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7 juillet 2020 2 07 /07 /juillet /2020 08:04
Une esthétique mémorielle

                   « Atelier des silences »

 

                  Photographie : Thierry Cardon

 

***

 

   On regarde cette photographie et l’on pense aussitôt à son coefficient esthétique, à sa beauté largement accomplie. De prime abord on n’est de plain-pied qu’avec une ou des formes, leur horizon plastique, l’exacte qualité de leurs volumes, l’esprit de raison qui anime la relation des objets les uns avec les autres. Autrement dit on chemine avec sa composition spatiale, le jeu contrasté des noirs et des blancs, les valeurs de gris qui les relient en un seul et même souci d’évidente présence. C’est donc du visuel dont on part, c’est donc de l’espace que l’on déplie comme si cette figure, dans son phénomène essentiel, ne voulait trouver en nous que des spectateurs fascinés par quelque lieu atteint d’immédiate magie, un lieu appelant en lui, ouvrant, et refermant, paradoxalement, les connotations sous-jacentes qui en tissent le réel.  L’on se comporte comme des géomètres soucieux d’installer les lois au gré desquelles ce qui se montre ne peut être qu’ainsi et de nulle autre manière. Ici, tout est si précisément configuré que nous ne pourrions, imaginativement, déplacer tel ou tel plan qu’au risque de l’image. Il faut donc se tenir en retrait et laisser advenir ce qui, nécessairement, doit se montrer. « Nécessairement », pour la simple raison que toute œuvre porte en elle un destin qui ne peut qu’apparaître, c’est, aussi bien, toute loi d’un destin.

   En relation avec cette photographie, nous ne le sommes d’abord qu’au présent, dans un genre de temps fixe qui évince tous les autres temps, et, surtout, le passé dont, sans doute, elle est chargée, de la même façon que l’est une chose qui existe. Elle n’est nullement un être spontané surgi du néant. La narration qu’elle met en place, avec ses différents protagonistes, arrive de quelque part, chargée de ses faits et gestes, de ses événements singuliers, plus ou moins configurateurs d’aventures, de lumières vives, d’ombres portées, une image incisée au feu étrange du clair-obscur. Mais qu’est-ce donc que ce clair-obscur, métaphoriquement, sinon le clignotement de la nuit et du jour, l’enchaînement des heures, le cliquetis des secondes qui président au temps humain, lui confèrent épaisseur et souveraine saveur ? Car nous sommes bien des hommes qui regardons ceci, nullement des automates qui en prendraient acte à la seule hauteur de leurs enchaînements mécaniques. Voici, nous avons fait un saut, nous sommes sortis de ce foyer d’envoûtement qui nous rivait aux apparences de l’image et nous livrait, pieds et poings liés, aux affres d’une saisie purement organique de l’effectif qui vient à nous et ne vit qu’à être mis au jour, porté à sa plus visible nudité.

   L’espace le cède enfin au temps, c'est-à-dire à ce qui nous constitue en propre, nous les hommes qui avons une mémoire, cette admirable nervure, cette étonnante spirale autour de laquelle, tel un lierre sur son hôte, nous colonisons notre propre domaine.  Il est cette prose ou bien ce poème, c’est selon, que nous adressons au monde comme le visage dont nous pouvons, à chaque instant, témoigner, singulière et non renouvelable épiphanie que distille notre être au fur et à mesure qu’il se dévoile. Nous sommes passés du site simplement iconique à celui, ontologique, qui nous dit comment sont les hommes, à chaque fois, ici et ailleurs, autrefois et maintenant, dans leur existence, ce don qu’ils éprouvent tantôt dans la joie, tantôt dans la douleur. Nous nous hissons du domaine des objets en direction de leur valeur essentiellement humaine. Ce qui était vacant, laissé dans une espèce d’indétermination, nous lui attribuons une spécificité authentiquement anthropologique. Hormis ceci, nous demeurerions dans une insupportable abstraction qui nous réduirait à de simples conjectures horlogères, infinis et mystérieux agencements de rouages dépourvus de sens.

   C’est, bien entendu, d’un atelier dont il s’agit. Ancien, de surcroît, donc pourvu de mémoire. « Atelier des silences » nous dit le titre du livre qui contient cette photographie. L’on pourrait s’étonner de la formulation au pluriel : « des silences ». On a coutume, bien plutôt, d’évoquer le silence au singulier, tel le vide sans contours qu’il paraît être. Mais, ici, cette apparente absence de paroles, bourdonne des rumeurs du passé. Nous en entendons les mille harmoniques qui résonnent jusqu’à nous. C’est comme une fête ancienne dont nous retrouverions les aimables participants, dont nous redécouvririons les gestes précis qui, jadis, sculptèrent le temps laborieux de nos ancêtres, ces bâtisseurs de possibles sur lesquels nous reposons encore, le plus souvent à notre insu.

   De mystérieuses puissances sourdent de ces objets  qui, pour un peu, sombreraient dans l’anonymat de leur belle simplicité. Ils pourraient s’effacer sans que nous n’y prenions garde. Il est nécessaire de les convoquer en un autre lieu que celui de leur perte. Le ciel de l’image est cette rangée de briques claires  que traverse la chute verticale d’une chaîne. Cette même chaîne qui, le plus souvent, prend valeur d’aliénation, trouve son destin allégé de la présence d’un palmier dont le côté ludique est repris par cette jeune femme dénudée, vue de dos. Le commentaire de l’affiche « LE SOLEIL DANS LA PEAU » enlevant définitivement toute idée qui serait tragique ou simplement triste. Et, voyant cette image, ce sont les hommes que l’on surprend le temps d’une pause, se défoulant de longues heures de travail grâce à cette échappée imaginaire qui est comme une île solaire surgissant dans le sombre de l’atelier.

   La terre de l’image, qu’égaie un soleil étoilé, (cette rangée de briques noires) nous renvoie au quotidien des hommes travaillant dans les ateliers de réparation des locomotives de Saint-Pierre des Corps. Ainsi amarrée à l’espace, cette figuration « prend corps », se vêt de réalité, élabore en nous quelques icones dont notre souvenir est chargé. Elles sont le bien commun de l’humanité,  elles sont les fondations qui sont à l’œuvre, celles qui nous traversent et chantent le bel hymne de l’activité humaine. La main métamorphose la matière, laquelle, à son tour, sculpte les formes selon lesquelles l’Histoire avance et paraît telle cette lutte, parfois dramatique, souvent pleine de gloire, que nos aînés ont su déployer afin que leur génie reconnu, ils puissent s’imposer tel de mythologiques héros modelant l’airain, y déposant la mesure de l’esprit qui, toujours, domine les contraintes d’une physique têtue, d’une nature quasi-indomptable. Beau, infiniment, est le geste de l’homme qui informe le vivant, le discipline, le porte à l’acmé de ce à quoi il peut prétendre.

   Rien, désormais que notre regard est aiguisé, ne demeurera dans le silence des choses mais révélera, à chaque fois, ceux qui en organisaient l’événement, décidaient de leur sort : ces hommes attentifs que l’on sent ici et encore là, et nos consciences s’ouvrent, frappées au coin de l’émotion. Combien cette combinaison, ourlée de belles vagues, nous fait penser à cette évocation de Jacques, le conducteur du train, dont Emile Zola trace le portrait dans « La Bête humaine » :

   « Seulement, il faisait jour encore, un crépuscule clair, d’une douceur infinie. La tête à la portière, Séverine regardait.  Et, sur la Lison, Jacques, monté à droite, chaudement vêtu d’un pantalon et d’un bourgeron de laine, portant des lunettes à œillères de drap, attachées derrière la tête, sous sa casquette, ne quittait plus la voie des yeux, se penchait à toute seconde, en dehors de la vitre de l’abri, pour mieux voir. »

   « La bête humaine », quelle belle appellation pour la machine qui tient son identité d’une force animale et son caractère « humain » (La Lison), de sa disposition à servir fidèlement celui qui la dirige et lui donne son âme. Il pourrait bien s’agir d’une femme qui obéirait aux injonctions de son amant et tiendrait son mystère de ces impératifs secrets logés au sein même de ses pièces les plus discrètes, de ses rouages les plus inaccessibles. Bien évidemment, nous songeons aussitôt à la belle évocation poétique de Lamartine dans « Milly » : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » et nous ne pouvons nous empêcher de penser que les objets mécaniques ou artisanaux portent, en eux, l’ineffaçable empreinte de qui leur a donné vie. Ces choses qui paraissent inertes, anonymes, vivent dans les œuvres naturalistes qui, d’une certaine manière, leur ouvrent une voie magistrale, puisque relativisant d’emblée l’assertion définitive de Protagoras : « L’homme est la mesure de toutes choses ». Peut-être faudrait-il concevoir, parfois, sinon une égalité de destin, du moins un partage des tâches.

   Cette image s’insère habilement dans le jeu ouvert des symboles. Tout en bas le lieu du travail, de la matière dense, parfois rebelle, parfois même éprouvée par certains comme l’équivalent d’une terre ingrate, dure à travailler, un genre de purgatoire dont on attendrait qu’il s’éclairât afin de le recevoir en soi tel une insigne faveur. Tout en haut, un genre de terre paradisiaque, avec son air lumineux, le balancement de son palmier sous les vents alizés, la femme comme promesse d’un bonheur qui brille à l’horizon, mais parfois, tarde à se manifester.

   C’est ce jeu croisé des choses et des êtres qui nous retient, justifie notre présence au bord de l’image. Jeu infini de la fascination faisant écho avec son envers, cette lucidité qui nous dispose à la vérité du monde. Comme s’il y avait, toujours, cette alternance du principe de réalité avec le principe de plaisir, cette scansion de l’exister, cette harmonie en noir et blanc qui, tantôt fait apparaître la nuit, tantôt le jour, avec le cortège des significations qui gravitent tout autour. C’est nous, hommes-spectateurs, qui en traçons l’orbite, en décrivons la courbe singulière. Une telle image nous met en demeure d’en saisir les illisibles voies. Quelque chose pourrait bien s’éclairer de l’ordre d’une compréhension !

 

 

 

 

 

 

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