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22 mai 2020 5 22 /05 /mai /2020 08:01
Rocheleau

                         Cala Estreta

                Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   C’est une sorte d’enfant-fée, celui que l’on trouve dans les pages d’un livre. Un enfant né de la magie, qui y demeure avec la grâce qu’ont les choses innommées, les choses de rien. Comment l’appeler ? Baptise-t-on la brise qui court sur la garrigue et, jamais, ne s’arrête ? Attribue-t-on un nom à la lame d’eau claire qui sort d’une faille de terre ? La brume au-dessus de l’étang, quel prédicat lui donner sinon un genre de mot vide qui flotte entre deux temps, ne termine sa phrase que bien au-delà des habituelles proférations ? Autant dire l’impossible. Autant dire la couleur de l’amour. Autant dire la teinte de l’âme dans la lumière aurorale. C’est bien, c’est rassurant cette impression de flottement qui entoure les choses ou les gens de mystère et les soustrait aux incisives de la pure curiosité. Car, voyez-vous, il y a danger que la poésie elle-même ne s’effrite sous les coups de boutoir de l’indifférence ou bien les dangers de l’habituelle banalité.

   C’est un jour d’ouverture et de claire diffusion, un jour d’étendue. Tout part d’un lieu et y revient avec la certitude d’une vérité. Rien ne blesse, qui détruirait le corps, entaillerait l’esprit. Les choses sont couchées en elles-mêmes, sûres de leur parution. Il y a tant de beauté, ici et maintenant, et les soucis sont loin qui bourdonnent dans le ventre sourd des villes. La nature est entièrement à la nature et seule une existence discrète peut la visiter. Une arrivée sur la pointe des pieds, une chorégraphie légère, une ballerine qui effleurerait le sol, seulement, n’imprimant de son passage que ce sillage blanc pareil au vol de l’oiseau dans l’aire infinie du ciel.

   « Rocheleau », car ainsi est son nom, est un jeune garçon à l’âge indéfinissable, à l’habitat incertain, une manière de nomade océanique qui ne trouverait refuge qu’à l’intérieur de lui-même ou bien là, sur ce territoire qui n’est que son naturel prolongement. Sa peau infiniment basanée se confond avec la roche. Ses yeux immensément clairs trouvent leur prolongement dans le sombre éclat de l’eau qui bat le rivage, fait ses minces clapotis. Rocheleau, donc, est assis face au paysage. Il ne bouge pas. A-t-on besoin de s’agiter quand ce qui vient à vous se donne à la manière d’une offrande sans détour, sans calcul ? Ainsi : le don en tant que don. Le don en son essence plénière. Je te donne et tu reçois librement. Je te donne et le don est pure avenance de soi dans le jour qui paraît. Rocheleau, quel beau nom tout de même ! Qui unit la densité de la terre à la souplesse de l’eau. Ce nom, l’enfant l’a reçu en partage de la beauté. C’est la beauté qui, elle-même, du creux de sa chair, l’a nommé ainsi et pas autrement. La juste rencontre des éléments, leur fusion intime. Pouvait-il refuser ? Décline-t-on l’invitation aux épousailles du lac et de son reflet, du goéland et de son vol, de l’étoile et du drapé de la nuit ? Non, on s’accorde seulement, on unit en un même geste tout ce qui s’assemble et dit le jeu subtil de l’harmonie.

   Sur ce monde-ci, la lumière est à peine levée. Elle fait son murmure à l’horizon. Elle n’est qu’une ligne incertaine dont l’être tremble de ne pas être reconnu. Le silence est profond dans le genre d’une ouate noire qui, lentement, déplierait ses fibres. En lui, le ciel porte encore de lourds lambeaux de nuit, quelques secrets oubliés en ses plis, quelques songes effervescents qui voudraient dire le long voyage du sommeil, ses marges habitées d’inconscientes nuées. Il y a, parfois, tant de douleur à se hisser du rêve, à se glisser dans l’écoutille par laquelle le réel s’informe et dit le poids de sa nécessité ! La clarté glisse sur la peau satinée de Rocheleau, on dirait un bronze dans la lumière d’un clair-obscur, elle fait son imperceptible onction, elle gagne le centre du corps où s’allument les longs feux du plaisir.

   L’enfant de beauté regarde de l’entièreté de ses yeux innocents les grappes onctueuses des nuages, leur immobile avancée sur la chape céleste. L’enfant regarde l’ilot rocheux au large, on dirait un squale échoué qui aurait trouvé le lieu de son dernier repos. Mais cette pensée n’est nullement triste, elle s’inscrit seulement dans l’ordre des choses, elle assigne à la terre sa part de finitude. De part et d’autre du chenal aux eaux argentées, telles d’imposantes cariatides, les rochers sont là dans leur souveraine fixité, image d’une éternité qui, un jour, pourrait avoir lieu si l’enfant lui-même demeurait en son être et observait à l’infini le suprême jeu du temps. Il aime les failles, les vides, les lignes, les griffures  qui traversent ces blocs de pierre, lui donnent son rythme, lui confèrent le rare d’une esthétique accomplie.

   Si, quelque part, la perfection existait, nul doute qu’elle trouverait ici les fondements mêmes de son apparition. L’espace a soudain étréci à la taille du minuscule, le temps s’est assemblé en un germe qui semblerait retenir sa future éclosion. C’est ainsi, les moments d’immense félicité n’ont besoin de rien d’autre que d’eux-mêmes. Nulle effraction d’un temps qui serait de circonstances, d’événements particuliers, de menus faits d’un quotidien surchargé d’inutiles et oiseuses significations. De lois et de conventions qui fixeraient à demeure. Rien ne saurait faire signe vers une désespérance, mais plutôt son envers, l’attente d’une lumineuse clairière dans la carrière dense et parfois harassée des jours.

   Alors, quand Rocheleau a amassé assez d’images pour peupler son imaginaire diurne ou bien ses dérives nocturnes, ses voyages au long cours, il se lève, jette un dernier coup d’œil à cette minuscule scène du monde et part, sans se retourner, vers on ne sait où. Le sait-il lui-même ? Sans se retourner parce que, lorsque la vue est comblée, elle vit de ses propres images et porte loin le souvenir de ceci qui a été vu, destin imprescriptible de la rencontre.

 

 

 

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