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4 juillet 2019 4 04 /07 /juillet /2019 07:57
Dans l’insu du jour

                    Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

   Comprends-tu combien il est heureux que tu sois absente de mes jours ? Je veux dire ton image réfractée sur le fil tendu de ma conscience. Serais-tu là, à mes côtés, œuvre de chair finie, troublante présence, que j’existerais à peine. Comment peut-on résister à tant de beauté ? Comment ne pas être tenté de cueillir, dans l’odorant calice, la fleur immense du plaisir ? Souvent je te disais le doux contentement de l’heure. Je te disais l’infini qui parfois nous visitait et nous laissait sur le bord de la couche avec des étoiles dans les yeux. Voici dix ans que je ne te vois plus, sinon dans la margelle étroite de mes songes. As-tu changé ? Tes yeux sont-ils toujours aussi profonds ? Une mer à eux seuls, une turquoise posée sur le bord de l’heure et les passants qui chavirent à simplement les regarder. Sais-tu combien il est délicieux, pour moi, de rouler entre mes doigts la soie pure de ton image ? C’est une grâce qui jamais ne se termine et demande qu’elle soit toujours reconduite.

   Parfois le matin, au bord du jour, mes yeux s’embrument et ne s’allument plus guère que dans le flou. T’ai-je déjà dit la baisse de ma vision, les altérations, les étoiles qui filent au ras des yeux, y traçant de rapides et illusoires comètes ? Parmi celles-ci, c’est bien toi la plus brillante. Tes longs cheveux d’argent n’en finissent de mourir dans l’aube qui crépite et me trouvent seul abandonné au rivage de mon lit. Mon lit qui, chaque jour davantage, devient refuge et recueil d’une sourde mélancolie. T’en souvient-il de nos longues promenades au bord du lac baigné de blancheur ? Nos vies étaient alors diaphanes, s’alimentaient à cette claire eau de source dont je ne connais même plus le goût salvateur. Seulement une vague sapidité qui voile mon palais et me dit, parfois, ce plaisir commun que nous avions éprouvé à croquer une baie ou bien à échanger un rapide baiser. Tu seras sous doute alertée de cet insaisissable vague à l’âme qui me définit mieux que jamais. Tu t’amusais, taquine que tu étais, à en faire le contour, à en tracer les ailes de soie sur ces feuilles de papier qui, toujours, t’accompagnaient, sur lesquelles tu écrivais les destins du jour.

   Je ne cherche nullement à t’émouvoir. A quoi tout ceci servirait-il puisque nos existences ont divergé au point de ne plus jamais pouvoir se rejoindre ? Cependant combien ce trouble du non-revoir est délicieux. Il fait son tintement cristallin quelque part au creux du corps, il rejoue indéfiniment ces journées solaires qui furent le cadre d’amours consommées avant que d’être découvertes. Ou peu s’en faut. Mais qu’est-ce donc que l’espace de quelques nuits brûlantes dans le cours des événements ? Un point qui brille, là-bas, loin dans le temps qui fut et fait signe depuis son illisible forme. Que reste-t-il donc d’une eau de source lorsqu’elle visite la faille qui l’attire et, peut-être, jamais n’en ressort ? Quel est l’avenir pour une telle résurgence ? Espérée tout au moins, mais la lucidité est grande qui détruit ce qu’elle construit dans le surgissement de l’instant.

   Souvent nous nous promenions sur ces collines nimbées d’un frais soleil de la garrigue méditerranéenne. Tu en aimais la sombre rigueur. Tu en appréciais la belle et entêtante senteur florale. Parfois tu piquais ton corsage d’un rameau trouvé au hasard et ta peau tressaillait au contact du végétal. J’ai conservé une photographie de l’un de « ces minces riens », comme tu aimais à les nommer. Je t’écris aujourd’hui avec cette manière de vrille aux tons sépia, parfois apparente, parfois floue, qui illumine ma table de travail. Elle te ressemblait en quelque sorte, toi-la-fuyante, toi-la-captatrice. Car tu jouais sur ces deux modes de l’approche et du retrait. En réalité une manière féline d’être, de jouer avec sa proie, de lui accorder une brève liberté reprise l’instant d’après.

   Je crois bien t’avoir affublée du sobriquet qui ressemblait à ta fantaisie mais aujourd’hui il m’échappe et c’est tant mieux. Je voudrais tout sauf emprisonner l’image que j’ai de toi dans un stupide bloc de résine. Tu mérites mieux que cette immobilité à jamais, cet éternel présent dont tu te méfiais, ce passé qui t’accablait, ce futur qui traînait dans de fuligineuses promesses. Tu étais cette fille d’un temps inavoué qui te comblait, un temps d’incertitude en quelque sorte. Un temps de surprise et d’improvisation. Alors, en effet, pourquoi aurais-tu revendiqué une poussiéreuse mémoire ? Pourquoi te serais-tu projetée en ces jours du lointain, ils seraient toujours à temps d’arriver. Le temps, cet autre soi, t’affectait comme il venait et tu ne lui demandais guère de te rendre des comptes, seulement de distiller ses moments selon l’heureuse pente de la surprise.

   Sans doute n’ai-je été que ton « jouet » l’espace d’un été. Une seconde dans le massif dense des heures. Et quand bien même ! C’était ta manière singulière d’imprimer à ta féminité le sceau d’une incroyable liberté. Celui que tu aimais un jour, t’était sinon indifférent le lendemain, du moins sa présence ne s’annonçait-elle que de surcroît, à la manière d’un inutile colifichet. Pour autant tu n’étais nullement une séductrice. Il fallait que les hommes te « fassent la cour » (stupide expression),  et te conquièrent par la délicatesse de leur esprit. C’est du moins l’impression que tes « conquêtes » avaient imprimé en moi mais il est possible que ma mémoire ne me trompe et que le cours des choses n’ait été différent. Mais quelle importance en ce jour que voici ? Je ne conserve plus que cette adresse à laquelle j’envoie ma lettre. Peut-être as-tu déménagé ? Peut-être es-tu dans un lointain pays ? Comment pourrais-je savoir ?  

   L’image dont je te parlais, je te la fais parvenir. Puisse-t-elle te rappeler des jours heureux ! Pour moi ils le furent. Que sont-ils devenus ? Le temps est un curieux alchimiste. Il est celui de la métamorphose, celui d’un cycle solaire qui résume le Grand Œuvre : Soleil Noir qui sort de l’ombre où il demeurait occulté, puis vient le Blanc de la naissance, le Jaune de la puissance, enfin le Rouge de la passion. Où sommes-nous arrivés, nous les voyageurs d’une saison ? L’amour est un bizarre arc-en-ciel. Jamais l’on ne peut deviner la teinte qu’il nous destine. Peut-être n’en a-t-il pas ! Serait-ce  seulement le prisme de notre esprit qui ferait naître ces sublimes couleurs ? Ai-je au moins existé le temps de cette transfiguration ? Ou bien n’ai-je été seulement l’automate qui a projeté sur l’écran de sa conscience les désirs qui étaient les siens ? Si tu as jamais existé un jour, je sais que tu me répondras. Oui, tu me répondras. Ne le ferais-tu, ce serait au risque de ma propre folie ! Je t’attends, sais-tu, je t’attends !

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