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9 juillet 2020 4 09 /07 /juillet /2020 07:29
L’ombre, que me disait-elle de toi ?

                     Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

C’était un matin hésitant,

à peine sorti des lèvres

de la nuit.

Juste une lumière

qui effleurait les arbres,

soulignait leur contour.

Ils étaient des manières

d’oriflammes discrètes

dont nul vent, encore,

 n’agitait les frondaisons.

Tout était dans l’immobile.

Tout était dans le recueil.

Dans l’attente souple de soi.

 

Tôt levé, je savais que

cette source matinale

serait belle,

qu’elle viendrait à moi

 avec l’élégance

de ce qui est originel,

ne s’ouvre que lentement

afin qu’une grâce soit possible,

qui dise la nature

 en sa plus exacte présence.

 

 C’est une joie sans pareille

d’être seul au monde,

ou bien d’éprouver le sentiment,

de se destiner à cette nature

si disponible aux yeux

de ceux qui, avec elle,

sont en affinité,

ne demandent que la rencontre,

le frémissement de la peau

à la pointe de l’heure.

Tout est si attentif, ici,

 sur les collines rouges

que parcourt une végétation rare.

Seulement une respiration verte,

un élan de chlorophylle,

une palpitation parmi

la dureté invincible

du minéral.

 

Souvent, j’étais venu

à la levée du jour.

Parfois regardant la tache rousse

d’un renard faisant sa toilette.

Parfois surprenant

le vol rapide d’une huppe.

Parfois devinant

les brillantes écailles du lézard

 hibernant dans son trou.

Eh bien, vois-tu,

ces minces existences

 plutôt entr’aperçues qu’éprouvées,

elles venaient à moi simplement

pour apporter une preuve de vie,

la mienne qui, parfois,

ne se donnait

qu’avec parcimonie

ou bien dans le vertige

de l’angoisse.

 

 As-tu déjà éprouvé,

Toi-la-Passante-du-Lointain,

ce creux au plein de la poitrine,

ce creux qui fore son trou et,

bientôt, il ne demeure qu’un vide

cerné d’ombre

et c’est comme si le monde,

soudain, s’était effacé ?

 

 Toujours j’ai été attiré,

depuis mon enfance, je crois,

par cette inconsistance

de ce qui, en vérité,

ne saurait trouver de nom

car on ne nomme nullement

le rien,

on ne brode

quelque poésie

 sur l’immense,

l’infini,

l’absolu

qui appellent

par-delà les jours

mais toujours se dérobent

dans l’instant où,

présomptueux,

l’on voudrait en rejoindre

les portes de brume.

 

Sais-tu combien le sort

de l’homme est précaire,

lui qui, toujours, se pense

comme le garant

du « devisement du monde ».

 Faut-il être fat pour se croire

plus grand que l’océan,

plus fort que le souffle

de l’harmattan,

plus puissant

que l’amour

lorsqu’il plante

son dard de feu

dans le derme incendié

de la passion !

 

Nous, les êtres-de-passage,

nous prenons le plus souvent

pour d’immortelles idoles de pierre

que nul temps ne saurait user,

dont nul orage ne pourrait

décider du foudroiement.

Homme, mon semblable,

incompressible marge d’erreur,

 vanité à fleur de peau,

homme d’incomplétude,

que ne te décides-tu enfin

à prendre la mesure de ton être,

 il est si friable parmi les confluences

et les contrariétés des événements,

 ils nous assaillent continûment

et, pourtant, toujours faisons-nous

comme s’il s’agissait

d’aventures adventices

 pareils à ces filets d’eau

que la terre boit du plein

de ses fissures.

 

Au hasard de mes

matinaux vagabondages,

Toi-la-Passante-du-Lointain,

dont j’aperçois souvent

la course irisée

tout en haut de la colline,

sous la lame libre du ciel,

quel est donc ton degré de réalité ?

Est-ce la force de mon regard

qui abrase ta silhouette

et te disperse,

flocon de nuage

parmi le lac immobile

des incertitudes,

la toison blanche des rêves,

 l’effeuillement d’un

« vierge, vivace

 et bel aujourd’hui »

que tout poète chante

avec l’inquiétude mallarméenne

rivée au fond de la conscience ?

 

Vois-tu combien

mes interrogations

sont inopportunes,

lissées d’inconsistance,

forgées au coin d’un lyrisme

qui les conduit dans l’étroitesse

d’une fondrière.

Tu ne le sais et comment donc

pourrais-tu en être alertée,

celle que tu es,

qui toujours échappe

à mon insatiable curiosité,

 se distrait constamment

de mon désir,

voici que je t’ai attribué

la forme de Cette Plante

qui croît sur sa dalle de rocher

sans se soucier autrement

des problèmes du monde.

 

Telle la rose d’Angelus Silesius,

qui déploie son mystère

sans cause ni raison,

existant parce qu’elle existe

et ne s’alarmant de rien,

toi donc, que j’observe

chaque jour qui passe,

osant parfois palper

ta douceur de laine,

en apprécier l’ombre portée,

que me dit-elle de toi

cette ombre, ce glissement,

dont la parole demeurera

silencieuse,

dont le corps sera

cette brillante comète

 au large de mes songes

les plus fous,

les plus dispersés ?

 

Me répondrais-tu

et du deviendrais,

soudain,

cette Fille-ci,

cette Femme-là

à la chair dolente,

aux soucis fichés

dans le repli de l’âme,

cette Présence qui,

sans doute,

s’offusquerait de paraître

et revêtirait d’ineffaçables

prédicats.

A tout prendre, je crois que

 je te préfère

en ta consistance d’éther,

éloignée dans l’inintelligible

résille du jour,

cette nécessaire obscurité dont,

longtemps encore,

il me plaira de projeter

sur ton énigmatique venue

la roue polychrome

d’une possible volupté.

 

Oui, l’ombre est plus précieuse

que la plante qui lui a donné

sa silencieuse forme.

Tout reste à connaître,

rien n’est dit  de l’indicible.

Tu es espace entre deux mots.

Tu es hiéroglyphe.

Qui jamais

Ne déclôt son être.

JAMAIS !

 

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