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11 mars 2020 3 11 /03 /mars /2020 10:22
« Miroir, dis-moi si je suis la plus belle »

Source : Amazon

 

***

 

   « Ce qu’il faudrait, c’est briser une fois pour toutes ces fenêtres du mal ; cacher, briser, souiller les miroirs, embuer les reflets du verre et du tain, et rester dans le spectacle sans témoin. Mais peut-on briser un miroir ? N’est-ce pas évident qu’ils sont indestructibles ? Qu’ils sont là, partout, autour de moi ? »

 

                                                   « L’extase matérielle » - J.M.G. Le Clézio.

 

*

 

   Oui, les miroirs sont là, présents en l’entièreté de leur être, partout visibles, infiniment visibles, animés de mille reflets, partout où un pan de mur est disponible, partout où la glace d’une vitrine hallucine le jour, partout, sur les faces brillantes des carrosseries, sur le luxe inouï des chromes, sur les verres des lunettes derrière lesquels se dissimule la fente inquiète et souvent désirante, infiniment désirante des yeux, partout ! Oui, les miroirs « sont indestructibles » et c’est bien ceci, cette invulnérabilité qui nous étreint et nous désespère. Et pourquoi donc ceci alors qu’ils ne semblent être là que pour paraître les serviteurs zélés de notre toilette, pour nous aider à mettre un peu d’ordre dans notre visage, en atténuer le chaos, le porter à la ressemblance d’un cosmos ? Fonction donc « cosmétique » du miroir, qui voudrait seulement mettre en ordre qui nous sommes, nullement fomenter à notre encontre quelque sombre dessein. Certes, mais comme toujours, les apparences sont trompeuses et il faut continuellement désembuer la vitre qui reflète notre silhouette afin d’en apercevoir les exacts contours.

   Oui, le miroir fascine, attire et nous nous perdons en lui, tel Narcisse contemplant sa pure beauté sur la face brillante de l’eau. Nul, face au miroir, ne peut demeurer en-deçà, pas plus que sur sa surface glacée, mais en un seul endroit qui se nomme « au-delà de sa présence ». Il faudrait une force de caractère hors du commun pour résister, plus que quelques secondes, à sa force d’attraction, d’aimantation. C’est le propre de toute étendue réfléchissante que de gommer notre être, de le dissoudre, de le porter hors de lui, dans un site étrange où il n’aura plus d’avoir-lieu, seulement l’espace élargi d’un immense flottement où il perdra jusqu’à son intime conscience. Simple reflet parmi la myriade des reflets du monde. La « traversée du miroir » est un voyage sans retour. Ou bien, si l’on en revient, ce ne peut être qu’au motif aberrant de sa propre anamorphose. Désormais on ne se connaîtra plus qu’à la manière de cet étrange voyageur au terme d’un éprouvant périple, voyageur qui n’a plus accès à lui-même ni même au pays dont l’événement l’a profondément chamboulé, lui a fait perdre son orient.

   Avoir trop subi l’épreuve du miroir est l’équivalent de la folie que l’on aurait rencontrée au détour du chemin, dont on porterait les oripeaux, n’ayant même plus accès à cette image de soi qui nous faisait homme parmi les hommes du monde. Certes, sans doute beaucoup rétorqueront-ils qu’il s’agit là d’une expérience limite, que n’y succombent que ceux dont l’horizon psychologique est déjà envahi du germe de la démence, que la simple observation d’une face sans doute lisse, éblouissante, ne saurait conduire à de tels états, que l’on possède toujours en soi les ressources suffisantes afin de se soustraire à sa soi-disant mortelle emprise, que ceux qui prétendent le contraire ne sont que des faiseurs de charme, des ordonnateurs de philtres ou bien de sombres manipulateurs de consciences.

   Soit. Mais alors, regardez-vous donc dans le miroir autant de temps que vous en supporterez l’épreuve, aiguisez la lame de votre pupille, forcez l’entrée de vos yeux reflétés dans le miroir, pénétrez donc dans ce corps illusoire qui vous est offert, tout comme une victime propitiatoire est remise à son dieu afin d’en obtenir la grâce. Prenez donc vos yeux, faites-en deux billes de porcelaine ou deux silex au carbure, projetez-les dans votre massif de chair, aveuglez-les tant qu’il vous plaira, enduisez-les de suie, perdez-les au fond de l’abîme de votre corps. Car vous savez bien que votre corps est faille sans retour, peuple inaccessible qui ne profère qu’un éternel silence, inconcevable mystère dont vous ne percevez jamais que les fluctuantes limites. Vous êtes constitués de cette obscurité, vous êtes soudés aux ténèbres, il est requis que vous sortiez de vous pour connaître le monde. Votre regard, c’est vers le monde qu’il est sommé de le porter, vers l’ouvert, le toujours disponible, la forme déployée de toute altérité.

   A ne voir que sa propre image dans le miroir on oublie le visage familier, la physionomie aimée, on oublie l’ami, on oublie le monde. Son propre regard capté dans le miroir est le point focal à partir duquel réaliser les conditions de son immédiate aliénation. Le fou, lui, n’a nul besoin d’un témoin visuel lui faisant face pour se reconnaître puisqu’il est, à lui-même, pour lui-même, en l’entièreté de son être, son propre miroir. Pourrait-on mieux dire la perte de soi en quoi consiste le reniement de ce qui est autre, de ce qui est différend et demande de nous de constants ajustements, quelques déports de notre pensée, la transitivité de nos sentiments, le glissement continu de nos opinions qui, pourtant, nous paraissaient frappées au sceau d’une incontournable vérité.

   Toujours il nous est demandé de conquérir un nouveau sens que nous n’avions perçu, de nous décider, en quelque sorte, à opérer notre propre métonymie, à changer de peau, à nous métamorphoser. Or, ceci, le phénomène de l’exuvie au cours duquel nous nous revêtirons d’un autre épiderme, nous ne le possédons nullement de l’intérieur, comme nous possédons un membre ou une fonction mentale ou autre. C’est de l’extérieur du miroir que vient ce qui nous réalisera en propre et nous portera au plus loin des possibilités de notre être. Avoir ceci en ligne de mire et déjà une partie du sentier est accompli qui nous sauvera de nous-mêmes, car c’est bien de ceci dont il s’agit, de notre salut qui ne dépend que de nous, l’Autre est un Passeur, un Révélateur, celui dont les yeux, nous visant, nous confirment dans notre irremplaçable et singulière nature. Tout ceci nous le savons du fond même de nos cellules. C’est une apodicticité qui, comme telle, ne demande aucune justification ni argumentation pas plus qu’une brillante démonstration. « C’est ainsi » pourrait se donner comme le seul constat dont notre esprit devrait âtre saisi. Le réel est parfois si compact, si têtu, qu’il ne sert à rien de vouloir en faire céder la cuirasse, elle est bien plus forte que nous, bien plus amarrée que l’est notre conscience intentionnelle, plus rayonnante que le désir le plus ardent.

   Si donc nous faisons l’hypothèse, et nous la posons comme telle, que la vérité est bien plus le fait d’une extériorité du miroir qu’une étincelle de son intériorité, à savoir la nôtre, nous n’aurons de cesse de dénoncer le miroir comme « ces fenêtres du mal » pour reprendre les mots de Le Clézio. Notre contemporaine société, qui est prodigue en inventions de toutes sortes, surtout de celles dont les Existants raffolent, à savoir ces « miroirs aux alouettes » dont ils pensent faire le centre de leur liberté alors que, bien évidemment, le don qui en résulte consiste dans le reflux pour des temps indéterminés, peut-être pour l’éternité, de tout esprit critique, donc sa propre remise en tant que personne humaine, aux apories de la civilisation technicienne. Se pensant heureux, lestés de leurs étranges machines, branchés en permanence sur le carrousel des images « sans feu ni lieu », adoubés au bruit assourdissant du monde, manipulés par la mode et sa servante zélée, la divine publicité, ils errent autour d’eux-mêmes, manières de bourdons ivres du pollen qu’ils produisent à l’envi à des fins d’enchantement.

    Un jour sans doute d’inspiration peu commune, un Narcisse doué d’une rare imagination, déposa sur les fonts baptismaux de l’humanité, une étrange boîte qui reçut le nom « d’Androïde », pour tout dire couteau suisse à tout faire qui, à y bien regarder, n’est qu’un robot soi-disant doué d’une intelligence artificielle hors du commun. « Hors du commun » en effet, car si le « commun » est l’homme, vous et moi en l’occurrence, Androïd en est le miroir si artificiel que l’on peut se demander en quoi peut bien consister son intelligence. Et puis, vous en conviendrez avec moi, l’intelligence est humaine rien qu’humaine, jamais elle ne saurait résulter de quelque artifice que ce soit. Donc la grande et étrange « Odyssée » humaine. Les divins Consommateurs eurent tôt fait d’amadouer la bête, de la mettre au pli, de l’incliner selon toutes les latitudes de leurs désirs polyphoniques. L’une de leur découverte les plus fécondes consista en l’invention de « Selfies », idiome anglosaxon oblige, genres de modernes autoportraits étonnants, à en faire pâlir d’envie Léonard lui-même, de Vinci, faut-il préciser !

   Voici donc « Le monde des Selfies », tout comme on a eu « Le monde de Sophie » pour la philosophie, mais en plus petit, tout comme on  a eu « Le monde du sexe » d’Henri Miller, mais lui au moins pensait, plus qu’il ne dépensait, tout comme on aura, dans un avenir proche « Le monde connecté » puisque certains esprits bien pensants nous promettent une vie d’araignée lovée au sein de sa toile cybernétique. Tout ceci est si affligeant que, sans doute, il vaudrait mieux en rire, peut-être jaune, à moins que « Le monde du Corona » ne nous ait tous décimés bien avant que cette époque tragique ne nous submerge et ne nous réduise à néant. Mais parlons donc un brin de l’incontournable couple Selfie-Androïde, un viatique irremplaçable pour notre présent. Avez-vous déjà observé combien cette houle des portraits en tous genres déferle sur les modernes diaporamas que nos amis ne se lassent nullement de nous infliger à longueur de temps au prétexte, sans doute, qu’ils sont les créatures les plus intéressantes du monde ?

   Quant aux réseaux sociaux, inutile de faire leur éloge, ils sont la caisse de résonance de l’intarissable faconde humaine, le plus souvent la plus affligeante qui soit. Combien il est en effet important de savoir ce qu’Untel prend pour son petit déjeuner, le dernier costume dans le vent qu’il affectionne de porter, la position qu’il adopte dans sa gymnastique intime avec la dernière élue de son cœur, ses petites et grandes manies, ses désirs obsessionnels rougeoyant à la simple vue d’un appareil photographique ou de ces stupides véhicules flanqués de l’acronyme « SUV », haut sur pattes, laids et polluant la planète sans vergogne. Mais enfin, être le procureur de ces temps hors du temps demanderait une durée qui ne serait que celle d’une pure perte.

   Le drame de l’humain, hormis son égoïsme foncier qui explique bien des malheurs du monde, est sa constante propension à confondre l’être et l’avoir. Mieux et plus justement dit, à transformer tout être en avoir, à tout réifier, à choisir la quantité plutôt que la qualité, à ne nullement s’étonner de la laideur alors qu’il se pâme devant les dernières inepties de la production consumériste. Un long chemin serait à faire afin d’ensemencer les consciences du germe d’une immédiate beauté. Elle court partout : sur les ailes mordorées d’un insecte, sur la feuille que visite la froidure hivernale, sur l’écume des eaux qui rejoignent le vaste océan dans de magnifiques estuaires. Mais revenons un instant aux Selfies, ces icônes des temps d’aujourd’hui, ces idoles de plastique et de métal auxquels les Vivants vouent un large culte. Avez-vous déjà vu comme leurs yeux brillent, combien leur bouche devient pulpeuse de désir, combien sans doute leur sexe-même est convoqué à la fête des plaisirs médiatiques ? Ils sont « aux anges » pour employer l’expression canonique.

 

« Miroir, dis-moi si je suis la plus belle »

   Et si j’emploie ce terme « d’ange », c’est à dessein. Observez donc la psyché baroque qui illustre ce texte, vous y apercevrez, tout autour de l’ovale du miroir, trois anges qui semblent les génies tutélaires du domaine dont ils ont la garde. Comment les interpréter alors ? En défendent-ils l’entrée au prétexte que s’ouvre un possible champ pour le péché ? Sont-ils l’exacte réplique du dieu joufflu Eros qui invite les Amants à la fête infinie des plaisirs ? Tiennent-ils ouverte la porte d’un Paradis Terrestre qui gît en filigrane dans le tain du miroir ? Peut-être tout ceci à la fois en une sorte de complexité joyeuse où se mêlent, pèle-même, malice, jouissance sous le manteau, curiosité d’un vice qui trouverait, ici, ses plus belles et plus vives illustrations ? Il nous plaît de penser que tous ces curieux sèmes courent immédiatement sous la pellicule fascinante et enchantée du miroir.

   Mais qu’y trouvent donc nos coreligionnaires pour y passer le plus clair de leur temps, jusqu’à s’oublier (?), à s’immoler jusqu’au profond de leur âme dans ces images d’eux-mêmes qui les mènent au vertige infini de leur étourdissant ego. Ils sont ici, au centre rubescent de leur solipsisme, ils exultent, ils se savent les biens les plus précieux du monde, ils se savent or et platine dignes d’enchâsser quelque couronne royale, à commencer par la leur, dans la plus verticale évidence qui soit. C’est bien ceci le risque majeur de la « Selfie-idolâtrie », être le centre et la périphérie du monde, ne plus apercevoir au large de la Terre que les satellites multipliés à l’infini d’un Soi immanent à sa propre figure, d’un Soi dont la pulsion magnétique éloigne toute présence qui, précisément, ne serait nullement leur Soi. Tout ceci serait du plus grand comique, une superbe farce à la Molière si les consciences n’étaient à ce point abîmées, érodées par cette « multiple splendeur » dont ils croient être atteints, comme le pôle est atteint des rayons fécondants de l’aurore boréale.

   Là, au centre absolu d’eux-mêmes, les producteurs d’images cybernétiques, les dévoreurs de représentations virtuelles, les grands ordonnateurs de la « société du spectacle » mise en exergue au cours des années déjà lointaines par Guy Debord, stigmatisant toutes les dérives de nos sociétés occidentales abreuvées de gains et de richesses faciles, les Grands Prêtes donc de la Messe Universelle ont dressé les stèles sur lesquelles ils procèdent à leur propre sacrifice. Se pensant libres, ils ne possèdent plus nulle autonomie, enchaînés qu’ils sont à la machine qu’ils vénèrent dont ils sont les esclaves, « servitude volontaire » eut dit La Boétie en des temps bien plus humanistes que les nôtres. Le nôtre temps, depuis au moins les belles remarques de Nietzsche, est marqué au fer d’un incoercible nihilisme qui ne reconnaît plus l’être, qu’on le nomme « Idée, « Nature », « Histoire », « Conscience », quel que soit le prédicat qu’on lui destine à condition qu’il le soit de façon essentielle et non adventice, la saison actuelle en est la figure la plus visible.

   Mais qu’ont donc fait les hommes abusés par la Technique, adorateurs de la Machine, sinon les désigner tels leurs bourreaux, leurs geôliers ? Ils ont édifié des ex-votos sur lesquels ils ont inscrit, en lettres de feu, les gestes de leurs propres sacrifices. Ils ont allumé, autour de leurs autels, dans le clair-obscur religieux de leurs chapelles, les cierges inextinguibles de leurs propres envies. Ils ont officié devant la foule des fidèles réunis au sein même d’un gothique flamboyant, « flamboyant » pris au pied de la lettre. D’eux-mêmes, qu’ils pensaient avoir porté au pinacle, il ne reste que des cendres fumantes, flèche de Notre-Dame s’écroulant sous le poids de sa propre vanité.

   Oui, le paysage est désert, la terre dévastée quand le sens du monde est aboli. Demain, pour les générations futures, en aient-elles le courage et l’envie, à charge de reconstruire l’édifice d’une civilisation fondée sur l’exercice d’un juste humanisme. Parfois le progrès n’est pas à regarder au futur mais au passé. Les siècles de la Renaissance seraient une juste source d’inspiration. Eliminant l’excès d’individualisme apparu précisément à cet âge de l’Histoire, il faudrait faire retour au beau classicisme de l’Antiquité, réactualiser le prestige de l’Art, faire aimer la Poésie, se pencher sur les textes de la Littérature, explorer le savoir de la Philosophie, ces sciences soi-disant « molles », selon une qualification rien moins que paradoxale, toutes disciplines qui sont le véritable et éminent fondement d’une pensée. Certes la tâche est immense. Certes penser un « nouveau monde » à l’aune d’une contradiction qui mettrait en défaut le paradigme technicien, son éclaireur de pointe, l’amusant Selfie, paraît être, sinon une gageure, du moins l’espace d’une simple provocation. Mais les choses sont bien plus complexes que cela. Il en va du sort de l’humain en son essence. Osons l’être. Mettons l’avoir sous le boisseau. Chiche !

  

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