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15 novembre 2019 5 15 /11 /novembre /2019 09:25
Ce qui, ici, se reflète

    "Sans titre", fusain, Kersuzan 2011

           Œuvre : Marcel Dupertuis

 

***

 

   Ici, regardant, l’on n’est assuré de rien. Pas même de soi dans le tremblement du jour. Qu’y a-t-il à l’horizon des yeux, si ce n’est cette énigme qui vient à nous à la manière d’une illisible trace, d’un complexe hiéroglyphe ? Quant au fond de l’image, vers quoi nous entraîne-t-il ? S’agit-il d’une aube automnale avec son destin de feuille morte ? Ou bien est-ce le crépuscule avant-coureur, avec son empreinte terre de Sienne, ses rêves d’argile et de glaise qui nous reconduiraient à notre hypothétique origine ? Il en est des œuvres comme du réel qui, parfois, se plaît à s’occulter dans l’ornière de quelque chaos. Regardez donc les toits de zinc et de plomb de Paris en une brumeuse matinée. Viennent-ils à vous dans la clarté ? Tracent-ils, pour vous, le contour précis d’un alphabet dont vous pourriez tirer une histoire vraisemblable ? Certes non, ils sont identiques au rêve nervalien d’outre-présence que ferment de lourdes et incompréhensibles « portes de corne et d’ivoire », celles-là mêmes qui ouvrent le domaine de l’univers invisible.

   Oui, ici, l’Artiste franchit la membrane du réel, déconstruit le monde pierre à pierre et le repense à sa manière qui ne peut être qu’un genre de nouvelle édification, de Tour de Babel aux merveilleux langages, non encore approchés. Ils résonnent telles de précieuses paroles, ils sont des genres de concrétions qui se lèvent, qui ouvrent la voie d’une pensée nouvelle, d’une dimension qui se dilate et appelle. Non dépourvue de mémoire cependant, nullement vierge de toute dette à l’Histoire, aux mouvements des peuples, aux diasporas humaines qui portent en elles le destin complexe de l’écheveau anthropologique. Si créer veut dire ÊTRE LIBRE (il faut en soutenir la pensée), alors il faut changer de genèse, abandonner la chrétienne ainsi que la sienne propre et s’ouvrir à une pluralité de sens jusqu’ici inaperçus. L’œuvre d’art est à ce prix, à savoir d’une totale réinterprétation des formes. Aller dans la direction féconde de la nouveauté, de la surprise, de l’étonnement. Encore une fois, par pur plaisir d’approche du style phénoménologique, il faut faire appel à cette « conversion du regard » qui dépouille les phénomènes du visible, les édifie à nouveaux frais selon l’optique d’un insu, d’un non-vu. A la fois sur le plan perceptif, sur celui du concept.      

   L’art bien compris doit nous désorienter, sinon il demeure dans le confondant et le prosaïque, c'est-à-dire qu’il manque son but et ne se donne qu’à la manière d’une chose éparse parmi le tumulte des choses. Une prose qui n’a pu et su devenir poème. Oui, c’est en mode poétique que se dit toute création, en esquisse anti-naturaliste, en tracés non affligés de concrétude. La matière vivante que nous donne le réel, il nous faut la triturer, procéder à l’exercice de la rature, scarifier la peau du sensible, brouiller l’évidence spontanée, perforer ce qui se donne pour sûr, provoquer la collision des processus logiques, désassembler ce qui était uni et se portait au regard sous les traits d’une totalité accomplie, d’une complétude à toute épreuve.

   Ces totalités : des corps de femmes, des statuaires antiques, des objets parfaits, des paysages sublimes, des villes consciencieusement architecturées. En un mot, des perfections, des idéalités, des essences plénières. Tout ceci est précieux pour le confort de l’intellect mais ne saurait s’appliquer immédiatement à notre attente esthétique. Car s’il y a un trait commun à toute modernité, c’est bien la forme en sa multiple plasticité qui en constitue le point fondamental. « Dé-former », afin de mieux « re-former » (bien évidemment l’œuvre ne saurait exister en faisant le deuil de toute forme) serait en quelque sorte le motif central de toute démarche artistique. L’Histoire de l’Art est prodigue en ce domaine, jeu formel continuel, infini, inépuisable, chaque forme se ressourçant à même la disparition de celle qui lui a servi de fondement.

   Le fusain de Marcel Dupertuis se donne, pour nous du moins, tel le travail sur la forme humaine dont son œuvre est tissée depuis de nombreuses années. Corps partiel ou total, corps fragmenté gisant à terre, corps linéaire debout, dans la position de la fugue, éthéré au gré d’une apesanteur, affligé selon la tragique figure de l’holocauste, élancé tel le javelot, corps toujours présents, dans les matières et les médiums les plus divers. Donc, « ce qui, ici, se reflète » doit se vêtir d’un contenu vraisemblable de façon à ne demeurer dans le flou d’une abstraction ou l’inentendu, le non-préhensible. L’image se donne en écho autour d’une ligne médiane qui pourrait figurer l’horizon. Si notre hypothèse est juste, alors de cette constatation et relativement à l’œuvre dans laquelle s’inscrit cette forme, l’on en déduira facilement qu’il s’agit de la vision, certes onirique, « dé-formée », d’un corps de femme réverbéré par une plaque d’eau.

   Si l’orthodoxie classique nous offrait ces corps d’une manière académique clairement identifiable, l’impétuosité charnelle d’un Renoir, la perfection d’un Ingres, la somptuosité d’un Modigliani, le paradigme moderne en a ôté toute prétention à paraître selon des courbes apaisées, des lignes convenues qui auraient pu faire penser, dans leur souci d’exécution réaliste et existentielle à quelque planche d’anatomie. Un événement hors du commun en ce XX° siècle a soudain bouleversé la catégorie de la perception du réel, cet événement est bien évidemment celui de la Shoah qui recompose et redéfinit toutes les normes aussi bien esthétiques, qu’intellectuelles et éthiques, donnant droit à une vision entièrement renouvelée du monde, de ses enjeux politiques, historiques, sociaux, comportementaux.

   Nulle œuvre d’après la Shoah ne peut plus être regardée comme simple manifestation du beau et du bon goût, mais, en elle, chemine nécessairement la question fondamentale de la conscience humaine face à sa condition et aux procédures qu’elle met en œuvre pour assurer la survie de son essence. Faute de ceci, la porte serait largement ouverte aux non-sens de tous ordres, aux apories les plus funestes dont l’Histoire est particulièrement prodigue. « Ce qui, ici, se reflète » ne veut uniquement dire que la seule perception visuo-esthétique est convoquée mais qu’il s’agit bien plus de la mise en perspective d’un horizon moral dont, tous sans exception, nous sommes comptables.

   Regardez les visions corporelles apocalyptiques d’un Francis Bacon, les suppliciés-décharnés semés d’ecchymoses d’un Paul Rebeyrolle, l’anatomie ligaturée d’un Antonin Artaud dans les « Cahiers de Rodez », le torse du bronze halluciné, traversé de vide de « La Ville détruite » d’Ossip Zadkine, et la liste serait encore longue de la fantasmagorie plastique voulant témoigner de l’immense misère humaine consécutive au plus grand génocide de l’humanité. Ce à quoi nous invitent les œuvres, en cette seconde moitié du XX° siècle, est rien de moins que la confrontation à notre propre conscience morale. Voyez les mises en scène des propres corps défigurés des Artistes de la sphère contemporaine en d’hallucinantes visions ou bien une galerie de photographies qui, chez Sophie Ristelhueber, fait alterner certes d’une façon clinique objective, censée être dénuée de pathos, des corps recousus, parcourus de longues cicatrices, des épidermes martyrisés. Certes, chez Marcel Dupertuis, dans l’œuvre analysée aujourd’hui, l’accident, le tragique, la dague mortelle ne sont nullement visibles, c’est seulement le travail de déconstruction et de brouillage de l’anatomie  qui nous interpelle et qui, de proche en proche, d’abîme en abîme, fait résonner l’écho du drame humain dissimulé par les ombres et les servitudes du quotidien, l’illisible maillage qu’il tend devant nous à la façon d’un masque.

   Ce qui est à saisir comme le trait le plus urgent de toutes ces œuvres ayant pour sujet la pâte humaine, c’est qu’il nous est intimé l’ordre de ne nullement oublier (les Historiens nomment ceci « Travail de mémoire » que le Poète baptise « Oublieuse mémoire »), c’est que nous sommes invités, en permanence, à intuitionner, sous les belles anatomies glorieuses et les estampes sculpturales mondaines de « L’American way of life» ( ou plutôt « Mondial way of life »), les drames sous-jacents qui parcourent le sol de l’homme ébranlé par tous les séismes et tellurismes de la violence, de la barbarie, de l’indifférence, du mépris et autres conduites qui ne peuvent trouver d’illustration que leur consternante et étonnante réactivation au cours des âges.

   Mais que médite-t-elle d’autre, la présence mystérieuse fixée dans la poudre du fusain que le degré de corruption et d’ensevelissement de l’homme dans la terre de son propre destin ? La présence de l’eau, que veut-elle signifier : l’hypnotisation narcissique devant sa propre image ? La noyade toujours possible à la manière d’une Ophélie ? Un fluide lustral par lequel renaître de son intime confusion et retrouver la grâce d’un paradis perdu ? Nous nous questionnons et, déjà, le but « eschatologique » de l’Art touche sa cible : nous nous envisageons tels des Mortels dont la conscience torturée commence à saper le corps, à le ravager en quelque sorte.

   Quand bien même notre chair voudrait oublier, devenir amnésique du passé lourd de conséquences des hommes, elle ne le pourrait au seul motif que « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition », selon la belle formule de Montaigne. Donc chaque homme porte en lui la violence primitive de ses ancêtres de la préhistoire, la barbarie des troupes de Huns, la passion qui a déchaîne l’extermination d’innocents, la soif de connaissance et de puissance qui ont créé la déflagration atomique et permis le surgissement de l’horreur à Hiroshima. Ceci doit être gravé au feu dans le derme de notre conscience. S’en dispenser serait simplement et purement faillir à sa tâche d’homme.

   Que reste-il donc en dernier ressort à l’Artiste maniant ses pinceaux, modelant sa glaise, traçant au fusain les signes de l’humain sinon de témoigner autant que faire se pourra ? Alors, encore une fois, nous regardons l’image et comprenons ceci : le corps, il nous faut le deviner au travers d’un réseau dense de lignes, l’accueillir en nous en son architecture brute, archaïque, comme venue du plus loin des âges, du plus loin de la mémoire et en reconstituer patiemment la figure, comme au sortir d’un labyrinthe qui nous aurait égaré par l’étrangeté de sa configuration, par l’angoisse fondatrice dont il serait la troublante image.

   Notre corps ne nous est pas remis une fois pour toutes, pour « solde de tous comptes ». Il vient de loin, il va loin. Il fait partie de la communauté des hommes, en cela réside sa plus haute altérité, n’en éprouverions-nous nullement l’exigence. Le corps, en ce siècle consumériste livré aux plaisirs faciles (contraire de l’épicurisme qui suppose tout un cheminement intellectuel et moral), semble avoir enseveli sa dette originelle, à savoir de se relier au Grand Corps du Monde, de l’honorer, le pacifier, le porter au terme même de sa sublimité : la justesse exacte de l’être. Cette œuvre, à sa manière qui est originale, s’inscrit dans ce grand projet universel de relégitimation de la conscience humaine. Nous n’avons d’autre choix que de nous immerger en elle. Elle n’a d’autre choix que de nous ravir à notre constant égarement. L’essentiel a été dit en quelques traits de fusain. Qu’y aurait-il donc d’autre à rajouter ?

 

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