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7 mai 2019 2 07 /05 /mai /2019 09:58
Eloge du Simple

                                            Le Tibet

                                 Source : Caravaniers

 

***

 

 

   « Il est des lieux où souffle l’esprit », nous dit Maurice Barrès dans « La Colline inspirée ».  Souvent ces derniers sont investis de cette « grâce » pour des motifs religieux ou, à tout le moins, sont touchés par une manière de mystique, de légèreté qui les soustrait à la pesanteur terrestre. Ces lieux sont magnétiques, ces lieux nous enchantent et nous transportent dans l’aire libre du songe. Aussi ne les quittons-nous qu’à regret avec la lame de la nostalgie glissée au plein de la conscience. Décalons la formule barrésienne et attribuons-lui une valeur équivalente dans le domaine de l’esthétique : « Il est des lieux où brille la beauté ». Oui, tous nous avons fait l’épreuve de la beauté, du saisissement dont nous sommes l’objet lorsque, au hasard des chemins, elle surgit avec la belle amplitude d’une vérité. Car toute beauté est vraie, n’est-ce pas ? C’est même ce qui constitue son essence, la raison pour laquelle elle nous fascine. La beauté serait-elle fausse, grimée, travestie, nous n’aurions de cesse de la fuir et de l’oublier sitôt entrevue.

   Beauté que celle, immense, lisse, ouverte, du Plateau Tibétain couché au pied du majestueux Himalaya. Les noms qui résonnent ici sont déjà de purs enchantements : « Népal », « Bhutan », « Mont Kailash » et cette sublime nomination de « Toit du Monde ». Comment ne pas être atteint par un sentiment de plénitude identique à celui qui se fait entendre en écho aux émerveillements des « Routes de la soie », voyage imaginaire en compagnie de Marco Polo dont les péripéties illuminent son étonnant « Devisement du monde » ? Mais demeurons au Tibet, ce plateau le plus élevé de la planète qui tutoie en permanence les cinq mille mètres. L’altitude, déjà, est prodigieuse qui dit l’exception de vivre en ces hauts lieux désolés, arides, souvent austères. Voyons les hommes et les femmes qui habitent ce site si près des nuages, si près du ciel où planent les grands rapaces, ces seigneurs des hauteurs, ces voltigeurs d’infini, ces libertés absolues qui, jamais, ne connaissent de limites.

   Les populations autochtones semblent en avoir tiré la quintessence qui tisse leur être et les dispose à un agrandissement de leur horizon, démultiplie leur vision. Rien ne trouble, ici, qui serait de l’ordre d’une occupation mondaine ou bien consumériste. On vit au plus près de la Nature, au plus près de Soi avec cet étrange sentiment d’être comme en sustentation, de planer entre les strates d’air, de voguer dans le limpide et l’accompli. Mais, ici, il n’est nullement question d’effacer la rigueur de l’existence de ces nomades courageux sous les atours d’une poétique qui en atténuerait les effets. Rude est la vie sous ces latitudes où l’oxygène se fait rare, la nourriture chère à acquérir, le climat âpre qui lacère les visages, y creuse de profonds sillons. Mais rien ne servirait de s’attrister sur des destins qui, de toute façon, ne pourraient se dérouler ailleurs que sous la vastitude de ces ciels, sur l’aire déployée de ces terres parcourues d’herbes sauvages avec, en toile de fond, ces pics majestueux coiffés d’une couronne de neige éternelle.

   Aujourd’hui, sur le plateau, l’herbe se fait rare, les moutons ont faim qui tremblent sous leur meute de laine. Il faut trouver une nouvelle pâture, assurer la nourriture du troupeau, faute de quoi il y aura des pertes et les mères n’ont pas suffisamment de lait pour subvenir aux besoins de leurs agneaux. Yonten, le berger, est debout devant le lac Namtso, à côté du rocher du Tashido où des drapeaux de prière flottent sous la poussée du vent. Le berger met sa main en visière afin que, ses yeux protégés, puissent apercevoir l’essaim des îles où pousse une herbe neuve, drue, celle-là même que les animaux attendent afin de combler le vide qui les étreint et menace de les terrasser. Il fait froid au bord de l’eau et un premier gel atteint les rives qui s’ourlent de blanc. Dawa, la femme de Yonten, vient le rejoindre. Tous les deux ils savent qu’il faut attendre les premières vagues de la nuit, patienter le temps que la glace se forme et durcisse sur la surface liquide.

   Dès que le jour a basculé, que la ligne d’horizon n’est plus qu’une vague lueur violette, que la neige est phosphorescente sur les montagnes, eux et les autres nomades, une dizaine de personnes en tout, transporteront dans des seaux de métal la précieuse cendre qu’ils répandront sur la glace de manière à assurer leur propre progression et celle du troupeau, demain dès l’aube, avant que le soleil ne radoucisse l’atmosphère, que les cristaux serrés ne se transforment en eau. Beaux sont leurs yeux qui brillent à la façon de braises. Belles leurs mains tannées par l’astre du jour. Belle leur peau pareille aux vases antiques, basanée, tirant sur le bois dans ses teintes les plus foncées. Belle leur témérité, leur confiance en un avenir proche qui portera la palme d’une satisfaction immédiate. Combien sont éloignés les soucis des égarés sur terre, ceux qui ne jurent que conquêtes, biens matériels, jouissances faciles, avoirs succédant aux avoirs ! C’est la grande félicité de ce peuple que de se contenter de peu, de respecter le rythme de la Nature, d’éprouver une joie à la seule vue d’un sourire ami. C’est ainsi, le dénuement est leur bien le plus précieux, eux qui ne connaissent que l’herbe couchée devant eux, la plaque immobile de l’eau, l’ardeur du soleil dans son éblouissante couronne blanche.

   Voici, l’île nourricière a été atteinte. Non sans danger toutefois. Les glissades sont fréquentes, celles des hommes, mais aussi des animaux qu’il faut aider dans leur hésitante progression. Le troupeau a tôt fait de s’égailler parmi la courte savane, de brouter avec délice cette herbe qui les nourrit et les maintient en vie. A l’aide d’une pierre, Dawa brise une aire de glace afin que les moutons puissent s’y abreuver. Aujourd’hui le temps est calme, le vent dissimulé derrière la paroi de la montagne. Un soleil pâle est levé, il éclaire les hommes et plaque leur image sombre au sol. Yonten a cueilli quelques branches mortes, quelques brindilles qu’il assemble en fagot. Il fait tourner la molette de son briquet, une flamme en jaillit qui, bientôt, allume un mince brasier. Hommes, femmes, ils sont une dizaine en tout à se presser autour du feu, à tendre leurs mains roides vers la chaleur qui régénère, réconforte et leur dit la joie immobile qui les étreint et parfois les déborde sans qu’ils n’en laissent rien paraître d’autre qu’une mimique intérieure de satisfaction. Car, ici, sous le ciel immense dont on est les témoins quotidiens, rien ne compte plus que cette naturelle pudeur qui est leur empreinte légère sur le monde. La félicité qu’ils éprouvent au sein de leurs corps est communicative et les autres membres du groupe en perçoivent les battements subtils, la parole silencieuse qui fait son poème tout contre la toile libre du jour.

   C’est l’heure de midi et le soleil au zénith fait son étrangement gonflement. Les nomades s’assoient en cercle autour des braises qui crépitent. De leurs besaces ils sortent des boules de tsampa, cette sorte de porridge à base de farine d’orge grillée. Ils en mastiquent lentement la pâte consistante. Parfois ils intercalent quelques morceaux de fromage de brebis. Tout ceci ils en savourent la simplicité tout comme ils apprécient les gorgées de thé au beurre de yack qui les désaltère bien mieux que ne le ferait un alcool ou bien un vin. A la fin du repas, quelques hommes jouent à lancer des pierres plates qui ricochent sur la glace du lac en faisant des gerbes d’éclaboussures blanches. Les femmes, elles, parlent entre elles. De leurs enfants qui grandissent et deviendront bergers. Du tissage qu’elles pratiqueront à la saison froide. Des menus travaux qu’il faudra effectuer dans les maisons, chauler les murs, tendre une pièce de tissu dans l’unique pièce, repriser des vêtements.

   Le jour tombe vite, la lumière baisse. Le troupeau est rassasié, il faut le reconduire sur la rive. On marche sur la glace avec précaution, prenant soin d’inscrire ses pas dans la cendre qui trace son chemin gris. Le ciel vire au sombre, la montagne, derrière soi, s’ourle de teintes violettes que la couronne d’écume claire souligne avec force. On sait toute cette beauté : celle du froid, celle des fins nuages qui flottent pareils à de grands oiseaux, celle du plateau couché dans ses couleurs de cuir, les collines avec leurs croupes pareilles aux dunes du désert. On ne s’habitue pas à la beauté du simple, à la force de l’essentiel. Toute beauté est toujours surprise, étonnement, ouverture au plus profond de soi d’abysses où flottent les bannières d’un secret intime constamment  à déflorer, à conquérir, à abriter au plus sûr d’une justesse d’exister qui, jamais, ne pourra avoir d’équivalent. La beauté du simple est ce bien singulier qui habite chacun au plein de son être pour peu qu’il décille ses yeux et prenne le soin de regarder le monde en son inégalable unicité.

   On a regagné le lieu qui est accueil et certitude d’occuper une place exacte sur la terre. Les moutons, en file indienne, regagnent leur enclos tissé de branches. Bientôt ils ne seront plus qu’un peuple laineux en attente de son repos. On referme la porte faite de planches de bois. Les chiens dormiront devant, tâchant de flairer les traces des prédateurs : les loups, les panthères des neiges qui, parfois, rôdent aux alentours. La nuit recouvrira de son étole noire les dormeurs, la montagne au loin, le lac étincelant sous sa couverture de givre. Ici, se seront accomplis dans la simplicité, autrement dit dans la vérité, une partie de la vie des nomades, un fragment de la longue marche de l’humanité en direction de son destin. Ce jour, cette heure n’auront plus lieu que dans l’imaginaire des hommes. Puissent-t-ils admirer la vertu de ce qui vient à la présence avec modestie et beauté ! Sans doute n’existe-t-il plus belle possession.

 

 

 

 

 

 

 

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