votre songeuse présence

 

Auguste Renoir – Alphonsine Fournaise,

1879, musée d’Orsay, Paris

Source : Si l’art était conté…

 

***

 

   Voyez-vous, parfois, on regarde une forme au loin, un oiseau au large du vent, une statue immergée dans un fin brouillard, une haute demeure à la façade usée et l’on ne sait vraiment ce qui vient à nous, ce que ces choses ont à nous dire, si du reste elles peuvent prétendre nous parler et, la plupart du temps, elles s’évanouissent et ne demeure dans notre mémoire qu’une vague trace que nulle volonté ne ranimera jamais. C’est là le sort du passager, du fuyant, de l’illisible s’écrivant en lettres de cendre tout contre l’évanescence d’un grésil. Une manière d’hiver arrive qui recouvre l’automne et n’annonce encore un timide printemps.

   Mais, plutôt que d’aller plus avant, que je vous dise ce qui motive ma lente dérive ici, dans la pente déclive de l’illusion. C’est bien vous, l’Inconnue, la Mystérieuse, qui m’avez cloué à cette place et nulle part ailleurs, genre de scarabée allongé pour l’éternité sur la plaque de liège de l’entomologiste. Savez-vous, écrivant ceci, me voici replongé dans mes souvenirs d’enfance. Je suis dans la grande pièce obscure et un brin désuète de ces salles de cinéma improvisées - l’arrière-boutique d’un café, un corridor entre deux portes faisaient autrefois l’affaire -, et je fixe de mes yeux curieux ce grand linge blanc où flottent des images, où grésillent les minuscules gribouillis de la pellicule. Ce que je vois, qui me fascine, c’est le film « Monsieur Fabre », cette vie passionnée d’un chercheur d’impossible.

Son impossible : découvrir toujours plus sur la vie de ses chers insectes.

Mon impossible : découvrir un peu de votre vie et la faire mienne

la grâce d’un instant, ne soit-il nullement reproductible.

   Je vous vois et ne me voyez pas. Combien ce trouble de l’observation discrète est délicieux. En quelque manière vous êtes ma proie et je suis votre prédateur. Oh, rassurez-vous, je suis tellement pris à votre charme, à l’aura que vous dégagez naturellement, que je ne vous ferai aucun mal. Comment pourrais-je en vouloir à ceci qui me tient en haleine et me laisse sur le bord d’un troublant vertige ?

A l’amour naissant, il faut toujours la distance.

A l’effusion des sentiments, une juste parenthèse.

A la déclaration, la pensée mille fois retournée

qui, peut-être, jamais ne verra le jour.

   Et, sans doute, est-ce mieux ainsi ! Se tenir au chevet de l’amour, en observer les mille voltes, en découvrir le charme de sous-bois et rester dans la clairière de son être afin de n’offusquer ce qui pourrait avoir lieu, qui ferait sombrer dans la plus concrète et éprouvante contingence une histoire en train de naître.

   N’est-ce pas sur le bord des choses que ces dernières nous paraissent les plus lumineuses, les plus tentantes ? Un instant nous cédons au caprice de tendre nos mains que nous replions l’instant d’après dans le secret de leur venue au monde. Être là, dans l’immobile attente et sonder son âme au feu de quelque inquiétude.

Soyez donc heureuse de me plaire,

je serai heureux de vous perdre.

  Certes mon énoncé sonne à la façon d’un bien étrange paradoxe : désirer et repousser à la fois. N’est-ce pas là sentiment de quelque dandy en mal de sensations narcissiques ? N’est-ce pas attitude infantile qui veut et ne veut plus le moment d’après ?

   Vous ferais-je une confidence, Vous l’Eloignée, Vous l’Immatérielle présence ? Je suis comme le peintre au bord de sa toile. Le blanc l’attire, le fascine et il se tient sur le bord du cadre pareil à un cumulus dérivant au ciel, qui n’aurait encore décidé de sa direction. Un flottement à l’infini et des heures grises qui n’en finissent d’égrener leurs pulsations, on dirait les grains serrés d’un chapelet et d’invisibles mains qui en voudraient connaître le sens intime.

   C’est le plus souvent l’avant-scène des choses qui nous attire, ce genre de coursive étroite avant que de rejoindre sa cabine. Le boudoir, que bientôt nous visiterons avec une sorte de recueillement, voici qu’il affalera son secret telles les voiles d’une frégate qui s’écroulent sur le bois du pont et la peine nous envahira de ne plus pouvoir les porter dans notre imaginaire, ce boudoir, cette chambre des secrets, cette pliure inégalable du mystère. Comprenez-vous combien il faut longuement savoir perdre avant que de posséder et même, ayons la certitude que ce qui s’annonce comme absence - ce que nous désirons -, n’est jamais mieux présent qu’au rythme de sa fuite, bien au-delà de qui nous sommes.

   Certes, je peux dire celle que vous êtes, le mode subtil de votre apparition. Vous êtes assise sur une chaise au bois blond, peut-être un bois fruitier encore odorant des fragrances qui furent les siennes. Votre tête est coiffée d’une sorte de canotier à la teinte de capucine. Votre teint est si frais ! On dirait la grâce d’une toute jeune fille et pourtant vous êtes une femme dans sa belle maturité, rayonnante, confiante, ouverte à demain. Votre robe est de myosotis et de pervenche, une touche discrète de couleur qui rehausse votre teint et vous pose dans un médaillon identique à celui des miniatures de la Renaissance.

   Dire que vous paraissez nonchalante, heureuse, serait trop vous reconduire à cette réalité à laquelle vous échappez à l’aune de votre grâce. Un vague sourire aux lèvres. Mais est-ce bien un sourire ? Ou bien plutôt l’esquisse d’une plénitude ? Oui, je pense encore à Jean-Henri Fabre en filigrane, à ses merveilleux insectes. Je vous vois abeille, non ouvrière, mais Reine dans l’intimité luxueuse de sa ruche. Comment votre destin pourrait-il différer de ceci ? Non, je n’invente rien. Non mon romantisme n’est nullement exacerbé. J’énonce simplement une réalité qui, en même temps, est vérité. Nul ne pourrait s’inscrire en faux contre ce rayonnement qui émane de vous : un miel, un nectar, un long poudroiement jaune qui n’en finissent de tomber, sans doute jamais ne toucheront-ils le sol.

   Me verriez-vous occupé à faire votre portrait avec tant d’émotion au bord de l’âme, probablement seriez-vous inquiète ou bien émue, ou bien troublée. La conscience des êtres est un tel kaléidoscope, une telle polyphonie et rien n’est jamais prévisible et ceci est heureux car il n’y a pire mal que l’ennui. Une carafe de cristal est posée à l’ombre de votre avant-bras. J’y devine une douce ambroisie, une liqueur divine que nous aurions pu boire pour fêter notre rencontre. Derrière vous une rivière parsemée de mousse verte, parcourue des larges feuilles des nymphéas, une lumière d’émeraude en frôle les arabesques endormies. Un canot sur l’eau qui eût pu nous emporter vers Cythère, rivage de la belle Aphrodite, ou plus prosaïquement vers la chambre mansardée que, sans doute, vous possédez, si près du ciel, sous le vol aigu des hirondelles, sous le murmure des étoiles la nuit venue. Sachez, Vous-la-Lointaine, que je vous y rejoindrai en pensée lors des jours venteux et de longue mélancolie.

Ma présence ne sera qu’absence.

Votre absence ne sera que présence.

   Soyez au moins informée que je vous aurai aimée l’intervalle d’une écriture. Oui, aimée ! Rien ne s’efface jamais qui, un jour, a été écrit !

  

 

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