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23 décembre 2019 1 23 /12 /décembre /2019 10:17
Lieux du manque

             Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

 

   Toujours, dans notre quête narcissique, demandons-nous au miroir de confirmer la totalité de notre être. Ainsi est-il attendu de lui qu’il nous dise l’amplitude de notre beauté, le degré accompli de notre intelligence, le luxe plein de notre corps. Seulement, dans notre face à face avec l’objet réfléchissant, nous excluons l’Autre, autrement dit nous révoquons l’espace de l’objectivité. Notre relation duelle se pare ainsi de la plus radicale des subjectivités et nous nous contentons de la réponse muette de l’objet qui n’est là qu’au titre d’une immédiate complétude. Assurés de notre juste esthétique, de notre accès satisfaisant à l’intellect, de la fidélité de notre anatomie, nous avançons selon la ligne de notre destin avec la certitude qu’en nous, se trouve une manière de vérité absolue : nous sommes dans notre propre entièreté, doués d’une belle autonomie, libres d’aller où bon nous semble puisque dispensés de toute dépendance à quoi et à qui que ce soit. Mais affirmer ceci ne pourrait avoir lieu qu’en présence d’enfants naïfs n’ayant pas encore atteint « l’âge de raison ». Un jugement lucide aurait bien tôt fait de démonter cette auto-complaisance liée à un ego le plus souvent fasciné par sa propre image.

    Car, s’il est bien une vérité facile à établir, c’est celle qui énonce dans la clarté que, jamais, nous ne sommes libres, que nous ressemblons à ce fragile esquif ballotté par les flots, constamment contrarié par des flux océaniques et des vents contraires, que nous ne croisons vers le large qu’à la recherche d’amers qui, le plus souvent, reculent, que nous tutoyons le profond des abysses plutôt  que la crête de la vague où brille la lumière. Ceci n’est nullement tragique. Ceci est l’une des composantes de notre essence, les fondations d’argile sur lesquelles nous avons bâti notre destinée. Ce qui, ici, vient d’être évoqué par des métaphores, peut se dire de manière bien plus elliptique, ainsi : nous sommes, irrémédiablement, des ÊTRES DU MANQUE. Ce qui est à portée de notre main, le plus souvent, nous le négligeons. Ce qui est au loin, dans la brume invisible, hors d’atteinte, c’est ceci que nous voulons et à cette fin nous bandons l’arc de notre volonté afin, qu’un jour parmi les jours de joie, nous puissions accoster au rivage de la Terre Promise.

   Mais parler de Terre Promise, c’est aussi, en un seul et même mouvement, parler d’une « terre perdue ». Car si nous sommes poinçonnés au vif de l’âme d’un sentiment constant de déréliction, c’est bien au motif de quelque chose que nous avons connu, un sentiment de félicité qui a été égaré au cours de notre trajet existentiel. Afin de comprendre ceci, il faut remonter très loin, au-delà de notre petite enfance et déboucher dans cet antre liquide, chaud, souple qui fut notre premier refuge dès après notre conception. Oui, la « conque maternelle » est ceci qui nous a accueilli avec la plus grande faveur qui soit. Or cet accueil n’était nullement déterminé par quelque cause que ce soit, il n’était ni la récompense d’un fait autrefois accompli, ni ne résultait d’une demande que nous aurions faite à des fins d’abritement (nous voulons parler de l’accueil, non de l’acte qui a présidé à la conception effective). L’espace que nous occupions était « naturel » (le culturel viendrait bien plus tard), immensément disponible. Il bougeait et nous bougions avec lui. Il frissonnait et nous frissonnions avec lui. Il était en joie et nous étions en joie avec lui.

   Comment mieux dire le lieu infiniment jouissif de l’unité, le site de la symbiose, la réalisation de la dyade dont les hommes sont en quête depuis l’aube des temps sans jamais y parvenir ? Leur plus patente erreur, de penser que cette fusion peut avoir lieu hors du refuge primitif. Jamais, dans la vie ordinaire, semée de troubles, agitée de chaos divers, prise en étau entre plaisir et déplaisir, les conditions ne peuvent être réunies afin qu’une totale plénitude soit atteinte qui ferait du Sujet un Univers à lui seul, un Monde complet pareil à la substance de la Monade. Toujours une pièce manque au grand mouvement de l’horlogerie existentielle et la comtoise fait osciller son balancier, remonter ses chaines dans un bruit de cliquetis qui est la scansion itérative de notre humaine condition.

   La complétude eût-elle été atteinte en quelque endroit de l’espace et du temps que le balancier se serait immobilisé, les poids figés, l’éternité s’annonçant alors comme le seul chiffre au gré duquel comprendre le destin des hommes. Sur Terre ? Au Ciel ? Va donc savoir, l’éternité n’a cure de ces ratiocinations de voyageurs errants qui ne savent ni où se trouve leur orient, ni où s’annonce leur occident. Tout est perte dans la vie humaine qui débute par la naissance, se clôture par la mort. Seuls les non encore nés ou les anciens vivants pourraient faire l’économie d’une telle réflexion. « Elle est métaphysique et trouble les consciences », diront les jouisseurs et les voluptueux. Et certes ils auront raison, sauf que jouissance et volupté sont des ingrédients aussi métaphysiques que l’Absolu ou l’Infini. Ils brillent tels des photophores dans la nuit des hommes, vacillent et puis s’éteignent alors même que leur souvenir s’est effacé, perdu qu’il est dans les mailles non reproductibles du temps.

    Mais cette relation duelle, privilégiée, unique en sa forme, n’inquièterait-elle les pères qui se trouveraient démunis au titre d’une faveur dont ils auraient été dépourvus ? Certes, il y de quoi désespérer mais seulement si l’on met entre parenthèses les  conditions d’essence relatives aux deux genres. Encore il nous faut recourir à une métaphore, cet inusable véhicule de la pensée imagée sans lequel nous resterions à court de démonstrations. Donc le Père, pour reprendre le slogan de Larousse, « Je sème à tout vent », a pris, à l’évidence, le statut de l’extériorité. Il a bien été celui qui a semé mais il est parti à la rencontre du monde avec une mission sociale : celle de la rencontre, de l’ouverture, celle, éminente, de promulguer la Loi, d’asseoir l’autorité, de répandre le Langage, de fixer les limites de l’aire de jeu. La Mère, quant à elle, s’est vu attribuer, en raison même de sa nature, la grâce de l’intériorité, le don d’illuminer le premier foyer où brille celui qui est une part d’elle-même. Si le Père, dans le cadre de la mondéité, parle en prose, la Mère elle s’exprime en poésie, en images, en intuition. Ces rapides points posés à la manière de quelque sémaphore, ici convient-il de comprendre que le sentiment du manque se vit essentiellement en direction de l’absence de la Mère, laquelle absence se lit comme la suppression du sol premier, la destruction de la demeure primitive en laquelle trouver ses propres fondements et donner impulsion au tremplin d’une vie future.

   Et, maintenant, en quoi la peinture de Barbara Kroll autorise-t-elle un tel commentaire ? Mais seulement eu égard à sa forme symbolique qui fait signe vers ce « partage du monde » dont Père et Mère sont les deux évidents protagonistes. La Mère est simplement suggérée par le motif de jambes croisées émergeant du fourreau d’une courte jupe. Le Père, lui, sa présence est allusive, elliptique, que nous invite à penser cette fenêtre ouverte sur le monde que figurent ces rapides traits de pastel bleu. Et l’Enfant, où est-il ? Absent de la scène ? Nullement, l’Enfant est à la croisée des chemins. Certes il est invisible. Mais à quoi donc servirait le symbole s’il ne rendait compte de cet invisible auquel renvoient les notations du visible : ce Père extérieur, cette Mère ici présente en mode fragmentaire, donc en mode d’incomplétude.

   L’Enfant donc résulte de la tension dialectique qui se crée entre Père-Loi, Mère-Accueil et c’est peut-être même sa présence qui est intuitivement perçue, ce naturel trait d’union entre les deux genres. On s’accordera volontiers à reconnaître que le motif essentiel du manque trouve ici au moins trois sources fondatrices du concept : la forme parcellaire d’un Père évanescent dont rend compte un cadre noir dans lequel s’enchâsse l’esquisse d’une vitre, l’ébauche d’une Mère dont ou peut même douter qu’elle possède un corps complet, enfin le néant de l’Enfant qui, peut-être, se confond avec la note blanche, neutre, abstraite d’un mur chaulé à grands coups de brosse.   

   Objection classique pour ne nullement dire inévitable : « l’Artiste, au moins, a-t-elle eu l’intention, ici, de poser le problème du manque ? » Bien évidemment nous n’en savons rien et il est fort possible que la Créatrice de la toile n’en ait rien su, posant sur le fond de lin quelques possibilités d’existence, quelques « accidents » dont la vie courante est prodigue.  Une telle peinture apparaît tellement sous les traits de l’énigme que la place est vacante, amplement ouverte à toutes les interprétations possibles. Ici se pose le problème de la réception d’une œuvre dont nul ne pourrait fixer les paradigmes exacts. Ici est le domaine de l’aléatoire, ici est le champ des significations multiples. Certes, dans toute visée d’image se glissent toujours deux perspectives selon lesquelles prédominent les éléments de dénotation, tel fragment du réel que viennent aussitôt contrecarrer des connotations de tous ordres, culturelles, spirituelles, des ambiances intimes, des climatiques diverses, des états d’âme réalistes ou bien romantiques, ou bien tragiques, les expériences sont si diverses qui traversent les consciences.

    Les chemins du manque, eux aussi, sont polyphoniques. La plupart du temps ils s’exercent sur les formes canoniques du temps et de l’espace, un temps qui fut que nous ne retrouverons plus, un espace privilégié qui s’est effacé au carrefour des jours. Autre sentier lui aussi fort prégnant, celui des sentiments, de l’amour, cet éternel présent qui, curieusement, ne pointe le plus souvent que les absences, les clairières vides, les îles solitaires, les rendez-vous manqués, précisément, les failles, les abîmes. Et si, par extraordinaire, le manque venait à disparaître, ne serions-nous pas dans la paradoxale situation du « manque du manque » ou du « manque au second degré » ? Peut-être est-ce là l’empreinte caractéristique de tout homme de se vivre tel l’orphelin, l’exilé, le nomade que nulle halte ne satisfait ? N’y aurait-il pas de cela dans notre constante frénésie, dans notre course autour du monde et des choses ?

 

 

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