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9 septembre 2019 1 09 /09 /septembre /2019 17:36
Fils de la Vierge

                      Photographie : JP Blanc-Seing

***

 

   En ces moments de fin d’été où, déjà, perce l’automne, combien la texture des jours devient limpide, c’est à peine si les sens en retiennent le fin mouvement, le passage ineffable. Serait-ce la nostalgie qui viendrait à pas de velours avant que nous ne sombrions dans l’hivernal cocon ? Ou bien alors y aurait-il, dans toute vision, l’empreinte crépusculaire qui atténuerait les choses, les portant dans une sorte de refuge coloré qui serait leur horizon le plus propre ? Tout rentre dans l’ordre et s’assagit dès que l’astre au plus haut du ciel décline d’instant en instant, pour ne devenir qu’une note claire et blanche si peu assurée de son être. C’est un peu comme si la nuit gagnait le jour, étendait partout son royaume, à tel point que nous ne connaîtrions, désormais, que l’ombre, sa densité de suie, ses illisibles ornières.

   Sais-tu l’attrait, en mon jeune âge, qu’exerçait sur moi cette fabuleuse saison ? Je passais de longues heures à longer le flanc des collines où l’herbe rase prenait la teinte du couchant, à observer le boqueteau virant à la rouille, à fixer l’eau de la rivière que garnissait le tapis de feuilles pareil à une riche étole, à un linceul joyeux qui aurait apprivoisé l’onde, peut-être même eût-elle été fascinée ? C’est heureux cette symphonie qui incline à l’unité, ces coups de cymbales qui s’atténuent, ces cuivres dont la tonalité s’inquiète de douceur et de juste mesure. Tout est étale et l’on croirait à un repos du temps devenu éternel, presque inaccessible, éloigné dans une brume si vaporeuse qu’on la penserait d’un hypothétique au-delà des choses. Que devient la tâche d’exister sinon une évidence qui flotte devant les yeux, sans peine, sans fatigue nécessaire. Il suffit d’étendre les mains devant soi et la récolte d’une joie est immédiatement assurée.

   Une activité d’autrefois, qui me prenait totalement, m’hypnotisait parfois, la contemplation d’une peinture. Je me souviens de ces « Toits rouges. Coin de village. Effet d’hiver » de Camille Pissarro. Plus qu’une toile, plus qu’une œuvre, cette belle image se donnait à ma jeune conscience tel l’être enfin saisissable d’un automne auquel je vouais une sorte de culte intérieur,  intime. J’en parcourais le lumineux portrait : ce ciel indéfini qui flottait haut, qui oscillait de Maya à Givré, en passant par cette teinte plus soutenue, Sarcelle au nom si évocateur, l’oiseau délicat y était présent dans son cocon de plumes à seulement évoquer son nom. Puis la palette polychrome des terres labourées, ce vivant damier marqueté d’Amarante, de Brun soutenu. Le village paisible avec ses toits de Sanguine, de Vermillon contrastant avec le Blanc ocre ou pur des façades. Les arbres enfin, dépouillés de leurs feuilles, pareils à d’immobiles torches qui auraient voulu griffer l’espace, y graver leur empreinte. Je le concède, cette représentation de fin de saison était aussi proche de l’hiver mais la persistance d’une belle lumière, sa diffusion précieuse sur l’ensemble du paysage tirait tout, encore, vers le déclin de l’été, plutôt qu’il n’appelait gel et frimas. Le croiras-tu, jeune inconscient, pensant que peindre avec un modèle était chose facile, mes « Toits rouges » en étaient restés à cette vision confuse qui n’était impressionniste que par défaut. Aujourd’hui, mes pinceaux sagement rangés dans un tiroir observent une longue abstinence. Sans doute est-ce mieux ainsi. En cet instant de mon écriture je sais que l’art est tout sauf imitation !

   Mais il faut en venir à ces fils de la Vierge qui sont la voix menue au gré de laquelle s’annonce, le plus souvent, l’aube automnale. Parfois l’air est frais, tendu de givre et la vue ne porte guère plus loin que cette maison proche, que cet arbre dont la frondaison laisse s’égoutter un imperceptible brouillard. Il est si réjouissant, attendant que le soleil ne vienne dissiper un reste de nuit, de se poster face à l’une de ces toiles d’araignées tendues entre les tiges des graminées et d’observer seulement le temps qui cristallise. Chaque seconde qui passe est comme un léger coup de diapason qui résonne dans l’air cristallin. C’est ténu. C’est sous la ligne de flottaison des préoccupations mondaines, c’est simple comme un sourire d’enfant, c’est pourquoi c’est si exquis. Cela se déploie sans effort, cela s’irise tel l’arc-en-ciel arqué d’un horizon à l’autre. Cela grésille, jamais une note plus haute que l’autre. Cela fait, dans la tête, sa gerbe de modeste lumière. On est là, au centre de la toile, seulement occupé de coïncider avec cette subtile harmonie. On ne se pose même plus la question de savoir comment ceci, cette dentelle arachnéenne est possible, de quel tissage elle est le nom, en vertu de quoi elle s’étend dans l’espace libre, figure d’une gratuité sans pareil, toile pour la toile, art pour l’art. C’est cette manière de réassurance de soi qui est réassurance du monde qui nous touche, nous le Regardeur d’inconcevable, le Voyeur d’infini, le Chercheur d’absolu.

   Combien les choses simples sont prolixes lorsqu’une vision adéquate sait s’y appliquer avec attention et, si possible, avec ferveur. Alors ce n’est plus la Toile qui apparaît, plus les Fils qui se dévoilent, c’est la BEAUTE en sa plus efficiente monstration. C’est le menu, l’impalpable, les liens invisibles qui se tressent entre les « hommes de bonne volonté », c’est l’amitié lorsqu’elle scintille de Montaigne à La Boétie, c’est la lumière spirituelle qui effleure les toiles de Puvis de Chavannes, c’est l’éclat solaire des Tournesols de Van Gogh, ce sont les clartés de la Raison, c’est la magnificence des corps de la statuaire grecque à l’âge classique.

   C’est tout cela que nous donnent les fils de la Vierge en leur dénuement, en leur épiphanie qui pourrait être celle du Sacré lui-même puisque la Vierge en personne y est évoquée, ce genre de Mère Universelle renforcée par son mystérieux coefficient d’invisibilité, celle dont nous tous pourrions être les fils symboliques : les Fils de la Vierge. Heureuse conjonction des homophonies : tissage végétal rejoignant le tissage humain. Fils et fils de la Vierge en une unité assemblés.

 

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