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5 mars 2020 4 05 /03 /mars /2020 09:44
Don inouï de la solitude

Barbara Kroll

 

***

 

 

   A-t-on jamais été vraiment seul dans la vie ? Je veux dire seul dans une solitude infinie, sans recours à quelque altérité que ce soit. Une manière de Robinson Crusoé dépossédé de son Vendredi, isolé sur son île de Speranza avec, pour unique compagnie, le passage des vents alizés, la proximité des cochons sauvages pataugeant dans leur soue, le sillage blanc d’oiseaux de haute altitude. Au pied de la lettre, Robinson n’aurait connu la solitude totale car, être face au ciel et à ses chapelets de nuages, apercevoir la tanière d’animaux sauvages, suivre des yeux le vol des goélands, c’est, en quelque sorte, échapper à cette condition tragique, à cet exil de l’autre qui est toujours exil de soi. Nul homme sur terre ne peut vivre seul au sens strict. Toujours quelque chose le rattache à une présence, à un lieu, à un souvenir.

    SEUL le fou est SEUL, (étrange réitération du langage qui dit la solitude telle la tautologie qu’elle est, considérée en son absoluité), le fou qui demeure en sa consternante thébaîde avec la cruelle certitude de n’en jamais sortir. Car la folie est telle, son essence est si désespérée, que le tumulte est intérieur qui fore sa cavité sans que rien, de l’extérieur, ne puisse en modifier le cours. Le fou est à lui-même son propre monde. Sa raison d’être profonde est cette aliénation qui est plus aliénation de soi que contrainte qui serait venue du dehors et, en ce cas, pourrait trouver le lieu d’une possible résolution. Voyez le fou, il ne vous voit pas, son « regard » vide vous traverse et vous n’existez pas à ses yeux, vous n’êtes, tout au plus, qu’une illusion inventée par le monde, un genre d’objet qui aurait échoué, là, à la hauteur de quelque étrange contingence. Un simple caillou aurait sans doute plus d’importance que vous ou bien un ressort, une bille d’acier avec laquelle le fou est en prise directe, objet parmi les objets du monde. Le problème de la folie est bien cette perte de l’intime et féconde subjectivité, laquelle n’ayant nul lieu où s’accomplir, ne peut connaître que le monde paradoxal de l’objectité. En une confondante équation, la folie pourrait s’écrire tel l’équivalent de l’arbre, de la feuille sur le chemin, de la faille qui sinue et se perd entre les lèvres de la terre. Aucune issue qui pourrait ramener le fou en des terres habitables. Partout il est étranger. A ce qui n’est lui, à ce qui est lui aussi bien.

   On ne peut comprendre le fond essentiel de la solitude si l’on n’a reporté cette dernière à l’étalon absolu que pose, pour nous, la condition aporétique de toute aliénation. N’est nullement fou qui veut. Nul simulacre à ce désordre qui tourneboule la personnalité, la retourne comme le trappeur le fait de la peau de l’animal sauvage. C’est bien à cette métaphore ultime de l’inversion, de la catapulte, du saut inouï que nous devons nous reporter pour saisir une bribe de ce qui, nous l’espérons, jamais ne nous visitera. Ce qui serait rassurant, pour le schizophrène, (mais alors il sortirait de son état), ménager dans l’espace étroit de sa geôle une place, fût-elle infinitésimale, pour une altérité. Cruel principe : le fou est à lui-même sa propre altérité, ce qui, toujours le contraint à n’être ni ici, ni ailleurs, seulement dans un champ sans horizon, une aire sans perspective autre que la fermeture à jamais, graine germinative en éternelle attente d’une croissance qui jamais n'arrive.

   L’altérité est cet espace de jeu au sein duquel toute personnalité reçoit la confirmation de son être, sa singularité, sa différenciation d’avec les choses du monde. Cet élément de l’autre-que-soi, déjà il faut le porter en soi, l’avoir intégré comme le premier clavier sur lequel jouer pour dresser sa propre silhouette et la mettre dans la lumière de la raison. Qu’est-ce que la raison, sinon, en premier lieu, se savoir soi-même en sa nature humaine, laquelle est fondamentalement autre que celle qui m’est contiguë, dont je perçois la trace à l’horizon de mon regard. Particularité du soi faisant sens par rapport à l’universalité des différences, des contrastes, parfois des contraires, parfois aussi des similitudes. Mais c’est cette polyphonie du monde, ce concert dans lequel je m’inscris à titre de JE, en toute connaissance, mon JE ne pouvant jamais faire fond sur celui d’un Autre et en capturer l’unique effigie. Bien évidemment, les choses prises sous cet éclairage, qui du reste est le seul possible, pose la solitude en tant que la face inversée de toute altérité.

    Mais « face inversée » ne veut nullement dire que l’Autre sera définitivement absent de ma psyché, de mes préoccupations. L’Autre, en sa plus radicale acception, est toujours un problème.  De Lui je dépends car nulle existence ne saurait résulter d’une autarcie. Du regard de l’Autre, de sa conscience, j’ai besoin pour édifier cette étonnante sculpture humaine que je suis, toujours en constant réaménagement. Le fou, lui, n’éprouve nullement cette crainte infinie des variations, des Autres, de son propre moi. Les choses sont définitivement figées, le monde clivé, l’un d’un côté, le sien définitivement clos, l’univers de l’autre, immensément ouvert, gouffre inenvisageable pour l’autiste, abîme dans lequel il se perdrait si, d’aventure, l’idée lui venait de s’y confronter, au risque de n’apercevoir que le néant qui l’habite et le soude à son propre roc sans qu’une autre alternative soit possible.

   Rien ne bouge chez le fou que ses délires obsessionnels, le raz-de-marée d’un langage intérieur qui tourne à vide, le carrousel, sur place, des stéréotypies et des mouvements autocentrés, répétitifs, manière d’antienne  qui gire alentour et le prive d’un monde à sa mesure. Tout est inflation chez la personne atteinte de démence, le soi amputé de ses limites, le monde en son flou constitutif, le halo des Autres qui se donne comme illusion, spectre dangereux, piège dans lequel succomber immédiatement à la mesure de sa propre dissolution.

   Tout autour de nous, sur les bancs désertés de présence, dans les coursives vides des rues où ne souffle que le blizzard du malheur et de la mise à l’écart, sur les quais de gare où des regards vides semblent toiser l’infini, dans les transports en public où se tiennent d’étranges soliloques entre le Solitaire et sa Solitude, l’image de cette dernière est insoutenable car elle nous convoque, d’emblée, à la figure de notre propre dénuement s’il devait advenir et, ce jour adviendra forcément sous le visage de la mort. Mais le temps aura effacé de notre vision les dettes que nous aurions dû acquitter en raison même d’un séjour terrestre confit d’égoïsme et tressé des mailles de l’indifférence. Notre chemin aura été accompli en toute conscience, ce qui, bien évidemment, suppose des zones d’ombre, des comportements distraits, des conduites placées sous le boisseau de l’inconscience ou bien de l’irrationnel.

   Hommes, nous sommes ainsi faits que nous pêchons souvent par omission et, parfois par intention, et n’en sommes même pas alertés. A vivre, il faut, parfois, souvent, la taie de la cécité sur les yeux du corps, sur ceux de l’âme aussi, qui se laissent abuser par leurs homologues de chair, tant l’insouciance, la frivolité sont des compagnons précieux en ces temps de tempête et de naufrage qui portent pour nom « existence moderne », autrement dit existence ballottée par les flots capricieux de la mode, ce modeleur des consciences dont, aujourd’hui, nul équivalent n’existe nulle part. Mais, ici, il ne s’agit nullement d’être le procureur de quelque comportement, tâcher de comprendre seulement.

   Il faut en venir au titre « Don inouï de la solitude » qui, après ce long développement, pourrait se donner comme pure provocation. Mais non, il n’y a nulle complaisance à faire l’éloge de la solitude, du moins si celle-ci résulte d’un libre choix et s’érige en simple règle de vie. Le Solitaire n’est pas nécessairement un marginal ou un misanthrope. Il y a souvent une grande satisfaction à s’éprouver en tant qu’unique au cœur d’une expérience qui n’admet nulle autre présence que la sienne propre. Voyez le saint dans l’exercice de sa foi, l’artiste dans le déploiement de son œuvre, l’orfèvre penché avec amour sur sa gemme précieuse, le randonneur face au paysage sublime, l’esthète remis à la pure beauté qui le visite, l’enchante et le porte bien plus loin que lui. Mais vers quoi ? Mais vers l’altérité du monde car ce vocable trompeur nous fait penser que l’altérité ne peut consister qu’en la rencontre avec une autre personne humaine. Comme s’il y avait des vases communicants entre consciences et que la dimension anthropologique tout entière ne tirerait son sens que de ce type de rencontres.

   Mais c’est l’excès « d’hominitude », si je peux me permettre ce curieux néologisme, qui nous induit en erreur et nous culpabilise. Quelque part il serait inconvenant de tirer une jouissance qui serait extérieure à Celui, Celle qui me font face et me renforcent dans mon humanité. Mais « raisonner » de cette manière constitue déjà, en soi, la source d’une erreur. Une simple évidence (ou bien ce qui devrait en tenir lieu) nous incline à penser toute vérité à la façon hégélienne, à savoir qu’elle ne peut consister qu’en la totalité du réel. Tout fragment est déjà un affaiblissement de la notion, un genre de métonymie qui nous oblige à proposer quelque succédané à des fins de justification.

    Aussi bien prétendons-nous que nous avons vu le plus beau paysage du monde, aperçu la plus belle femme, rencontré le plus beau poème. Mais l’on sent bien, ici, combien cette attitude est en porte-à-faux, combien elle ne joue que sur une habile indulgence, combien elle biaise le réel et n’en propose qu’un visage tronqué, une vue infiniment parcellaire. Bien évidemment nous ne pouvons nous satisfaire de ces assertions aussi partielles qu’illusoires, aussi dogmatiques que simplistes. Non, « La Joconde » n’est pas la plus belle femme du monde, elle est femme parmi le monde qui a la beauté en partage. L’amoureux, aussi bien, vous dira que son amante est l’éblouissement même, la perfection et encore quelques autres considérations qui, en lieu et place d’une vérité, ne feront qu’assumer quelque sophisme de poids, que mettre en valeur des appréciations poinçonnées d’une curieuse conception de philistin.

   « Don inouï de la solitude », il nous remet à notre propre être, nous soustrait aux caprices mondains, place le Soi face à Soi sans autre issue que de se voir dans la lumière crue, parfois violente, du réel. Dans la solitude du désert ou bien de la haute altitude, nous ne nous dérobons plus, nous ne fuyons plus, nous n’avons plus d’espace pour l’esquive, de corridor ou de porte dérobée pour la fuite. Nous sommes totalement, fondamentalement remis à nous, face à l’expérience que nous vivons en toute conscience, en toute lucidité. Le geste du marcheur dans le vaste Sahara est empreint d’une profonde beauté, il est image de Celui qui consent à se confronter à ce qu’il y a de plus difficile, de plus exigeant, à savoir sa propre identité qui devient verticale, immense, à la limite d’un possible effacement.

   Une fois l’éblouissement dépassé, une fois atteinte l’oasis où se désaltérer du Soi pur, voici l’un des plus significatifs événements personnels dont l’homme puisse témoigner. Loin alors toutes les simagrées du Grand Monde, les affèteries bourgeoises, les fastes en trompe-l’œil de la richesse. Il ne demeure qu’une pauvreté, une indigence, une humilité qui délimitent le champ de la personne vraie, sans fard, sans apprêt, nue en quelque sorte, manière de Paradis mais dépouillée de son imagerie d’Epinal. Une vue directe de Soi à soi, de Soi à l’Autre, de Soi au monde. L’authentique nous parle d’une voix distincte, claire, il nous enjoint d’être au plus juste de qui nous sommes, un être essentiellement de la finitude, de la constante déréliction, une faille agitée d’angoisse à laquelle il revient de trouver un SENS, donc une altérité comme miroir lui faisant écho.

   Car nul solipsisme poussé en son fond ne nous permettrait de comprendre quoi que ce soit à notre condition. Seule l’altérité pourrait y pourvoir, à condition qu’elle soit justement regardée en tant que cette multiplicité de sèmes courant d’un horizon à l’autre, afin qu’interrogés, nous puissions prétendre devenir Ceux que nous devons être : des Hommes-debout qui n’ont nullement peur de la lumière ! Ce banc de l’image, hissé dans sa plus extrême solitude, face au mur monacal qui le regarde et l’oblige à connaître sa propre vérité avant même de connaître celle des autres, peut jouer le rôle d’une métaphore, sinon d’une allégorie qui nous dirait :

 

« Sache qui tu es, face à Toi, ainsi tu seras et deviendras ».

 

   Peut-être n’y a-t-il rien d’autre chose à faire que de répondre à cette injonction ! Ou bien à renoncer à soi en renonçant à cet autre qui nous habite, qui n’est que l’intervalle de notre propre vérité.

 

 

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