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16 mai 2020 6 16 /05 /mai /2020 16:08
Juste la Nature

Photographie : Blanc-Seing

 

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Rien ne bouge, tout est calme à l’horizon des yeux. Nul bruit si ce n’est, parfois, le doux pupulement d’une huppe quelque part, au loin, sans doute dans le bosquet de chênes qui domine la colline. Aujourd’hui le soleil est une belle sphère blanche qui roule dans un ciel sans limite. Quel étonnement de voir, de son propre regard, la mesure inouïe de l’infini ! Il y a peu encore, le monde était étréci à la mesure d’une pièce de monnaie. Cependant, nul mouvement ici sur le Causse où personne ne s’aventure guère, si ce ne sont quelques renards au pelage flamboyant, des corneilles égarées en plein ciel, une saute de vent qui traverse le paysage sans faire halte. Enfin le printemps ouvre ses rémiges. Enfin le printemps entonne sa belle chanson d’un renouveau qui semble illimité. Je marche sur le chemin qui descend vers le vallon. Il dessine un beau trajet ondoyant parmi les haies et les terres labourées comme s’il cherchait sa voie, hésitait, ne pensait qu’à flâner dans cette nature si heureuse, si riante que l’homme moderne ne sait plus guère regarder, sauf à la transformer à sa guise, à l’aliéner en quelque sorte. Mais à quoi bon s’insurger ? Quelqu’un, dans le vaste monde, a-t-il une seule fois réussi à inverser le temps, à policer les mœurs, à faire se ressourcer les âmes dans le beau romantisme qui, autrefois, animait les cœurs ? Toujours l’on nous parle de ‘nouveau-monde’, cette Terre Promise et l’on n’aperçoit toujours que l’Ancienne, la familière, la bien connue ! Rêve de songe-creux, sans doute, ou bien d’Egaré dont les mains ne saisissent que le vide !

   Tout en bas, un ruisseau de modeste dimension, son eau est claire comme les yeux d’une fille du Nord, des bulles courent à sa surface, de menus brins de végétation y font de minces embarcations, des genres de récifs pour le peuple des fourmis. J’y plonge mes mains et ressens un soudain bienfait, cette onde lustrale touche au plus profond, fait resurgir des souvenirs anciens, peut-être ces sublimes rêveries au bord d’une fontaine envahie de cresson. Qu’y voyait donc l’enfant que j’étais qui, aujourd’hui, à l’automne de sa vie, ne sait plus y repérer quelque signe que ce soit ? Parfois la mémoire est capricieuse qui n’en veut faire qu’à sa tête. Cet enfant d’autrefois, imaginait-il au moins le futur, cette promenade-ci qui, aujourd’hui, est pure joie ? Une manière d’écho relie-t-il le passé au présent ?

   Sur la droite, un champ tout en longueur. Il est semé d’une belle couleur parme, délicate, discrète, c’est tout juste si l’on en perçoit la vibration. Le lin des collines est au tout début de son fleurissement, il fait ses modestes vagues. Parfois des papillons viennent en butiner le suc puis repartent en un vol hésitant, saccadé, peu assuré de sa destination. Après un pont de pierres en dos d’âne, la belle maison d’hôtes de Marillac, si bien entretenue avec ses touffes d’orchidées, ses massifs de serpolet que commencent à visiter les abeilles. J’entends le bruit des conversations, des cris d’enfants traversent la nappe de l’air, mais ne vois personne, les promeneurs doivent marcher à flanc de colline sous le couvert des arbres. Tout ici revit sous l’aile du bonheur. C’est si rare cette empreinte légère, un genre de poudroiement qui touche les choses puis s’éloigne sans un bruit, suivi du sillage du silence.

   Je viens de franchir un second pont, oh un bien modeste, un tube de ciment posé à même la terre dans lequel glougloutent des milliers de gouttes si étincelantes, on les penserait de pur cristal. Dissimulées dans des tapis d’herbe verte, des grenouilles font entendre leurs étonnants coassements, un chant du corps si impérieux, on dirait presque un appel de détresse. L’amour a de si fabuleuses façons de s’exprimer ! Hormis ce sabbat, tout coule dans une harmonie immuable comme si l’éternité se donnait là, dans le luxe de l’immobilité. Maintenant le sentier serpente parmi les taches claires du calcaire, les ocelles de lumière au sol. Parfois un moineau sautille maladroitement au milieu des herbes, puis s’envole pour rejoindre une branche. Dans un bosquet proche, un pic-vert fait entendre son martèlement têtu. Y a-t-il parfois relâche chez ces beaux oiseaux au bec acéré, à l’œil vif, toujours en alerte ? Ils sont si obstinés, si sauvages, si prompts à détaler à la moindre alerte !

   Ici la terre est dure, semée de cailloux et de racines qui courent au sol, pareilles à des reptiles poudrés de blanc. Tout est sous le signe du minéral, de la glaise lourde dans les moindres creux où stagne un mince lac d’eau trouble. Ce pays est exigeant. Ce pays est infiniment beau au regard de cette nature pure, sans fioriture aucune, sans égard à quelque mode que ce soit. Aussi les Passants sont rares, sauf ceux qui vivent dans la simplicité et en apprécient le charme discret. C’est comme de cheminer sur une lande vierge de toute trace humaine. Seul le vent, seule la pluie, seul le soleil qui blanchit la cime des arbres, illumine le fond des grottes. Oui, elles sont nombreuses dans ce relief karstique sans concession et, parfois, traversant un boqueteau, sous les pas du Distrait, s’ouvre un cercle de belle taille, un majestueux orifice qui devient vite ombreux, là où le regard se perd. Alors il reste à explorer ou bien à poursuivre son chemin en évitant les ornières.

   Avant d’arriver au village, une prairie ondule parmi les avancées du plateau calcaire. Le vent fait bouger les herbes avec lenteur. C’est la fête des couleurs. Les vagues rouges des coquelicots oscillent au rythme des marguerites, leurs pétales blancs essaimant une douce neige que visitent guêpes et bourdons. Les boutons d’or font comme une pluie solaire variant avec la lumière, passant du paille lumineux à l’éclatant mimosa avec, parfois, des touches d’ambre plus soutenues. Et les hampes légères des sauges, leur douce clarté d’opaline, et les scabieuses ébouriffées à la teinte d’azur, électrique à midi, fumée le soir lorsque le crépuscule approche. Oui, c’est ceci, vivre dans l’instant, vivre le moment présent et le féconder du souvenir d’un temps identique, passé ou à venir. Subtil travail de la mémoire qui agrandit, démultiplie les sensations, merveilleux travail de l’imaginaire qui les fait se déplier au loin dans une sorte de lumineuse rêverie.

   Maintenant le bourg, aux maisons serrées, sur son ‘pech‘.  C’est une sorte de plateau ou de tabula rasa, le plus souvent coiffée de la végétation rare de chênes rabougris que, parfois, l’on nomme ‘demi-bonsais’. Je fais une pause sur un banc sis devant l’ancienne école. Celle où, enfant, je fis mes premiers pas de lecteur, de scripteur aussi avec l’inimitable plume Sergent-Major. Je l’entends encore gratter le papier, grincer parfois, une pluie de fines gouttelettes violettes essaimant la feuille quadrillée. Encore quelques pupitres de bois maculés d’encre, recouverts de poussière. Combien l’envie me prendrait de faire tourner la clé dans la serrure, d’inscrire à la craie sur le tableau vert : ‘Leçon de morale’ avec une belle image qui l’accompagnerait pour lui servir de commentaire. Combien j’aimerais m’asseoir sur le banc de bois dur et regarder, de toute l’ardeur dont est capable un cœur jeune, une ancienne Carte Vidal-Lablache avec ses belles couleurs franches : le vert cru pour les plaines, le beige pour les plateaux, le bistre pour les alpages, l’orange foncé pour les hautes montagnes. Quel voyage alors, dans l’immensité irréductible du jeune âge, duquel à franchement parler, l’on ne sort jamais.

   Voici, mon périple, mille fois accompli au cours de l’année, vient de connaître son terme. Là-bas, très loin, sur la route de la crête, des rubans de voitures s’étirent à l’infini avec leur bruit de chiffon mouillé, si bien que, peut-être, c’est l’imaginaire qui en a dressé la toile de fond afin de mieux donner sens à cette vie rustique, un brin bucolique, à cette vie des champs, des labours, des haies sauvages semées d’oiseaux, constellée de ‘cayrous’, ces tas de pierres délimitant les parcelles, qui sont l’identité du Causse, son originalité foncière, un tempérament farouche qui n’accepte nul partage, se revendique l’unique parmi la diversité. Il faut être né dans cette contrée ouverte aux vents d’hiver, disposée à la chaleur de l’été, les pierres craquent comme elles le font sous les assauts du gel à la froide saison. Il faut être né ici et l’aimer comme on aime une amante et la fêter chaque jour qui passe. J’ai regagné ma tour d’écriture. Je suis environné de livres et de pierres. Aucun bruit, sauf celui d’un chat en maraude, du coucou chantant longuement le retour de sa bien-aimée, du ruissellement du vent dans les feuilles d’un chêne. Oui, l’instant est précieux qui nous fait hommes le temps d’une émotion, d’un sentiment, d’un souvenir. Quelques histoires résonnent dans le corridor de la tête. Quelques histoires, ‘Trois p’tits tours et puis s’en vont…’

 

 

  

 

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