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21 mai 2020 4 21 /05 /mai /2020 09:48
Un goût de prunes sauvages

 

Prunes d’ente

Source : Wikipédia

 

***

 

 

Ce matin, en cet avant-goût de l’été - la lumière cascade au plus haut du ciel -, je me suis installé sur la terrasse pour profiter d’un peu de fraîcheur. Ici, sur le Causse, dans la journée, les pierres chauffées à blanc cymbaliseront telles des cigales et il faudra chercher l’ombre des pièces afin d’y trouver un substantiel repos. Les chênes ont soudain verdi et les plaques de calcaire qui, habituellement, sont dénudées, n’apparaissent plus que par endroits, genres de ponctuations grises qui, ici et là, essaiment le large plateau qui ne connaît guère que le silence parfois troué par les cris nerveux des geais, alors je suis des yeux leur envol gris-bleu que rehausse la parure beige de leurs dos. Le spectacle est permanent pour qui sait attendre la chose simple, le vol léger d’un papillon, le tremblement d’une orchidée dans l’air qui se défroisse, le passage, au loin, d’un chevreuil dans sa parure d’acajou.

   Sur la table ronde en métal, ouvragée de trous figurant de minuscules corolles, j’ai posé ma théière, un pot en céramique contenant quelques sucres, une assiette avec des tartines grillées. J’aime flâner, laisser se déplier le temps avec douceur, feuilleter les pages d’une revue ou bien lire quelques passages d’un roman ancien oublié sur les étagères de ma bibliothèque. Un peu de vent s’est levé qui chante dans les ramures des chênes, soulève de la poussière de castine pareille à un nuage qui serait né du sol. J’étale sur une tartine une fine couche de confiture de prunes sauvages qu’une amie m’a donné. Elle a une belle couleur de miel qui fait plaisir à voir et annonce des saveurs sans doute généreuses. Ma première bouchée est un régal, j’y discerne nettement une présence biscuitée puis, dans un second temps, de délicats arômes de cannelle qui se déploient et tapissent le palais, le couvrent d’une soie infinie, le goût est long qui semble se renouveler sans jamais pouvoir s’épuiser. Ma deuxième bouchée est plus incisive, plus curieuse, pourrait-on dire. Maintenant c’est une onde savamment sucrée, parfois légèrement épicée, parfois amère comme si j’avais croqué l’amande contenue dans le noyau.

   « Allons, Pierre, je crois bien que je vais te préparer une autre tartine, gourmand comme tu es ! », susurre Grand-Mère Géraldine en souriant de toutes ses belles dents blanches. Tous les matins elle les brosse avec du bicarbonate de soude, elle m’assure que cela les fortifie et puis cela sert aussi pour la cuisine, elle en met dans ses haricots lingots. Je termine, avec un peu de regret, mon petit-déjeuner. Mais, maintenant, il me faut aller prendre l’air, et profiter de mon séjour à ‘Bareltou’, auprès de mes grands-parents. Le jeudi de congé passe si vite. Et demain l’école reprend. Je passe devant le puits où Grand-Père Charlin fait sa toilette tous les jours, torse nu, savon de Marseille à la main, se frictionnant puis se rinçant à l’eau claire, s’ébrouant comme le fait un jeune chien.

   Grand-Père est aux champs. En cet automne si radieux - la lumière ruisselle dans des tons de brique et d’or -, il laboure, avec une paire de vaches, le grand champ près de la garenne. Je m’assois au bout du rang et emplis mes yeux de cette scène, belle entre toutes. Elle me rappelle l’extrait du texte de Georges Sand, que le Maître d’école nous a fait lire, pas plus tard qu’il y a deux jours. Cela disait : « A l’extrémité de la plaine labourable, un jeune homme de bonne mine conduisait un attelage magnifique : quatre paires de jeunes animaux à robe sombre mêlée de noir… ». C’était dans un livre qui s’appelle ‘La Mare au Diable‘. Maintenant Charlin arrive au bout du sillon. Son front est en sueur et, de ses moustaches en guidon de vélo, s’échappent de minces gouttes de sueur. Il m’appelle : « Pierre, va donc me chercher une cruche d’eau au puits, il commence à faire soif ! ». Grand-Père boit de longs traits d’eau claire et je m’amuse à suivre le trajet de sa glotte qui monte et descend à chaque goulée. Je reste toute la matinée auprès de lui, à chasser des vers pour la pèche, à faire des boules de glaise qui, durcies au feu de la cheminée, feront des billes qu’ensuite je peindrai à la gouache. Bientôt midi. Géraldine agite une clochette, c’est l’heure du repas. Son carillon est cristallin et il fait, dans la tête de Grand-Père et dans la mienne, son bruit d’oiseau des champs, peut être une alouette aux trilles joyeux.

   Je m’étonne, déjà midi, combien le temps passe vite, ici, sur ce Causse illimité aux couleurs d’éternité. Le carillon de la cuisine a égrené ses douze coups. Je déjeunerai dehors aujourd’hui pour faire honneur à cette fin de printemps qui se prend pour l’été. Quelques tranches de saucisson, un taboulé aux asperges vertes et petits pois, des oignons nouveaux, quelques feuilles de menthe, trois traits d’huile d’olive, des tranches de fromage, un verre de vin couleur de rubis et le tour sera joué ! Savez-vous, il ne faut guère plus d’ingrédients pour réaliser le menu d’une joie immédiate. Toujours des choses simples savourées aussi avec simplicité.

   J’ai beaucoup écrit hier et mes textes avancent avec un réel bonheur, aussi je m’accorde une pause. Demain sera un autre jour. Je vais aller faire un grand tour à pied sur la colline qui fait face à la maison. Le sentier est agréable avec ses montées et ses descentes, ses trouées au milieu des chênes par où se laisse voir le beau paysage vallonné, les vallées plantées de hauts peupliers, les sommets des ‘pechs’, ces plateaux ouverts à tous les vents, ces dalles de calcaire érodées qui sont l’âme d’ici, les amers au gré desquels nous nous orientons. Je marche longuement muni de mon bâton, un bambou chauffé au feu que mon Oncle m’avait offert en des temps déjà lointains. Je ne rencontre que quelques compagnies de passereaux qui ne s’effraient guère, ils volent de haie en haie, paraissant s’amuser de cette escorte improvisée. Je traverse un bois de chênes. Au sol, encore les feuilles mortes de la dernière saison. Elles craquent sous les pieds et font comme un bruit de métal, de tôles froissées. Je m’amuse à en soulever des gerbes brunes qui poudroient et retombent dans une pluie mordorée. Longtemps la poussière plane derrière moi, pareille à un feu d’étincelles dans le couchant qui vient.

   « Voyons, Pierre, cesse donc de traîner les pieds, tu ne fais que de la poussière et tu ferais mieux de m’aider à couper la litière pour les vaches ! » Grand-Mère Géraldine sourit pour atténuer la gronderie. Elle n’est pas méchante. Elle est travailleuse et n’admet guère que l’on joue quand une tâche est à faire. Je l’aide et coupe de petits bouquets de bruyère que j’assemble ensuite en fagots. Géraldine les attache avec de la ficelle de lieuse grossière qui est comme pleine de cheveux. Au travers des troncs, on aperçoit Grand-Père qui soigne les vaches, emplit les abreuvoirs, distribue du grain dans les mangeoires. J’aime bien l’odeur de la paille, celle aussi du foin qui pique les narines et me fait souvent éternuer. Charlin me dit toujours : « Si tu éternues de si bon cœur, ça veut dire que tu seras heureux en mariage ! ». Je ne sais pas où il trouve toutes ces expressions et si elles sont vraies. Mais en tout cas elles m’amusent.

   Grand-Père adore plaisanter et « nous sommes de vieux amis », comme il me le dit parfois. Je crois bien qu’il me manquera beaucoup quand il ne sera plus là, Géraldine aussi, bien sûr, mais elle est plus sévère et on ne rit pas souvent avec elle. Je crois qu’elle aime trop le travail et c’est devenu comme un défaut. Enfin elle a beaucoup de qualités et j’adore sa cuisine, ses soupes de fèves plates qu’on appelle ici des ‘geisses’. Elle en prépare de grandes marmites au feu de cheminée parce qu’elle sait que j’aime ça, « tu en  mangerais sur la tête d’un teigneux », elle me dit, en me servant de grandes louches dans mon assiette-calotte. Grand-Père, lui, quand il a fini sa soupe, verse un peu de vin dans ce qui reste au fond de son assiette, ici on dit « faire chabrot », c’est une coutume du pays. Tous les hommes font chabrot et toutes les femmes râlent parce que les hommes font chabrot. Morale de l’histoire, comme dirait Grand-Père, « il faut de tout pour faire un monde ! ».

   Ce soir, j’ai fait chabrot en souvenir de Grand-Père Charlin. J’ai terminé la journée comme je l’avais commencée, dehors, sur la terrasse, à me prélasser dans les lueurs crépusculaires qui embrasent le plateau, l’habillent d’une couleur de rouille. Le soir sera long à venir, la clarté lente à se dissiper. Comme si, soudain, la vie faisait du sur-place, ouvrait une clairière dans le massif sombre des jours, traçait en plein ciel le nuage léger d’une félicité. Mon dessert : un brin de confiture de prunes sauvages, ce goût est si délicieux et puis, en une seule bouchée, combien de merveilleux souvenirs s’annoncent et planent longtemps dans le tunnel de la mémoire. Une seule bouchée et c’est, dans l’espace d’une même offrande : ma jeunesse insouciante, mes premiers émois à la lecture des belles pages de ‘La Mare au Diable’ ; c’est Grand-Père Charlin, ses moustaches grisonnantes, ses yeux rieurs qui se plissent de plaisir ; c’est Grand-Mère Géraldine, sa générosité qu’elle cache parfois sous un air austère, mais le cœur est bon qui sait offrir des joies simples mais si utiles à celui qui les reçoit ; une seule bouchée, c’est encore la double rangée de pruniers longeant le chemin qui conduit à la ferme, quelques arbres sont redevenus sauvages, c’est eux qui donnent la meilleure confiture ; c’est aussi la garenne de chênes clairsemés où s’agitent, sous le vent, les brins mauves des bruyères ; c’est le pré entouré de clôtures qui descend en pente en direction de la mare habitée du concert des grenouilles ; c’est tout ceci, tous ces événements d’autrefois que la mémoire reconstruit, porte dans l’instant présent, faisant resurgir émotions et plaisirs qui ne sont jamais oubliés, mis en veilleuse seulement.

   Je viens de rejoindre ma tour d’écriture. Le silence est souverain. Quelques pierres, au loin, font entendre leurs craquements sous l’air qui fraîchit. La lune point à l’horizon, gros œil blanc qui rassure de sa présence tutélaire. L’ensemble du Causse est vernis de blanc et de gris. Quelque part, dans le sombre, le chuintement d’une dame-blanche. Je cherche dans les étagères où s’amoncellent des milliers de livres, un manuel ancien à la couverture parme usée, illustré de gravures en noir et blanc. Le voici enfin, c’est le ‘Souché’ qui accompagna ma jeune scolarité, qui m’initia aux beaux textes, qui dessina en secret le trajet que je devais suivre adulte, une vie entière consacrée à l’écriture. Je feuillette les pages avec précaution. Elles sont jaunies, tachées de points de rouille, mais le texte est parfaitement lisible qui, parfois, présente quelques coquilles d’imprimerie. Classés par ‘centres d’intérêt’ au chapitre ‘automne ‘, quelques textes retiennent mon attention, que j’ai lu et relu des milliers de fois.

   Inévitablement je choisis celui qui est intitulé ‘Tableau de labour‘, qui relate la rude et belle vie des paysans traversant les pages de ‘ La Mare au Diable ‘, sans doute mon œuvre préférée parmi les morceaux d’anthologie figurant dans le livre :  ‘Lorsqu’une racine arrêtait le soc, le laboureur criait d’une voix puissante, appelant chaque bête par son nom, mais plutôt pour calmer que pour exciter ; car les bœufs, irrités par cette brusque résistance, bondissaient, creusaient la terre de leurs larges pieds fourchus, et se seraient jetés de côté emportant l’areau à travers champs si, de la voix et de l’aiguillon, le jeune homme n’eût maintenu les quatre premiers, tandis que l’enfant gouvernait les quatre autres. Il criait aussi, le pauvret, d’une voix qu’il voulait rendre terrible et qui restait douce comme sa figure angélique. Tout cela était beau de force ou de grâce : le paysage, l’homme, l’enfant, les taureaux sous le joug ; et, malgré cette lutte puissante où la terre était vaincue, il y avait un sentiment de douceur et de calme profond qui planait sur toutes choses.’

   Je sais, là, dans l’immédiateté des choses signifiantes, que plus rien désormais ne m’échappera de ce passé qui clignote au loin pareil au pinceau d’un phare balayant la nuit. Successivement il s’efface mais toujours reparaît. Oui la lumière n’a jamais de fin que nos yeux fécondent, que notre âme appelle, elle est logée en nous au plus profond, elle n’attend que de resurgir.

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