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22 novembre 2019 5 22 /11 /novembre /2019 15:20
Parfois l’on ne sait plus

                Edition : Léa Ciari

 

***

 

   Voyez-vous, c’est un matin lorsque l’heure est bleue, que les ombres émergent à peine de la nuit, que les bruits sont encore étouffés, que les hommes sont pris d’un lourd sommeil. On croirait le monde endormi, déserté par ses habitants. On croirait à un début ou à une fin des choses. On s’est levée tôt, dans le premier déclin de la nuit alors que les vagues de clarté rôdaient au sol, mêlées à une brume étrange, encore saturée d’ombres denses. On était à la lisière du rêve et de l’éveil, dans ce territoire sans nom et sans contours qui se nomme aube et hésite à se dévoiler.

On était à soi mais dans une manière

 de transition,

de passage,

d’inaccomplissement.

 

   Une partie de soi, on l’avait laissée sur les rivages brumeux de l’inconscient, là où rien ne faisait sens que dans l’approximation et l’inconstance. On avait du mal à se saisir, à rassembler le massif de son corps autour d’une nervure qui en assurât la parfaite cohésion.

 

On était disséminée en quelque sorte,

un fragment dans l’irréel présent,

une partie dans les strates invisibles du passé,

une bribe en sustentation dans un illisible futur.

 

   Comment vivre alors dans cette nébuleuse étroite qui distillait la lumière comme l’aurait fait une antique meurtrière, un oculus percé dans le ventre d’une lourde muraille ? On n’avait d’autre choix que de se poster, là, dans cette marge d’incertitude, juste en arrière de la fenêtre qu’un rideau de tulle voilait à la façon d’un sfumato vénitien.

 

Parfois l’on se sait plus.

  

   Certes, à adopter cette simple et naturelle posture il y avait comme une sorte d’immédiate satisfaction.

 

On se rassurait de l’immobilité de son être,

on s’abreuvait aux sources du silence,

on témoignait de soi dans la nuée de l’heure.

 

   Le temps, c’était comme si on l’avait réduit au vol d’un insecte transparent qu’on aurait tenu sous la fascination de son propre regard. Oui, ce temps constitutif de son intime destinée, voici qu’on le maîtrisait, du moins en avait-on la brève certitude. C’est ceci qu’il aurait fallu faire pour connaître le dépliement fabuleux de la liberté : s’ouvrir à l’existence dans la retenue, appréhender l’instant qui venait et le figer dans une glu, se munir d’une perche d’équilibriste et longer le fil existentiel en l’effleurant du bout discret d’une ballerine. Ainsi les choses de la vie, si peu sollicitées, se seraient inclinées à l’aune de cette délicatesse et nul danger ne se serait manifesté à l’horizon, seulement un genre d’onde infinie courant le long de sa propre mesure.

 

Parfois l’on se sait plus.

    

   On s’est distanciée du temps, de l’espace, autrement dit on survole son être comme l’oiseau du ciel survole la terre, le souci des hommes, leurs stalagmites de chair souvent inutilement dressées vers l’azur. Les dieux l’ont déserté, l’azur, il n’en demeure qu’un genre de coquille vide contre laquelle se heurtent les chercheurs d’impossible, les quêteurs d’une indicible joie. Alors on s’aperçoit devant son propre regard, placée sur la vitre d’un futur qui brasille et souvent réduit à la cécité.

 

On voit la sombre silhouette de la tête,

on suppose la chair duveteuse du cou,

on aperçoit le corps drapé dans son étole nocturne.

 

   On se surprend à se découvrir telle une terre du lointain dont n’aperçoit même pas la forme, uniquement un vague flottement parmi les écueils du monde.

 

Parfois l’on se sait plus.

 

Qui l’on est.

Vers où l’on va.

Quel est le but

de son cheminement.

 

    On a si peu d’assurance à être soi-même qu’on choisit le peuple étroit de la solitude. Rencontrerait-on les Autres que l’on tremblerait au seul fait de ne pouvoir que se fondre en eux, disparaître dans la masse confuse des discours, des gestes, des marches apeurées de la meute humaine.

 

 

Ce que l’on fait avec empressement :

 se rassembler autour de soi,

s’encoquiller,

revenir au germe fondateur,

se faire graine dans quelque pli inaperçu

d’un limon originel.

 

Là on est bien,

là on demeure,

là on se rassemble

dans la craintive avancée du jour.

 

Parfois l’on se sait plus.

  

    Là on a fait l’essentiel du chemin. Les choses de la vie sont oubliées, les objets loin, les obstacles dissimulés dans une réserve d’ombre, les soucis cloués au dais de la mémoire, les projets encore soudés à leur propre texture. Voyez-vous, l’essentiel se donne curieusement dans cette haute irrésolution. Ou bien l’on agit et se referme sur nous le piège de l’insatisfaction : jamais nous n’atteindrons cet idéal que nous postulons comme possible. Ou bien l’on reste à demeure et l’on se rassure du fait que rien n’étant décidé, tout se donne comme imaginable, virtuel, envisageable. On est là, au plus près de soi, non certes dans une coïncidence absolue, ceci ne se verrait que dans une condition qui n’est nullement celle des Mortels.

 

On s’imagine,

on pose sa propre hypothèse,

on sculpte sa statue d’ébène et d’ivoire,

on l’oriente vers le jour qui vient

et l’on attend. 

 

Parfois l’on se sait plus.

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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