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24 décembre 2019 2 24 /12 /décembre /2019 10:55
Passages, simplement (Partie 1).

                       Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

 

La pièce est blanche,

hallucinée de blancheur.

On la croirait vide

ou bien située

dans quelque inaccessible éther.

La pièce est vide,

 cliniquement vide.

La pièce n’est nullement habitée

 et son essence même est invisible.

Sa propre nature est si loin,

bien au-delà d’humaines espérances,

bien au-delà des catégories

au gré desquelles nous nous orientons.

 

Ici, mais peut-on dire « ici ? »,

l’espace est réduit

à son illisible épaisseur.

Il est pareil à l’éclosion,

au bord du jour,

d’un bouton de rose

qui ne connaîtrait

ni son centre,

ni sa périphérie.

 

Maintenant,

 mais peut-on dire

« maintenant ? »,

 le temps est aussi mince

que l’aile de cristal de la libellule

et se confond avec ce point fixe,

 loin, très loin

dans le corridor immense

de la galaxie.

La pièce n’est pièce

 que parce que nous la nommons.

Cessons toute parole

 et la pièce disparaît

comme si elle était atteinte

 d’une maladie honteuse,

peut-être de la peste

dont on entendrait

 l’effrayant bruit de crécelle,

cette anonyme frayeur se vêtant

des oripeaux de la Mort.

 

La pièce,

 mais est-ce seulement

une pièce,

 savoir un lieu abritant

des hommes et des femmes ?

Un foyer, un lieu d’Amour

avec ses ribambelles de joie

et ses clairs éclats de rire.

Pensant au rire,

au simple motif de lèvres

en modelant les harmoniques,

 nous sommes comme transi,

 insecte volubile que, soudain,

quelque entomologiste cruel

 aurait cloué sur sa planche,

nous laissant pour l’éternité

au silence.

 

Regardant ce qui n’est à l’évidence

Rien,

on se prend à douter de soi.

On déplie ses ailes

ou bien ses membranes,

on étire son corps de filasse,

on fait craquer ses jointures,

on fait bouger doucement

les pièces de son buccinateur

 et, en lieu et place de mots,

 seulement une manière

de résine blanche

qui fait penser

à la liqueur séminale

qui attendrait le dépliement

de son réceptacle.

 

Ô pièce qui fais penser

 à la terrible métamorphose

du vivant,

que ne viens-tu à moi

avec des habits de fête,

jouant de la guimbarde,

agitant osselets et cymbales,

suppliant le jour de m’illuminer

 de l’intérieur ?

On m’avait dit l’existence

 farouche

mais, à cette amplitude,

jamais je n’en aurais pu former l’image,

jamais tresser le moindre mot

qui l’eût fait tenir debout.

 

« Existence est un délabrement pervers »,

m’avait dit un Sceptique,

qu’aussitôt un Epicurien avait transformé en :

« Plaisirs de bouche et jouissance de la chair,

voici les deux pieds sur lesquels nous dansons ».

Alors qui croire dans ce pas de deux

qui dit une fois

le bonheur,

 la félicité,

une fois leur contraire,

 la tristesse,

 la mélancolie ?

 

Voyez-vous, je ne sais vraiment

qui je suis.

Peut-être une simple vermine

à l’image d’un Grégor Samsa avec

« un ventre brun en forme de voûte

divisé par des nervures arquées » ?

Comment pourrais-je le savoir,

éprouver les contours de mon être puisque,

confronté au Rien du Néant,

je suis Néant-Rien moi-même.

Voyez-vous combien il est terrible

de n’avoir même pas de nom,

 bien plus terrible encore

que de ne disposer

ni d’une adresse,

 ni d’une maison

qui y correspondraient.

 

Mais approchez donc,

écoutez le bruit du silence

parmi mes élytres d’amadou,

 voyez donc ma transparence,

elle n’est que le reflet de la vôtre.

Croiriez-vous exister, par hasard ?

Auriez-vous le toupet

de dire comme le René :

 « Je pense, donc je suis » ?

Auriez-vous l’audace

 d’éprouver le doute

qui vous confirmerait

 tel l’existant promis à un bel avenir ?

Architecte, pourquoi pas,

ou bien Médecin ?

Architecte du Vide, certes !

Médecin des Absents, certes !

Mais auriez-vous la mortelle suffisance

de tracer de vous un autoportrait

avec tête, buste, bras et jambes,

puis quoi encore ?,

alors que vous n’êtes

qu’une guenille

 traversée de vent,

qu’un épouvantail soucieux de ne faire peur

qu’à votre irrémissible inconséquence.

 « La pièce est vide et blanche », dites-vous,

empruntant mes propres paroles.

 Mais il n’en peut-être qu’ainsi,

Vous-Moi,

une seule et même irréalité

flottant dans le vêtement

taillé infiniment grand

de l’aporie.

 

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