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12 janvier 2020 7 12 /01 /janvier /2020 10:38
Université 10

« Trittico 1 » - 1999

Olio su tela

Marcel Dupertuis

 

*

 

(Libres variations sur le roman « Les Chambres » de Marcel Dupertuis

L’auteur étant Artiste, toute interprétation sera nécessairement relative

 à cette condition qui, partout où un œil discret ne repère que du réel,

celui du peintre et du sculpteur aperçoit de l’art

Commentaires d’extraits)

 

***

 

 

   « Comme à la Vallombreuse, jamais il n’avait pénétré dans la grande maison de maître sise devant son parc doucement incliné. Il suivait alors discrètement l’allée longeant les buissons de buis, puis pénétrait dans son atelier provisoire, attenant à celui de Miriam. » (C’est moi qui souligne).

   L’entrée dans ce texte se fera d’emblée à l’ombre d’une double figure dont est investie Miriam, celle d’une sensualité profuse que redouble l’image, peut-être inconsciente, de la Muse. Déjà, combien ce beau nom de « Vallombreuse », même s’il évoque un autre lieu que celui qui est décrit ici, nous situe dans les marges mouvantes du romanesque. A simplement l’écouter, à l’entendre chanter, nous pourrions mettre en scène les amours d’un écrivain et de sa belle égérie. Ou bien d’un artiste et de son inspiratrice. Sans doute est-ce de ceci dont il est question, en témoigne l’émotion, le bouleversement dont S. est atteint à la seule pensée de celle qui habite son imaginaire et paraît l’embraser. On n’est nullement artiste à demeurer à l’étroit dans la bogue de ses sentiments, à se dissimuler le trouble dont est chargé l’instant de la rencontre, une longue zébrure dans la nuit du doute, un soudain éclairement des ombres qui, toujours, se font pressantes, pour qui vit au rythme des matières picturales, des désirs qui s’y logent, des projets qui y prennent assise. Outre la connotation éminemment sexuelle du verbe « pénétrer », repris à quelques mots de distance, c’est d’une étrange « pénétration » d’un modeste portier d’hôtel - le gagne-pain du moment de S. -, dans un domaine qui n’est nullement le sien, qui crée quelque inquiétude mais aussi quelque visible fascination. Quant à la notation, « atelier provisoire, attenant à celui de Miriam », qui pourrait paraître furtive et dépourvue d’intérêt, elle révèle cette dépendance, cette remise de son propre sort entre des mains bien étrangères dont, sans doute, on eût souhaité d’autres gestes que ceux, plastiques, appliqués sur la peau vibrante de la toile.

   « Un soir d’arrière-automne où il travaillait à sa mosaïque, elle le conviait à visiter son atelier. Il y découvrait déjà de l’extérieur à travers la haute porte vitrée et dans le rayon d’une forte lampe suspendue, un chevalet à manivelle comme il en rêvait, sur lequel une grande toile ; une figure masculine assise et légèrement décentrée était déjà ébauchée. »

   Comment trouver climatique mieux imprégnée de sensibilité et d’affectivité, peut-être teintée d’un brin de pathos, que cet « arrière-automne » aux feux mourants, cette ténébreuse ligne plongeant déjà dans la froidure hivernale, métaphore s’il en est des choses finissantes, parfois les plus belles amours n’y résistent pas. Que S., entrant au vif de la lumière dans cet atelier où le chevalet portait une image d’homme ait éprouvé quelque pincement au cœur, si ce n’est une pointe de jalousie ne nous étonnerait nullement. Il y a là, comme une soudaine ambiance de tragédie antique où le héros, découvrant son rival, dévoile, en un seul empan de la vue, la verticalité d’un destin dont il faudra bien affronter la réalité. Laquelle, comme chacun sait, est « cruelle » !

   « Il se détachait sur cette toile verticale, une peinture brune, verdâtre et ocre jaune, comme aurait pu le faire, mais avec plus d’assurance Auberjonois, la haute figure de Miriam en blouse blanche, comme elle l’était toujours à l’école des Beaux-arts, sur laquelle croulait son abondante chevelure noire comme du jais, un pinceau brosse à la main. »

   Ici, nous ne pouvons plus mettre en doute le magnétisme, la troublante aimantation à l’aune desquels S. perçoit cette « haute figure », prédicat d’exception pour une Déesse, une femme certes de ce monde-ci, mais rehaussée par son statut social, cette bourgeoisie qui attire et, en un même mouvement, écarte ceux qui ne sont pas issus du sérail. Combien alors, il nous est facile de saisir cette attitude complexe entremêlée de « crainte et tremblement » pour parodier le titre de l’ouvrage de Kierkegaard, cet initiateur d’une des premières formes de l’existentialisme.

    Oui, c’est bien l’existence de S. qui se déroule devant nous avec ses zones d’ombre, la modestie d’une condition artisanale dont la réalisation de la mosaïque semble être l’emblème, ses zones de lumière avec cette femme « en blouse blanche », virginale et visage, tout à la fois, massivement érotique, voyez cet adjectif « croulait » qui n’est nullement une dénotation réaliste mais une connotation « lourde » de sens. On sent, parallèlement à cette vie enferrée dans ses inévitables contingences, un réel plaisir esthétique constitué par la dénomination des teintes, seusualisme visuo-tactile qui transparaît en maints endroits du roman. Et l’approche des sens ne se limite nullement au voir et au toucher mais couvre l’entièreté de la gamme sensible, l’auditive et l’odorante comprises :

  « Le quinzième quatuor de Beethoven le surprenait par sa puissance, à peine la haute porte entr’ouverte, ainsi que la bouffée d’une agréable et moite chaleur, les odeurs de la cigarette blonde et celle d’un parfum capiteux mélangés à celles de l’huile de lin et de la térébenthine. »

   Les sensations sont si clairement manifestées qu’il s’agit tout simplement d’une érotisation sans fard du monde environnant, dont le cogito pourrait s’énoncer de la manière suivante : « Je désire, donc je suis. » Je désire l’ivresse musicale. Je désire « l’agréable et moite chaleur » dont il n’est nullement besoin de tracer le transparent portrait. Je désire la fragrance du « parfum capiteux », identifié, en cet instant, à un seul être. Je désire les odeurs musquées de la peinture qui sont comme un second instinct pour qui s’éprouve en tant qu’artiste. Je « désire le désir » pour trouver une chute tautologique qui englobe cet univers de l’atelier. Et la polyphonie, la polyrythmie de cette scène sont si étonnantes, si complexes, si intimement imbriquées, qu’il faudrait créer un néologisme du genre « senxualité » pour faire se conjoindre vertige des sens et trouble d’une libido mise à rude épreuve. Se relève-t-on jamais d’un tel événement ?

   Et maintenant, il convient de s’arrêter sur ce long morceau d’anthologie qui mêle, en une seule et même unité, la passion de l’art dont la Muse est l’initiatrice, le Peintre l’officiant et les relations ambiguës de ce couple que d’aucuns jugeraient « illégitime », que les experts reconnaîtraient pour ce qu’elles sont, à savoir la fusion du mystique avec son dieu, de l’alchimiste avec sa pierre philosophale, de l’artiste avec sa toile, cette merveilleuse symbiose qui conduit les amants bien au-delà d’eux-mêmes dans des contrées mystérieuses, ailées, magiques dont, peut-être, jamais ils ne reviennent :

   « Concentrés sur la peinture qu’elle devait absolument finir au plus vite, ils échangèrent longuement des propos, et d’un avis à l’autre, encouragé par Miriam qui ne savait plus comment poursuivre ses reprises, il prit avec un certain plaisir un large pinceau langue de chat, pénétrant à son tour activement dans ce monde nostalgique qui imprégnait si profondément les peintres de la région romande, ne sachant plus, en ce moment de la nuit, s’il s’agissait d’un acte pictural ou amoureux. Si étroitement unis dans cette grisante ambiance passéiste et bourgeoise, ils ne voyaient le temps passer, et après un casse-croûte vers minuit, ils prolongèrent cette peinture à quatre mains jusqu’au matin à cinq heures. Lasse comme après l’amour, Miriam lui proposait de prendre le petit-déjeuner à la maison, comme s’ils étaient devenus en une seule nuit de peinture, un couple en parfaite osmose, oubliant tout ce qui les entourait. »

   Au regard des occurrences au travers desquelles se manifeste la « senxualité », nous ne soulignerons aucun lexique particulier, il faudrait tout mettre en exergue, nous contentant de conclure par ces quelques considérations générales et non définitives, il y aurait tant à dire ! 

   Il nous semble opportun de proposer l’équation suivante, en une manière d’équivalence absolue des termes, des valeurs ontologiques respectives :

 

AMOUR = ART = SENS = IN-FINITUDE

 

Nul Art sans Amour

Nul Amour sans Art

Nul Amour et Art sans Sens

Nul Sens sans Amour et Art

Amour + Art + Sens =

effacement de la finitude humaine.

 

*

 

(Le triptyque de Marcel Dupertuis figurant à l’initiale de ce texte

nous paraît contenir, en sa prose plastique, qui est aussi prose du monde,

cette très étrange « senxualité » dont, nous tous, les Vivants, sommes atteints

en notre chair intime. Nous en éprouvons le subtil foisonnement, la mystérieuse

et jouissive pluralité. Ainsi sommes-nous VIVANTS !

 

 

 

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