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1 mars 2020 7 01 /03 /mars /2020 09:32
Dans l’approche indécidée de l’être

 

Léa Ciari

 

***

 

 

D’où venons-nous ?

Où sommes-nous vraiment ?

Vers où notre hésitant chemin ?

Les choses sont si indistinctes

sur le dépoli de la mémoire,

si floues à l’horizon nu du monde.

Certes, nous avançons.

Certes nous progressons.

Mais comme les aveugles,

mains tendues vers l’avant,

paumes auscultant les failles d’air,

 doigts crochetant quelque bribe infime du réel,

corps se frayant une impossible voie

dans la glu dense de l’exister.

Mais pourquoi donc n’existe-t-il

un Grand Livre de la Vie

dont nous pourrions feuilleter

les pages avec certitude ?

Combien, au lieu d’obscurs hiéroglyphes,

nous souhaiterions apercevoir les signes

de notre propre avancée,

une manière de sentier de lumière

bordé de joies simples,

ouvragé des belles dentelles du jour !

 

Au lieu de ceci une superposition

de strates limoneuses,

un empilement de manuscrits anciens,

un erratique palimpseste raturé, surchargé de doute,

suintant d’irrésolutions.

Le pire, sans doute, pour nous les hommes,

n’être qu’une tache,

une feuillée de cendre,

un illisible chiffre

parmi la pullulation mondaine.

Nous avons beau jouer des coudes,

bomber le torse, emplir nos poumons

des alizés du projet, rien n’y fait

et nous ne faisons que procéder

à notre propre enlisement,

nous distraire de nous

et ne plus savoir qui nous sommes.

Il faudrait, tels d’insouciants et candides enfants,

faire confiance à la joie de l’heure,

cueillir ici un brin de mousse étoilée,

là un rameau poudré de lichen,

plonger dans la première eau claire, limpide, lustrale

dont, sans doute, nous ressortirions

renaissant à nous-même,

les yeux lavés des scories

qui obscurcissent le monde.

 

Mais nous savons que ceci n’est

que la courbe d’un songe,

la réitération circulaire d’une pure obsession,

le retour sur soi d’une tragique cantilène.

Non, nous ne pouvons prétendre à nulle liberté,

puisque notre présence ici, sur terre,

 n’est que le fruit du hasard,

non la résultante de notre volonté.

C’est pourquoi nous nous sentons

si esseulés,

si exilés

au milieu des marées existentielles,

 tellement remis à notre propre destin,

cette peau de chagrin qui,

chaque jour un peu plus,

connaît l’étroitesse de sa condition.

 

Voici, nous regardons cette image.

Nous la trouvons belle

mais ne savons nullement pourquoi.

Joue-t-elle avec nous quelque partition

qui nous serait commune,

celle, par exemple, d’une infinie tristesse

que nous pourrions partager,

d’un chagrin dont nous ferions le don à une altérité,

laquelle, en retour, ferait un peu partie de nous,

s’immiscerait dans la faille à peine ouverte

de notre subjectivité ?

C’est sidérant cette proximité des Sujets,

le fait qu’ils se tutoient constamment, s’effleurent,

parfois s’entrepénètrent et que la solitude fasse toujours

son bruit de lancinant bourdon.

Je t’aime, tu m’aimes et, entre nous,

la part maudite d’une chair

qui ne sera jamais en partage.  

Etranges solipsismes dont la verticalité s’accroit

de la dimension outrancière de l’aporie.

 

Je vois ta géographie.

Je vois ton casque de cheveux roux.

Je vois la fulgurance de ta peau

comme au travers d’un prisme.

Je vois ta blanche vêture,

on dirait un habit de Novice

dans la lumière en clair-obscur d’une chapelle.

Je vois l’ombre tout autour

que ton corps découpe afin de paraître.

Je vois ton égarement

de n’être point reconnue

telle qui tu es, singularité se détachant

de la pléiade des autres singularités.

Faut-il donc que nos vies soient

étrangement anonymes

pour que leur essence se dissolve ainsi

 dans cette invisible charnière de l’angoisse.

Vois-tu, j’essaie de sortir de mon strabisme,

d’annuler mon astigmatisme,

d’aiguiser la gemme noire de mes pupilles

mais je demeure en moi,

 tu es encore plus loin

à l’aune de ces vains efforts.

 

Ce matin, me levant,

 j’ai essayé de saisir un flocon de réalité.

Sais-tu ce qu’il est advenu de mon aventure ?

Le flocon a fondu,

ne laissant en mes mains glacées

ni son étoile de cristal,

ni la trace d’un bonheur

dont il aurait pu être prodigue à mon endroit.

J’ai regardé dans la coursive étroite de la rue.

Les Passants passaient et repassaient

comme à travers eux,

comme multiples de leur propre être

et il ne demeurait dans les volutes de vent

qu’un sillage bien vite refermé,

la queue éteinte d’une comète.

Alors, je suis descendu dans la rue

de manière à éprouver son bruit,

à connaître la pente de son aventure.

 C’était étrange, cette longue perspective

pareille à un tableau de la Renaissance,

deux lignes de fuite à n’en plus finir,

ma silhouette multipliée à l’infini

comme si je découvrais en un seul instant

les stances du temps,

hier, aujourd’hui, demain

en un seul et même creuset.

 

Comme personne ne paraissait nulle part,

je me suis parlé à moi-même,

je me suis palpé,

j’ai accéléré la cadence afin de me regrouper,

de me savoir unitaire,

relié à ma propre personne,

rassemblé en un seul endroit de l’espace,

une seule entité du temps.

Eh bien échec et mat.

Rien ne me visitait qu’une bizarre diaspora.

Mes pieds étaient en arrière de moi,

mes jambes suivaient à quelques pas, près du caniveau,

mon bassin se balançait comme en sustentation

sans lieu bien déterminé,

ma poitrine se tenait au-devant,

 penchée dans la recherche des bras,

la boule de ma tête

- mes yeux exorbités étaient pareils à ceux d’un caméléon -,

 ma tête donc était la figure de proue

qui tachait de déchiffrer le monde,

 mais le monde était un écran blanc,

un bloc de gélatine où toi, l’Inconnue,

semblais vouloir me rejoindre.

Mais nos efforts à tous deux étaient risibles,

nous avancions l’un vers l’autre

dans l’attitude des mimes habiles à faire du sur-place,

à mouliner l’espace immobile de leurs pieds

comme s’ils voulaient signifier l’impossibilité d’être :

d’être à soi,

d’être à l’autre,

 d’être au monde.

Qu’en penses-tu, toi la Lointaine,

toi l’Hallucinée ?

Existes-tu au moins ?

N’es-tu ma propre image

que tu aurais capturée, phagocytée

afin que, me connaissant,

 tu pus, toi aussi, te connaître ?

Oui, le monde est étrange qui vibrionne,

loin, très loin,

au-delà des billes des yeux,

 au-delà du massif étroit du corps,

au-delà de la feuille fragile de la conscience !

 

 

 

 

 

 

 

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