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12 novembre 2019 2 12 /11 /novembre /2019 16:54
Partir du blanc

        Photographie : Léa Ciari

 

***

 

 

   Où est le monde en sa multiple et laborieuse apparition ? On ne le sait guère qu’à la hauteur de sa propre intuition. On suppute ici l’eau étale de la mer, là le pic enneigé, encore plus loin la plaine d’herbe couchée sous le vent. Où est le monde réel que pourrait rejoindre le monde symbolique, celui du rêve, de l’imaginaire, de la création ? Le monde-tel-qu’il-tourne, provisoirement, on a décidé de le biffer, de poncer ses aspérités, de réduire à néant toutes les déterminations matérielles au gré desquelles il se donne à voir tel l’inévitable destin qui nous est remis pour l’éternité. Avant le monde des choses et des objets pluriels on veut créer un avant-monde où tout fera sens dans la plus efficiente des libertés qui soit. On sera l’ordonnateur de ce microcosme, on y évoluera à sa guise, on portera les vêtures que l’on aura choisies et peut-être, du reste, ne vivra-t-on qu’au sein de sa propre nudité.

   Partir du blanc et seulement ceci afin qu’une possibilité nous soit donnée d’ouvrir tous les horizons au motif de notre unique volonté. Ici, dans la lumière crue et neuve du jour il n’y a pas d’autre alternative que de demeurer dans cette belle neutralité, de s’y glisser comme dans la corolle virginale du lys et d’y trouver son propre refuge. Le retour en une forme primordiale en quelque sorte, on en deviendrait, au terme de cette régression, les simples étamines, la promesse d’avenir, la puissance germinative. On serait la modeste graine, le signe avant-coureur de toute création, le point infinitésimal au gré duquel se déploiera notre propre genèse, celle aussi de l’œuvre que nous portons au plus intime de notre être. Car créer est toujours partir du Rien, du Silence, du Blanc qui, en quelque manière, les synthétise.

   Oui, car le Blanc est une totalité, un genre de sphère qui contient en son sein toutes les virtualités du monde. Du Blanc tout peut faire efflorescence. Du Blanc peut aussi bien sortir la couleur que se déployer le domaine des sons. Tout y est en creux, en réserve, en instance de surgissement. On dit « Blanc », cette seule syllabe grosse de promesses et on a d’emblée, non seulement le cercle des choses blanches, mais aussi tout le carrousel animé des objets et des êtres. Le Blanc est une corne d’abondance d’où tout provient et où tout retourne. Le Blanc n’est nullement une couleur, nullement un prédicat et, cependant, il les contient tous depuis sa décence pleine d’énergie.

   Du Blanc, tout peut se lever. Aussi bien la pourpre que l’alizarine ou la terre de Sienne. Les couleurs ne peuvent produire que leur propre couleur : le rouge du rouge, le bleu du bleu, l’améthyste de l’améthyste. Elles sont déjà si saturées de matière que nulle autre teinte que celle qui leur est propre ne peut en émaner. Le Blanc, lui, est disponible, accueillant à tout signe qui voudrait bien y figurer, y déposer sa trace. Sur le Blanc - cette neige, cette écume, cette sublime lactescence -, vous pouvez apposer tout attribut imaginé par votre caprice ou bien votre fantaisie. Le Blanc est éminemment matriciel, vulvaire en quelque sorte. Il est le lieu-origine où tout ce qui figure dans les représentations mondaines trouve le tremplin de sa manifestation. Il y a une évidente homologie des substances primaires, si bien que l’équation suivante peut se poser sans difficulté : Blanc = Silence = Vide. Le Blanc sans Silence est taché, dénaturé, sorti de son essence. Le Blanc sans le Vide est déjà ouvert à cette plénitude qui lui ôte ses plus sûrs et vrais fondements. Aussi, dès que le Blanc s’anime, qu’une empreinte y figure, c’est tout aussitôt le Silence qui s’enfle de rumeurs, le Vide qui se cerne de contours. Blanc, Silence, Vide sont de pures idéalités qui se métamorphosent en existentialités dès l’instant où leur nature essentielle accepte la différence, le tremblement, l’irisation.

   L’Atelier - qu’aussi bien l’on pourrait nommer « Chambre nuptiale » -, tellement il s’agit de noces du créateur et de la création, est entièrement remis à la blancheur. Comment pourrait-il en être autrement puisqu’ici, c’est bien ce fameux « avant-monde », cette touche simplement originelle qui se donne à voir tel le champ de neige immaculé à l’abri de toute initiative modificatrice de son propre état. Tout est dans la retenue, dans le geste suspendu. Tout est Blanc qui attend que quelque chose s’ouvre et profère comme un chant premier du monde. On dirait l’intérieur d’une chapelle qu’entoure sans doute un cercle invisible de Pénitents Blancs en prière. Toute présence est de nature hiératique, ascétique, atmosphère si pure que rien ne pourrait venir en troubler la subtile harmonie.

   Un cadre au mur dont on ne sait très bien s’il s’agit du pourtour d’une fenêtre ou d’un miroir, ne laisse paraître qu’une sorte de frondaison grise indistincte. Des murs à la chaux dans leur insondable torpeur, leur profond repos. Un peuple de toiles blanches attend l’instant de son effraction par lequel sera brisé son anonymat. Au premier plan, un linge posé sur une chaise dans son signe de profonde neutralité. Seule la chaise commence à offusquer la blancheur, à la tirer hors de son cercle d’immobilité et de mystère. Tout pourrait demeurer ainsi jusqu’à la fin des temps sans que quiconque s’en aperçoive. Mais la vie n’aime guère le retrait, la position amorphe dans le cycle des jours. Mais la vie aime l’effusion, la lutte des couleurs, le bruit des carillons et les danses et les fêtes et les symphonies.

Partir du blanc

        Peinture : Léa Ciari

  

   Alors du Blanc, soudain, tout va se déplier et croître en direction des hommes et des choses. Oui, c’est bien un bruissement que l’on entend qui, peu à peu, se précise. La brosse court sur la toile qui chante et sonne sous la pression. De champ blanc qu’il était, voici que le subjectile se met à vibrer de couleurs et de signes divers. Le Blanc devient Couleur. Le Silence devient Parole. Le Vide s’emplit d’une multitude de Significations. Tout ce qui demeurait devient subitement vacant, animé de ses propres forces internes. Pour autant, le Blanc est-il vaincu ? Non, c’est lui qui mène le bal et autorise ces figures qui paraissent sur le rectangle de lin ou de coton. Du fond qui était infiniment Blanc, monte un noir qui sera le fond où la figure s’imprimera, dévoilera ses caractères tangibles. Les couleurs sont la conscience de la toile alors que le Blanc en est l’inconscient, la floraison discrète et immémoriale des archétypes qui tracent la voie de toute destinée humaine. Puis c’est un ovale de bleu léger et de teinte de chair assourdie. Puis c’est une plage plus claire. Puis c’est le même bleu sous la forme d’un V. Puis c’est un gris qui clôt la venue des couleurs.

   Dans ce cercle l’Artiste a tracé les lignes d’un Autoportrait. Mais qu’est-ce donc qu’un autoportrait ? Si ce n’est imprimer sur la toile livide et Blanche des jours les traits de sa propre apparition ? Du néant Blanc d’où nous provenons tous, tirer les lignes d’un possible sens. Annuler l’angoisse existentielle - si du moins ceci est humainement possible -, et habiller les limites de la vacuité des vêtures qui nous la donneront pour fréquentable, acceptable, supportable pour le temps qui nous est alloué auquel nous voulons donner forme et contenu. Considéré de cette manière l’art ne serait, avant tout, dans ses desseins secrets, que la tentative d’occulter le Blanc (ce mystère, cette angoisse) et d’y substituer la roue colorée et diaprée d’un exister tangible, visible, préhensible. Or cette conception n’est nullement réductrice des motifs à l’aune desquels se développe toute esthétique. Cette dernière, tel le magnifique iceberg ne nous dévoile que sa partie émergée. Qu’en est-il de celle qui dissimule à nos yeux son étonnante profondeur ? Mais se questionner est déjà résoudre l’énigme. En toute réalité, nous les hommes, ne sommes-nous de simple figures Grises médiatisant le Blanc-Origine et le Noir-Existentiel ?

  

  

  

 

 

 

 

 

 

 

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