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15 mai 2020 5 15 /05 /mai /2020 08:07
Le rouge en toi, cette folie

 Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

 

   Le rouge en toi, cette folie. Pourquoi cette couleur et nullement une autre ? Avais-tu au moins une explication, une justification, une mesure rationnelle qui la posât comme essentielle ? A peine t’avais-je connue et déjà je savais ta brune affiliation à cette teinte qui paraissait te brûler de l’intérieur à la façon d’un feu muet. Avais-tu connu le rouge, autrement dit la fureur de la sensation dès ta plus tendre enfance ? Quelque Chaperon Rouge libidineux hantait-il ton imaginaire, immédiate identification, le Loup te poursuivant de ses sauvages assiduités ? Avais-tu, en ton adolescence que je pensais éruptive, été possédée par un Amant roux, cette déclinaison du rouge inclinant vers la densité de la rouille ? Donc une possible dégradation, une perte. Il y avait une telle confusion - peut-être, mieux, une fusion -, qui te prédestinait à vivre sous la bannière de cette vive tonalité autour de laquelle tu semblais t’être constituée, corps et âme en leur entièreté.

   L’aube, avec ses franges bleues, te lassait, elle était par trop boréale, frappée au coin de la froidure, couchée sous l’épaisseur des moraines et le morne vitrail de la gelée. Le zénith, s’il te chauffait à cœur, ne suffisait à te combler, sa clarté était trop blanche qui, sans doute, effaçait les images désirantes qui hantaient ton inconscient, manière de hallebardes fichées au centre violenté de ta chair. Seul le crépuscule semblait convenir à ta fantasque nature. Longtemps tu demeurais sur le bord de qui tu étais à fixer ces horizons incendiés. Quel langage parlaient-ils donc que nul ne pouvait comprendre, sauf toi, genre de Walkyrie excitant les valeureux guerriers, faisant, avec eux, libation de vin et d’hydromel tout en haut du plus étrange Walhalla ? Etais-tu cette Déesse innommée qui habitait quelque feu céleste, ne destinant aux hommes que sa rubescente volonté sous les coups de laquelle ils ne pouvaient que périr ? En tout cas, te décrire d’emblée n’aurait pu s’accomplir qu’au risque de ne dresser de toi qu’une risible caricature.

   Alors, plutôt que de dessiner ton réel, je m’amusais à croiser les fils d’un tapis, à tisser d’écarlates écheveaux au travers desquels, quiconque t’aurait croisée, t’aurait reconnue parmi des milliers d’autres présences. Je m’imaginais tisserand dans quelque sombre atelier ou bien, peut-être, genre de Pénélope défaisant la nuit ce qu’elle avait confectionné le jour, car il fallait différer, autant que faire se pouvait, la parution d’une image définitive de l’être mystérieux que tu dérobais à tout regard qui se serait fait trop curieux, trop inquisiteur. Peut-être n’étais-tu qu’une flamme, qu’une longue combustion dont nul ne pouvait apercevoir la fin ?

   Je te brodais donc de fils nacarat lorsque le velours de tes sentiments brillait avec douceur comme dans la lampe magique d’un oriental Aladin. Je te brodais corail, légère insistance, naissance d’un originel désir, juste un affleurement à la face des choses. Je te teintais d’une alizarine plus soutenue et c’était déjà jaillissement d’étincelle, gerbe d’escarbilles et l’embrasement n’était pas loin qui faisait son souffle de forge. Je te confectionnais dans une trame amarante et tu étais soudain perdue à la vie, promise à une mort immédiate, crucifiée à la hauteur de ton tyrannique désir.

   Oui, j’ai bien des prétextes qui me poussent à utiliser le qualificatif « tyrannique » pour la seule et unique raison que ton désir n’était que soif de toi, que ton ivresse s’immolait à sa propre source, que ta jouissance ne trouvait d’écho qu’à sa propre manifestation. Etais-tu l’orgueil personnifié ? Etait-ce la luxure qui couvait sous la cendre et, jamais, ne se dévoilait ? Il m’était bien difficile d’en décider au simple motif qu’un être passionné à l’extrême ne saurait recevoir de certitude d’une raison établie en ses fermes fondements. Sais-tu, parfois, me chauffant devant le feu de cheminée, alors que les bourrasques de vent sillonnaient le Causse de longues zébrures blanches, je me demandais si tu n’étais un génie tout droit sorti de mes itératives élucubrations. C’était un peu comme si, mêlant les flux de nos désirs réciproques, tous les deux ne fussions nés que de ce brumeux hasard que l’on nomme destin et qui se joue de nous en nous faisant croire que nous existons réellement.

   Il ne sera certes pas difficile de nous accorder sur nos êtres de peu et de rien, la vacuité est telle dès que l’on se penche sur le berceau des questions essentielles. Laisse-moi te dire, cependant, telle que je te vois, tremblante esquisse dans le portique de mes songes. Tout en haut de ces derniers, ces simples filatures de vent, hissées au-dessus de ta tête, pareilles à des plumes ébouriffées, quelques traits de sanguine s’égayant dans le gris de l’éther. Serait-ce l’effusion de ton mental  ou bien les flammes du Saint-Esprit venant visiter ta mystique figure ? Telle est ton étrangeté qu’elle nous fait dériver vers de flottantes pensées, si ce n’est sombrer dans un délire de hauts fonds. Et que dire de ton visage sinon le tracer de quelques rapides traits, de le presque dissimuler sous l’eau de quelque lavis, de l’annuler à la mesure de biffures qui semblent le reconduire dans le domaine indescriptible du néant ? Le haut de ton corps est translucide, un seul et unique champ de neige blanche où quiconque se perdrait si l’idée lui venait de s’aventurer en ces mornes solitudes. Tes jambes, une longue fuite de toi vers un sol que tutoie un escarpin noir, un seul, comme si ta venue au monde ne se disait que dans la prudence, dans l’effleurement, dans l’inconsistance en quelque manière.

   Mais le royaume des royaumes, mais la source incandescente qui te fait être : cette balafre entre groseille et cerise, cette faille empourprée qui signe ton mortel désir. Combien est curieuse cette esquisse de toi ! Combien est dérangeante, pour de fragiles natures, pour des âmes confites en dévotion, pour des prestidigitateurs de morale et des enlumineurs  de somptueuses éthiques, cette plaie béante qui offre ton sexe à l’acte sacrificiel. Car c’est bien de ceci dont il est ici question : de sacrifice ? Un sacrifice est toujours destiné à un Dieu, à une Déesse, à des fins de conciliation de la divinité. Mais qui vises-tu donc toi, qui ne serait nullement toi ?

   En réalité cette longue zébrure rouge qui semble ton prédicat le plus apparent, ne peut se lire qu’en tant que geste sacrificiel au terme duquel, terrible Walkyrie, tu anéantis sur l’autel du plaisir et de ta propre jouissance tous les valeureux guerriers que, par ton vol erratique et tes cris sauvages, tu ne destines nullement à la guerre, seulement à ta propre gloire, à ton rayonnement incandescent, à la sustentation de ton être qui ne semble pouvoir que se repaître de la chair mortifiée des autres. Cependant, Walkyrie, nous les guerriers ordinaires, les soldats libidineux, les centurions uniquement bardés de chair, non de métal, c’est TOI que nous voulons honorer, c’est là en ton centre rubescent que nous voulons nous immoler jusqu’à ce que mort s’ensuive. Notre origine aura été notre perte. Il n’y a guère d’autre vérité à annoncer sur cette Terre coloriée en bleu à la seule fin de cacher des rivières de sang. Oui, des rivières de sang !

 

 

 

 

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