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19 novembre 2019 2 19 /11 /novembre /2019 11:02
L’empreinte subtile de la joie

                Œuvre : Léa Ciari

 

***

 

 

   Existe-t-il une manière de regarder l’image qui serait totalement objective, son sens plénier apparaissant dans la lumière de l’évidence ? Alors une brève vision suffirait à nous donner la certitude que nous nous y connaissons en sentiments humains, que la profondeur mentale de nos alter ego ne nous poserait plus de problème, que nous verrions en eux comme le devin dans le marc de café. Nos coreligionnaires, nous les découvririons transparents et ils ne diffèreraient guère de la feuille de cristal n’ayant plus, pour nous, aucun secret. Qui donc n’a jamais rêvé d’être atteint de cette sorte d’omniscience qui, d’emblée, poserait devant nous le monde en sa naïveté originelle ? Il ne resterait plus qu’à le feuilleter comme un album, à lire dans ses pages les caractères clairs qui ne seraient plus hiéroglyphes mais simples mots rayonnant depuis la dimension ouverte de leur centre. Cette pensée est-elle de l’ordre du simple fantasme ou bien pourrait-elle recevoir quelque justification au motif que, nous connaissant mieux les uns les autres, la climatique humaine en serait apaisée, l’harmonie en devenant la figure de proue ?

   De temps à autre, dans les premières brumes d’automne alors que s’annoncent les frimas hivernaux, convient-il d’allumer, au foyer de nos consciences, quelque feu qui nous dirait la positivité de l’être, des choses, du monde. L’image que nous propose l’Artiste, c’est elle qui a déclenché ce vouloir savoir de l’Autre en son étrange configuration. Si nous parlions, il y a peu, de clarté, de cristal, de transparence, nous voici ici placés dans l’ornière étroite de l’énigme. Tout s’y donne dans le flou, tout y fait signe dans l’approximation. On dirait une forme humaine, dont nous ne pouvons décider si elle est masculine ou bien féminine, identique à la vision qui se présente lorsque nous tâchons de faire l’inventaire de quelque insecte logé au cœur d’un bloc de résine.  Image du doute et de l’interrogation. Nous voyons sans voir et ceci est la prémisse au carrousel infini des interprétations sur la nature de ce qui vient à nous, sur sa forme exacte, sur son identité.

   Mais peu importe, cet astigmatisme, ce dédoublement des formes ne feront que mieux fouetter notre intellect, lequel s’ingéniera à bâtir toutes les hypothèses imaginables. Cependant, il faut choisir mais laisser planer un certain air de mystère. Disons qu’il s’agit de la silhouette d’un quidam placé sur le seuil d’une maison. Il pousse la porte. La clarté est derrière lui. Le rectangle sur lequel il se découpe est le seul indice à partir de quoi il fait fond. Pour notre propos, contrairement au vœu exprimé plus haut, il demeurera dans ce coefficient d’imprécision, de mutité, de silence dont nous pourrons tirer, peut-être, quelque explication, sinon objective, du moins liée au plaisir de laisser flotter l’imaginaire, de lui donner une nourriture substantielle dont il tirera une fable à sa guise. En une première saisie de ce réel ourlé d’obscurité native, de nébulosité manifeste, nous disons que cette composition photographique, du moins pour nous, s’annonce tel le symbole de la joie, du rayonnement, de la coïncidence du Sujet avec lui-même et, sans doute, avec la présence d’une altérité qu’il vit comme son double. On ne franchit nullement le seuil d’une maison - on la suppose familière de qui s’y inscrit en tant que Visiteur -, sans éprouver quelque sentiment profond. Ici, l’image le donne pour précieux, unique, donation de l’instant en sa plus effective parution. Franchir un seuil est toujours action douée d’un sens profond, immédiat, s’inscrivant dans le pli le plus mystérieux de la psyché.

   Certes ce mouvement peut être suivi d’une déception, d’une hésitation, déboucher sur un chagrin ou une tristesse. Mais ici, dans cette effusion dorée, subtile, de la lumière, dans la posture ouverte du personnage, dans cette sorte d’élan qu’il met à accomplir un pas, nous devinons une âme sereine, rassurée, l’exacte dimension d’une joie se donnant à quiconque, de retour au foyer - pensons à Ulysse -, retrouve les assises fondatrices de son être. C’est comme si un objet uni, subitement fragmenté - pensons à la forme ancienne du symbole -, retrouvait dans une sorte de juste euphorie les contours de sa propre présence au monde. Toute joie profonde est immobile, silencieuse, c’est simplement un glissement de l’âme, une buée s’élevant de l’eau de la lagune, le tintement d’une fontaine dans le jour qui bleuit. Cela s’irise doucement, cela se réfugie au centre de soi, cela fait son feu inapparent au plein même de la chair. Cela fait tout, sauf effraction. C’est pour cette raison que nous nous inscrivons en faux contre l’assertion de Simone de Beauvoir lorsqu’elle dit dans « Mémoires d’une jeune fille rangée » : « Je me laissai soulever par cette joie qui déferlait en moi, violente et fraîche comme l'eau des cascades ». A la rigueur nous pourrions garder la fraîcheur de l’eau mais ignorer le reste qui ressemble plus à la violence d’une passion qu’au doux remuement d’une félicité.

   La joie ne marche nullement au pas. La joie n’appelle ni rythme, ni cadence. La joie ne demande ni clairons, ni trompettes. La joie est la joie et pourrait se contenter de cette curieuse tautologie, « curieuse » pour qui n’en a jamais éprouvé la merveilleuse onction. La joie n’est nullement démonstrative et se refuse avec obstination à toute exposition, à toute forme de spectacle. La joie est une onde purement intérieure qui est le point d’acmé, d’effervescence, de la subjectivité lorsque celle-ci n’est purement considération de soi, exhibition de l’ego mais, au contraire, effusion de l’être dans la justesse de son en-soi. Voyez quelqu’un placé sous le signe d’une joie véritable. En quels signes reconnaîtrez-vous la beauté du sentiment intérieur qui l’envahit et le comble tout à la fois ? Seulement quelques indices aussi rares que presque totalement invisibles : une lumière dans la pupille, le battement d’un cil, un sourire à peine esquissé, une marche légère, printanière, pareille au pollen qui poudre l’air.

   Alors, maintenant, combien il est heureux pour nous de nous abreuver à la belle et exacte phrase de Vladimir Jankélévitch dans « La mauvaise conscience » : « La définition de la joie, c'est qu'elle est pure lumière sans ombre ». Oui, combien cette « pure lumière » bourgeonne et palpite dans cette image. Elle est attouchement sur le visage d’un nouveau-né. Elle est premier baiser ému entre deux amants. Elle est peau fragile aux premiers rayons du soleil. Elle est l’empreinte invisible du crépuscule, doux basculement du jour dans la nuit qui l’accueille et l’attend. Et la litanie des métaphores pourrait ainsi dérouler ses anneaux à l’infini, tressée des émotions les plus impalpables, des troubles les plus délicieux qui se puissent imaginer. Il n’y a pas à demander, à attendre la joie, encore moins à l’implorer. Demande-t-on au ciel la raison de sa couleur, la profondeur de son air, la limpidité de sa trace ? Non, tout ceci coule de source et vient à temps devant nos yeux, à nous les hommes.

   L’épreuve de la joie, jamais ne peut être envisagée en conformité avec un réel que l’on aurait sollicité, provoqué en quelque sorte. L’unique joie resplendissante n’est nullement celle qui peut s’expliquer par quelque détermination qui en justifierait l’apparition. Nulle joie n’est logique qui découlerait du souverain Principe de Raison, nulle joie n’est le résultat d’un enchaînement systématique de causes et de conséquences. Bien à l’opposé, la joie est libre de soi, libre d’un espace qui la cloisonnerait en son être, d’un temps qui lui allouerait un maintenant et nullement un autre. La joie est simplement libre d’être joie, c’est dire qu’elle est une manière d’absolu qui, jamais, ne peut s’enfermer dans l’étroitesse d’un dogme, dans la fantaisie de formules magiques, pas plus qu’elle ne peut être l’aboutissement de quelque projet. Il est accoutumé de prononcer la joie illuminant de rares et hautes figures : du saint contemplant son Dieu, du savant résolvant de difficiles équations mathématiques, du virtuose interprétant une sonate, du mystique en sa rencontre avec son corps éthéré, de l’artiste mettant au jour cette peinture qui, jusqu’ici, se donnait comme un inaccessible futur. Certes, ce sont bien là des joies mais, pourrait-on dire secondaires, dérivées, livrées clés en main au seul prestige des curieuses et désirantes destinées humaines. Or toute véritable joie est trop haute pour être ainsi bradée, remise au souci d’une matérialité, soudée au gré de la pesanteur terrestre.

   Nous sommes présentement arrivés au point où il nous faut faire se retourner l’image, l’amener à subir un genre d’involution, la soustraire à une première vision qui l’avait déposée sur les fonts baptismaux d’un ravissement qui n’aurait trouvé ses propres fondements qu’au regard d’une extériorité : la rencontre d’une altérité amie ou aimée, le retour au foyer, une sécurité éprouvée, un confort retrouvé. Mais, faisant ceci, nous avons biaisé la joie en la justifiant, c'est-à-dire en la faisant chuter de son essence pour la placer dans l’inextricable réseau des conventions et des drames humains, des désirs réciproques et des antinomies originelles. Tout ceci il nous faut le gommer. Il nous faut rétrocéder dans un temps antérieur de l’image où ni le seuil ne se donne comme support de sens, ni la maison n’apparaît comme accueil de ses hôtes, qu’ils y habitent ou y reviennent.

   Alors la joie dépouillée de ses possibles et aliénants artéfacts sera la joie en elle-même, parvenue au site de sa plus exacte parution : JOIE POUR LA JOIE. A partir de ce moment-là, la joie ne s’enlèvera qu’à partir d’elle-même et y retournera constamment, avec la plus belle des facilités, à la manière dont un cerf-volant sillonne le ciel à la seule force de son esthétique aérienne. Plus rien alors, ni la teinte d’or de la toile, ni la clarté du jour, ni les vitres enchâssées dans la porte à titre d’anecdote, ni la figure d’ombre n’auront plus de quelconque importance. De simples apparences s’affichant et s’effaçant au gré des secondes qui passent.

   JOIE EGALE JOIE, ainsi s’énonce toute création, soit-elle artistique en sa plus belle nature. Rien d’autre qu’une UNITE vers qui tout converge, dont part tout sens dont, nous les hommes, nous enquerrons au gré du temps qu’il fait, de la Belle qui passe, de l’or qui brille dans la confidence de sa matrice de terre. RIEN QUE LA JOIE !

 

  

 

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