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20 mai 2020 3 20 /05 /mai /2020 08:44
Agathaé-la-Noire

Fort de Brescou

 Source : Wikipédia

***

 

 

Entre deux reportages, je suis venu tout au sud de Lanzarote passer quelques jours de détente à Yaiza, charmant village de maisons blanches se détachant sur le fond bistre des montagnes. Ce matin, je suis allé au bord d’une lagune encadrée de roches noires. Ici tout est calme et rares sont ceux qui s’aventurent en cette contrée du bout du monde. J’ai emporté un livre, ‘Marelle ‘, de Julio Cortázar, que je lis au hasard des chapitres, comme indiqué par la volonté de son auteur. Quelques grands oiseaux de mer planent au loin, plongent parfois, traversent le miroir de l’eau dans un éblouissement blanc. La lumière est généreuse, ici, et j’ai dû mettre mes lunettes de soleil pour protéger mes yeux.

   Un vieux monsieur est venu s’asseoir discrètement sur un rocher à quelque distance de moi. Il m’a adressé un amical bonjour auquel j’ai répondu d’un signe de la main. Il a déplié son journal et a commencé de le lire avec attention. De tempérament solitaire, je suis néanmoins heureux de cette compagnie, d’autant plus qu’elle ne se fait guère plus remarquer que le glissement des nuages, tout là-haut, dans le bleu délavé du ciel. Je continue donc à lire et j’aurais bien pu oublier la présence de ce voisin silencieux si je ne m’étais avisé, soudain, comme alerté par quelque pressentiment, de le regarder d’une manière plus précise, ne le dévisageant nullement cependant, quelques rapides coups d’œil dont, sans doute, il n’est nullement alerté. D’emblée je lui ai affecté un prénom, Javier, c’est un genre de manie, peut-être une simple déformation professionnelle, mon métier de journaliste m’obligeant à ne rien laisser dans l’ombre. Javier, donc, est vêtu d’une façon sobre, pantalon gris, chandail anthracite à fermeture Eclair, une casquette marron coiffe sa tête. Son visage est hâlé, porteur d’un demi-sourire, ce qui me le rend immédiatement sympathique. Maintenant, il sort de sa poche une blague de tabac, prélève un peu de la précieuse herbe, la dépose dans une feuille qu’il roule avec délicatesse entre ses doigts. Il humecte la partie gommée d’un rapide coup de langue. Il frotte son briquet, le tabac grésille, s’enflamme. Il mouche de ses doigts l’extrémité de sa cigarette pour en ralentir la combustion. Il aspire longuement, rejette une fine tresse de fumée qui se dissipe dans l’air matinal avec cette odeur de goudron et de miel, cette odeur, oui…cette odeur…

   Je suis assis à la terrasse du ‘Café des Allées’, à Agathaé, sous la double rangée de platanes qui délimite l’aire dévolue aux déambulations des natifs auxquels se mêlent les premiers touristes attirés par la mer. Jo vient de frotter son briquet. Un nuage de fumée brouille son visage, il en dissipe les effluves de sa main gauche qu’il agite à la façon d’un éventail. Il sourit largement derrière son écran. Il est si convivial, il aime tant la compagnie. Il sirote à petites lampées son verre de Casa, jaune comme le canari, il met si peu d’eau et, du reste, c’est la coutume du pays, ici en cette terre méditerranéenne habitée par les pêcheurs et les vignerons. Jo et Gervaise, sa femme, sont des cousins de mes parents, je n’ai jamais su à quel degré, mais qu’importe ! C’est Gervaise qui tient le ‘Café des Allées’. Une matrone douée d’une inépuisable faconde. Elle fait la loi chez elle et n’hésite pas à éloigner un importun quand il ne respecte pas la loi tacite du lieu. Jo est à la retraite de longue date. Il était pêcheur professionnel et est devenu pêcheur occasionnel. Gervaise vend les poissons au marché après qu’elle a prélevé la part avec laquelle elle fera grillades et courts-bouillons. Combien, encore aujourd’hui, la saveur en inonde mon palais, combien la douce fragrance vient à ma rencontre avec le plus évident bonheur !

   Javier a terminé la lecture de son journal. Il le replie lentement. Il se lève, met sa main en visière, la lumière est si pure, si ruisselante, qui éblouit. Il m’adresse un au revoir de la main auquel je réponds. Il repart vers Yaiza. Je le suis de loin comme pour sceller une amitié neuve. Bientôt le village est en vue. Le port est là avec sa flottille de bateaux bleus. Ils tanguent lentement au gré des courants. Ils me font penser aux jouets d’enfants qu’autrefois je faisais naviguer sur l’eau du lavoir, pendant que ma mère tapait énergiquement le linge de son battoir. Javier m’a aperçu à quelque distance de lui. Il me fait signe de le rejoindre. Nous échangeons quelques mots d’espagnol, j’ai conservé, de cette belle langue, des notions suffisantes pour quelques échanges pratiques. Javier m’invite à monter  sur sa barque. Il va aller poser quelques filets dans la lagune, là où les eaux sont calmes et poissonneuses. Je grimpe à bord de la frêle embarcation qui tangue et gîte à l’envi. Il me tutoie gentiment. « Tiens-toi au pavois, me dit-il et ne le lâche pas avant qu’on ait pris la mer. »

   « Ne lâche pas le pavois », me dit Jo en riant, Marin d’eau douce ! » Ses yeux gris si rieurs s’embuent et il doit essuyer le verre de ses lunettes. Les branches, il les a rafistolées avec du sparadrap qui, maintenant est boucané, mais il n’a cure de ceci. Jo est nature, c’est, pourrait-on dire, sa marque de fabrique. Confectionné comme un vieil outil, d’un coup d’un seul, à la serpe,  dans une branche de coudrier. Le ‘Brescou ‘, c’est le nom de son rafiot, se fraie un passage dans les eaux de La Gardelle à coups réguliers lancés par son vieux moteur, on dirait le cœur d’un vieil animal cognant contre ses flancs. Nous avons déplié des lignes qui pêchent à la traîne alors que nous avançons en direction du large. Nous attrapons quelques mulets de bonne taille que Jo place sur un lit d’herbes au fond d’un panier d’osier. Bientôt nous arriverons près de la jetée. Derrière nous un sillage d’argent, des clapotis qui viennent battre les cannes des roseaux. Parfois des marins-pêcheurs raient l’espace de leurs livrées bleue et rousse. « Attrape donc la gaffe sur le pont et merci de me la passer, c’est pour ‘estanquer ‘ les filets. » J’apprendrai, plus tard, que ce beau mot ‘estanquer ‘ signifie simplement ‘ saisir ‘. 

   Nous sommes arrivés sur le lieu de pêche dans la lagune. « Philippe - le vieil homme m’appelle amicalement par mon prénom -, fais-moi passer la gaffe s’il te plaît ! » L’eau brille comme une lame de métal, un acier poncé, une feuille de chrome. Javier manie la gaffe avec adresse, remonte les filets un à un. Prises dans les mailles, des écailles par milliers font leurs reflets de verre, des centaines de poissons s’agitent en tous sens. C’est vraiment un spectacle féérique, un genre de chorégraphie qui, en même temps, dit une fois la vie, dit une fois la mort. Avec un plaisir évident, le pêcheur décline les noms qui constituent les trésors de notre prise, viejas, sardines, pagres, cerniers, badèches, grondins, rascasses. « Vois, ces grondins, ces rascasses, feront ‘una sartén de pescado’, une magnifique casserole de poissons ! »

   « Vois, ces grondins, ces rascasses, Gervaise va nous en faire une bonne bouillabaisse, je peux te le garantir ! » Jo est vraiment à son affaire et moi, l’enfant des terres, je suis aux anges, au seul motif d’entendre des mots si étranges et si beaux, des mots magiques en quelque sorte. Ma joie joue en écho avec celle de Jo. Nos joies réunies ruissellent pareilles à des névés dans la gloire solaire. Jo se roule une cigarette alors qu’il vient de me confier la barre du ‘Brescou ‘. Je n’ai pas encore dix ans mais je sais, dans ma conscience toute fraîche, que tout ceci se gravera avec le chiffre de ce qui est indestructible. Je crois bien qu’en cet instant où nous redescendons le cours de La Gardelle pour revenir au port, la brume de mes yeux rejoint celle de la rivière qui commence à se vêtir de son voile de nuit. Nous amarrons ‘Brescou‘ à son môle de pierre brune, une lave trouée qui est l’âme d’Agathaé.

   Nous remontons la ‘Rue des Joutes’, cernée de hautes maisons aux façades sombres. Ici, les fenêtres sont grillagées à cause des moustiques et cela me fait un peu drôle de penser que les gens sont comme en prison derrière leurs treillis métalliques. Gervaise, large sourire, nous attend sur le seuil du Café. Elle vient trinquer avec nous. Un Casa pour Jo, une bière pour Gervaise, un sirop de menthe pour moi. Jo fabrique une de ses cigarettes dont il a le secret, tordue, fine en son extrémité. Elle grésille et fait, comme d’habitude, sa résille blanche que Jo dissipe en riant. Sur l’écran de télévision derrière nous, des images dansent dans une manière de mélopée colorée. « Regarde comme c’est beau !», me dit Gervaise qui appuie contre moi ses jolis bras dodus, si doux, si maternels. Un beau paysage de pierres noires, un volcan éteint à l’horizon, une lagune avec sa plaque étincelante, un pêcheur y jette ses filets dans un beau mouvement circulaire, son nom gravé à la poupe de la barque ‘Javier ‘. Mes yeux d’enfant sont éblouis. Je m’entends dire à Jo et Gervaise qui m’écoutent attentivement : « Un jour j’irai, oui, j’irai ! C’est si beau ! »

   Sur les ‘Allées des Platanes’ les ampoules commencent à grésiller parmi les feuilles dures tel du carton. Des promeneurs en chemise. Des Natifs d’ici qui prennent l’air. Gervaise a installé un barbecue sur le goudron des Allées. Sur la petite table ronde, Jo a disposé les assiettes, les tranches de pain, une carafe de rosé dont les flancs transpirent, de minces ruisselets en constellent la surface. Les sardines grillent dans une belle odeur âcre, saturée d’herbes aromatiques. Nous commençons à dîner. Je suis si peu habile à dépiauter les poissons grillés. « Je vais te montrer, Marin d’eau douce, c’est comme ça qu’il faut faire ! » Joignant le geste à la parole, Jo saisit la sardine par ses deux extrémités, deux coups de dents et il ne reste que l’arête. Oui, j’ai encore beaucoup à apprendre. Gervaise sourit de mon air médusé en même temps qu’amusé. Le vin rosé danse dans les verres. J’ai même le droit d’en déguster un petit verre. Il est encore là aujourd’hui avec sa fraîcheur, sa surprise, le bonheur qui est attaché aux événements rares. Les derniers passants. Il fera bon dormir sous les étoiles. Demain, peut-être, une nouvelle sortie en mer. Il me semble avoir entendu Jo en confier le secret à Gervaise. Oui, sûrement une sortie. Je devrai l’oublier cette nuit si je ne veux pas qu’elle soit blanche. Il y a tant à espérer de la vie qui vient ! Oui, tant à espérer !

 

 

 

 

 

 

 

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