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3 mars 2020 2 03 /03 /mars /2020 13:46
Rien ne se peut que dans l’orbe de soi

                 Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

   Rien ne se peut que dans l’orbe de soi. Ici, « pouvoir » veut dire se situer au plein de son effectivité, au centre même du réel où nous place la lumière de notre conscience. Or ceci n’est étrange en aucune manière, or ceci est ce qui inscrit sur nos fronts la marque insigne de notre singularité. Nous ne sommes redevables ni d’une chair antécédente, ni d’une suivante au simple motif que nous sommes des êtres libres et que rien ni personne ne pourrait nous inféoder à un régime autre que celui que l’exister nous a remis en propre. Toute autre posture manque sa cible et triche avec ce qui constitue la profondeur de la condition humaine, pose les valeurs qui sont les nôtres, lesquelles ne sont ni échangeables, ni monnayables. Soulever une quelconque hypothèse en dehors de celle-ci serait pure affabulation, proposition de Sophiste.

   Sans doute, au regard d’une morale ascétique ou du dogme étroit d’une religion, y a-t-il effronterie à énoncer cette pure factualité qui nous fait être en l’unique de notre propre contour, logé au sein même du germe qu’est notre existence, que nous poussons en avant de nous afin qu’un futur s’en dégageant, quelque chose comme un Destin puisse nous être remis dont nous ferons l’usage qu’il nous plaira ou que la Nature nous attribuera comme notre lot particulier. Nous regardons les choses autour et nous constatons leur distance et nous sommes conscients de leur caractère insolite. Nous pouvons, par exemple, flâner sur un chemin de terre et nous poser mille questions opportunes ou bien inopportunes. Mais conservons les secondes et voyons en quoi nous n’en saurions faire l’économie.

   Cet arbuste sur le bord du talus, que ne suis-je lui ? Ce pivert qui frappe son tronc, ne pourrais-je prendre sa place ? Ce ruisseau qui scintille sous de frais ombrages, pourquoi ne m’appelle-t-il à lui afin que, par une subtile substitution, je puisse connaître de l’intérieur cette inimitable essence de l’eau ? En un mot, que ne puis-je être le monde en la myriade de ses fragments ? Qui ne s’interroge sur de telles présences, non seulement ignore la pluralité des altérités, mais ne sonde nullement qui il est, homme parmi le divers, homme justifié par cette archipélagique manifestation dont il figure cette île singulière parmi un essaim d’autres îles. Car si exister est, en première instance, en-soi et pour-soi, ceci n’obère nullement le fait de déborder ses propres limites et de considérer les territoires connexes qui gravitent à l’entour.

   Bien évidemment, cette dernière considération prendra encore davantage d’ampleur lorsqu’elle sera rapportée à l’Autre, nous voulons dire à la figure humaine qui nous fait face, qui nous détermine au gré de son simple exister. Si nous sommes uniques, nous sommes aussi des êtres sociaux qui avons à nous accomplir sous le regard de l’Autre, dans un devoir évident de pure réciprocité. Mais notre grégarité, notre appartenance à une meute, ne signifient nullement qu’hors du groupe point de salut. Non seulement la foule ne nous rassure pas sur notre propre condition mais, en une manière véridique, elle nous aliène et nous fait ressentir l’irréductible poids de notre solitude. On n’est jamais seul par rapport à soi, mais en relation avec l’environnement qui est le nôtre, chacun de nos vis-à-vis nous rappelant que, citadelle parmi les citadelles, nous sommes enclos dans nos murs, que nous nous réfugions derrière nos barbacanes, que nous levons le pont-levis dès que le crépuscule paraît.

   Y aurait-il quelque chose de plus symbolique, au plan de notre exil, que la métaphore nocturne nous reconduisant, chacun, à la nuit existentielle qui est la nôtre ? Nous sommes alors pareils à ces gisants de marbre qui dorment du lourd sommeil des pierres dans le froid lunaire de quelque crypte. Dans le plus grand dénuement qui soit qui a aussi pour noms, « désert », « cloître », « thébaïde » perchée sur le plus haut météore qui se puisse imaginer. Et nos rêves, fussent-ils festifs, dionysiaques, vêtus des habits d’Arlequin, n’y changeront rien au seul fondement qu’ils nous appartiennent en propre, ils sont la couleur de notre inconscient comme la teinte de nos yeux est notre signature.

   Cependant, voyant l’Autre, voyant l’arbre au sommet de la colline, le troupeau dans son enclos, la touffe de tamaris au bord de la mer, nous nous rassurons et pensons que nous ne sommes nullement seuls. Certes, toute chose est un amer sur lequel notre doute, notre incertitude quant au fait d’être prennent appui afin que de cet essor une vie soit possible qui, autant que faire se peut, écarte le drame du non-être. Nous nous rassurons à bon compte mais nous savons au fond de nous que l’arbre, un jour, chutera, que le troupeau cèdera sa place à un autre, que le tamaris flétrira sous les assauts de la brume. Lors de notre vie quotidienne, dans l’affairement ordinaire qui se déroule selon le rythme immémorial du boire, manger, dormir, aimer, voyager, jouer, rien ne paraît que d’ordinaire, de doux, la reconduction à l’identique des mille et un actes minuscules dont notre parcours est tissé, auquel nous finissons par ne plus attacher aucune importance, ainsi est la vie qui va et glisse à l’infini dans une imperceptible rumeur.

   Jamais notre solitude n’est mieux perceptible que dans les instants où nos sentiments exacerbés par une joie ou une peine nous rendent sensibles à la fragilité des choses. Une peine, nous redoutons qu’elle ne s’accroisse, une joie, nous pensons qu’elle pourrait s’absenter de nous. Or, dans le grand et diapré mouvement de la geste humaine, jamais la totalité des présences n’est saisie d’un sentiment unique qui ferait basculer dans la tristesse ou bien l’euphorie et réduirait la foule des Nombreux à la perception intolérable d’une immédiate finitude. Toujours, dans le grand troupeau, des sujets redressent la tête alors que d’autres peinent à marcher sous le poids des fourches caudines. Seul un cataclysme universel, l’ouverture d’un abîme pourraient entraîner la multitude dans les rets étroits d’un gouffre sans fin. Le concept moderne de « résilience » pourrait s’appliquer à la figure mouvante de l’humanité. Toujours l’un de ses membres se relève pendant qu’un autre chute ou disparaît de la scène.

   Mais regardons cette fleur, l’ouverture étoilée de ses cinq pétales, la pulpe douce de sa chair blanche, virginale, éclatante, son cœur vibrant autour duquel dansent les étamines, la pureté qui la fait être, là devant nous, dans le prodige de la rencontre. La fleur est seule, nous sommes seuls. Deux solitudes jouant en chœur la parole d’êtres séparée qui, en cet instant de la vision, ont éprouvé une commune expérience. Chaque être s’accroissant de la venue de l’autre, chaque être ne se donnant alors que dans un regard dialogique qui aura une nécessaire fin. Fermons les yeux et s’efface de notre champ de vision Celle qui, dans sa simplicité, est venue nous dire le réel en son irremplaçable ferveur. Ne demeurera que le souvenir d’une image dont, peut-être un jour, nous douterons même qu’elle ait eu quelque consistance. Cependant notre solitude sera peuplée de mille événements singuliers que nous aurons vécus. A eux tous ils créeront un monde. Sans doute la plus belle chose qui puisse nous être offerte avant que la nuit n’arrive avec son manteau de silence ! Rien ne se peut que dans l’orbe de soi. Ceci nous le savons et le taisons. Par pudeur, par crainte, par simple superstition parfois. OUI, rien ne se peut que dans l’orbe de soi. Parfois la vérité s’énonce-t-elle de cette façon elliptique. Un genre de source inapparente dont nous sentons les ondes au profond de notre chair. Oui, au profond !

 

 

   

  

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