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10 décembre 2019 2 10 /12 /décembre /2019 11:08
Arbritude

           « Les arbres, nos frères »

    Œuvre : Patrick Geffroy Yorfegg

 

***

 

 

                                                                                                    Le 9 Décembre 2019

 

 

               Chère Sol,

 

   Tu en conviendras avec moi, combien est étrange le fait d’affecter aux arbres ce qui, à l’évidence, est strictement humain, je veux dire la notion d’une « condition », ce que pointe la désinence en « tude » dont le néologisme « arbritude » est porteur. Habituellement le suffixe « tude » désigne la qualité, l’état de ce qui est prédiqué. Ainsi « finitude » indique-t-il l’état de celui qui est mortel ; « bravitude », l’état de celui qui est brave ; « servitude », l’état de celui qui est soumis. Mais, pour percevoir et juger sa propre condition, une conscience est nécessaire qui puisse démêler le vrai du faux, comparer, établir analogies et différences. Certes les arbres sont de grandes et admirables choses mais, pour autant, nul d’entre eux ne saurait se prévaloir de quelque faculté portant en son sein les vertus d’un libre arbitre. L’arbre est une masse de bois amorphe, opaque et disposât-il de cette fameuse âme qui habite son centre, qu’il ne pourrait, en aucune manière, connaître comme l’homme, la profondeur d’une morale, évaluer la qualité d’une esthétique. C’est ainsi, le vivant, qu’il soit animal, minéral, végétal suppose des hiérarchies et des classes d’action spécifique à chaque règne. Vouloir les confondre est pure décision, sinon gratuité ou bien simple jeu de l’esprit. Mais, en définitive, rien n’est si déterminé et tout est question de point de vue, c’est ce que voudrait mettre en lumière la suite de ce texte.

   Sol, sans doute me trouveras-tu, en cet automne pluvieux, d’humeur bien maussade et disposé à n’aborder que des dentelles spéculatives sans grand intérêt. Mais qui donc aujourd’hui, sinon un songeur éveillé du genre de Jean-Jacques méditant sa « Cinquième Promenade » sur les bords du Lac de Bienne s’inquièterait du sort des arbres et de leur position dans l’échelle des tons existentiels ? Mais tu connais assez mon travers de ratiocineur éternel cherchant dans le réel des motifs d’émerveillement qui n’y sont peut-être présents qu’au titre d’une pure fantaisie. Mais peu importe cette constante hypostase du monde qui le réduit à la taille de l’infinitésimal, il faut se battre contre vents et marées afin que, la dimension du sens enfin désoperculée, s’offre à notre regard l’unique beauté des choses. Vois-tu, ces arbres-ci figurant dans cette belle œuvre, il faut les agrandir à la taille dont ils sont réellement investis pour peu qu’on veuille bien les considérer selon les puissances qu’ils méritent.

   Pour ceci, il est nécessaire de se doter d’un regard « génétique », je veux dire d’une intention qui, dans le réel, ne s’appesantisse nullement sur le statique, l’immobile, le refermé, mais s’envisage au gré d’une genèse du vivant. Il s’agit de voir le monde tel un surgissement qui ne s’accomplit qu’au rythme d’un déploiement, celui-ci se dissimulât-il à nos yeux distraits. La prise en compte de la réalité est toujours le résultat d’un processus, nullement le constat de motifs qui seraient aliénés à leur propre présent indéfini, lesté de semelles de plomb. Mais, Sol, que se passe-t-il donc lorsque nous prenons acte de ces arbres par exemple qui nous présentent les esquisses mouvantes et polychromes de leur être ? D’abord c’est une perception élémentaire, une manière de geste organique, réflexe, sans grande importance. C’est le niveau de la matière en sa plus évidente pesanteur. Puis intervient la sensation, pareille à un train d’ondes se propageant au centre de notre conscience, c’est, pourrait-on dire, le niveau physiologique où les processus jusque là latents, commencent à s’animer. Puis se met en route le mouvement d’intellection que sous-tendent les concepts. C’est le niveau psychologique. C’est le degré à partir duquel l’objet considéré, l’arbre en l’occurrence, se déleste de sa gravité, s’allège en quelque sorte.

   Enfin, parvenu au terme de la genèse d’acquisition des formes, se présente à nous le sens ultime dans lequel se donne le concret, à savoir cette animation transcendante qui ôterait jusqu’à toute forme de présence aux choses, les plaçant dans un genre de cimaise presque inaccessible. C’est le point focal spirituel, l’altitude métaphysique qui, par définition et en pratique, est le dernier échelon auquel puissent prétendre volonté et désirs humains. Donc, de la perception à la spiritualisation, en passant par le phénomène de la sensation et celui de l’intellection, le cercle est parcouru dans sa totalité qui nous livre l’arbre tel qu’en lui-même, nullement une réduction aux motifs du tronc, des branches et des frondaisons mais l’atteinte d’une poésie qui en manifeste l’étendue réelle. Ce trajet est rien moins que le passage de la concrétude à celui de « l’arboritude », à savoir de l’existence à l’essence. Ce qui, le plus souvent, est présenté telle une indépassable dualité, le sensible et l’intelligible, trouve ici son accomplissement dans une unité qu’autorisent l’énergie du concept, la vigueur de l’imaginaire.

   A présent il nous faut parler de l’œuvre, y décrypter quelque linéament qui la rend attachante et modifie notre première estime du réel, le spiritualise en quelque sorte. Ecrivant ceci, tu te doutes bien, ma chère Nordique, que je pense à tes immenses forêts boréales habitées de bouleaux au troncs argentés, d’épicéas vert foncé, de mélèzes dont les aiguilles se parent, en automne, de belles teintes corail. Ici, le ciel est un poudroiement mêlé de lave et de cendre. Un peu comme au premier matin du monde après que, d’un nuage primordial, comme surgissant d’une corne d’abondance, les choses commencent à s’assembler, à connaître les contours de leur être. On devine encore, à l’horizon, des bruits sidéraux indistincts, peut-être la lointaine musique des sphères, un rayonnement cosmique déferlant jusqu’aux limites de l’univers. Tout commence à naître, mais tout est déjà dans une subtile harmonie. Tout comme moi, je suis sûr que ces teintes de brun, ces brous de noix, ces châtains, ces sépias, ces terres d’ombre, te comblent, elles ressemblent tellement au sol qui nous accueille, à cette glaise souple, à ce limon dont nous enduirions volontiers nos corps si l’éducation ne limitait nos actes à des pratiques admises, consensuelles.

   Là nous rejoindrions la matière en sa lourde pesanteur. Là nous ne serions plus que de vagues entités matricielles en quête d’un lieu de l’origine. Tu sais, ces harmonies automnales me font penser aux dessins de Victor Hugo réalisés à partir de marc de café, de fusain, d’encre brune, tout ceci traité en subtils lavis : « Dolmen où m’a parlé la bouche d’ombre » ; « Les Orientales ». Romantisme, fantastique, poésie, imaginaire ont agrandi notre regard jusqu’au point ultime d’un évanouissement. Ce sont bien eux, les arbres sur lesquels nous méditons, qui nous ont portés jusque là, dans une manière de singulier jeu d’échos, de réverbération se miroitant à l’infini dans le creuset de notre âme, dans l’âme du peuple sylvestre, peut-être en raison d’un pur mimétisme. C’est une seule et unique chose, notre nature imbriquée dans la Grande Nature qui se désespère d’attendre et nous appelle malgré, ou en raison de notre confondante surdité.

   Occupant tout le milieu de l’image, les frondaisons ne se lisent plus en tant que telles, elles participent aux deux principes du Ciel et de la Terre qu’elles synthétisent au gré de cette image floue, fondue, on dirait un pastel, une estompe qui rendraient compte d’un végétal se donnant au-delà de sa propre texture, peut-être une simple effusion, une sorte d’état gazeux qui, au final, ne serait plus ni préhensible, ni visible. Puis, sur la gauche des sapins apparaissent mais toujours nimbés d’une brume diaphane, si bien que nous pourrions douter le la justesse de notre perception. Peut-être ne sont-ils que de vagues hallucinations nées au rythme de notre imaginaire ? Seule, possiblement, la bordure de neige se laisserait-elle appréhender en sa plus effective réalité. Mais sa présence est instable, point de passage du solide au liquide, durée éphémère qui se vêt des atours d’un instant improbable. Progressant dans l’image, notre cheminement a davantage ressemblé aux contours imprécis d’un songe qu’au côtoiement d’un concret dont nous n’aurions nullement douté qu’il existât de telle ou de telle façon en une inaltérable forme.

   Tu le sais bien, mon Double du lointain, que nous ne nous abreuvons jamais mieux aux images qu’en  les laissant dans leur marge d’incertitude. Trop affirmées elles réduisent le tissu de notre liberté, elles enserrent nos anatomies dans la vêture fibreuse de quelque chrysalide. Si l’on ne considérait l’arbre qu’à l’aune de son architecture, combien nous y réduirions sa voilure ! En termes de marine, il nous faut larguer les amarres, hisser la grand-voile, déplier le foc et cingler en direction du Grand Large : là seulement brille l’Esprit qui mérité une Majuscule à l’Initiale. N’y aurait-il que la matière et nous serions nous-mêmes pareils à des tubercules dans le silence de la terre !

 

                                        A ta belle forêt. A toi qui la regardes avec justesse.

 

 

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