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22 avril 2019 1 22 /04 /avril /2019 09:06
Nous perdons nos vies

                « Nous perdons nos vies

        avec la hantise de ne jamais connaître

           ce que nous voulions posséder »

 

                   Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

 

Elle, la Nymphe au corps attentif,

elle née de l’aube

à peine posée sur le jour,

comment pourrions-nous la connaître

alors que les choses sont si fugitives,

alors que tendre les mains devant soi

ne retient jamais

que des lambeaux de nuit,

quelques copeaux de mince vérité ?

 

D’elle nous aurions souhaité

la caresse inventive,

même le seul effleurement

eût été une onde

de rapide bonheur.

Mais voilà, notre destin

est toujours en arrière de nous,

en avant de nous

et rarement coïncidons-nous

avec notre être.

 

Cet être, cet insensible,

cet impalpable

nous lui demandons

de se manifester

mais il est fuyant

tel l’éclair  du ruisseau

et notre visage bruisse

de fines gouttelettes.

Que pouvons-nous faire

de ces pointes de diamant

qui brillent au bout de nos doigts,

sinon les regarder dans l’instant

qu’elles nous visitent,

et renoncer sitôt à leur éclat ?

 

Bientôt elles ne seront plus,

dans la brume de notre mémoire,

que choses ayant brièvement existé,

que mirages se perdant

dans les sables de notre propre désert.

C’est bien ceci, notre problème,

l’infinie solitude

et, tout autour,

la présence sidérante

du vide.

 

Nous tâchons de penser

le monde habité

et ce ne sont partout

que ruines fumantes

et colonnes antiques

vaincues par la dague

du temps.

Existons-nous vraiment ?

Telle est la question

qui gire sans cesse

dans le labyrinthe

de notre corps.

 

Serions-nous lézardés au point que

nous nous confondrions

avec l’amas de pierres

de la masure,

avec la dalle de ciment

qu’un lierre traverse

et reconduit à néant ?

 

Toujours nous rêvons

de pays lointains,

de contrées magiques,

de paradis ornés de fruits,

peuplés d’animaux gracieux,

abritant en leur sein

de merveilleuses chairs

dont nous pourrions user à satiété.

Mais les chairs palpitent au loin

telles des anémones de mer

et le peu de suc qui glace nos palais

dit la folle illusion dont,

le plus souvent,

nous sommes les victimes.

 

Nos yeux se dévoilent,

nos yeux se déplient

que nous lustrons

du bout de nos doigts

incrédules.

Une forme blanche,

toute de rigueur

et de silence assemblés.

Une Nymphe, disais-je,

 au seuil de l’ombre nocturne.

Elle vit dans l’oubli

d’elle-même,

ramassée autour d’un corps

qui paraît si mince, si fragile.

 

On dirait une Tombée du ciel

dans sa parure de nuages,

dans son éblouissement simple

d’écume.

Elle est recueillie

et se montre identique à la chrysalide

avant qu’elle ne connaisse le jour.

Son visage est porcelaine ancienne.

Ses longs doigts, pattes d’insectes.

Ses jambes sans fin, attente de l’heure

qui se retient sur le bord de son souffle.

 

Une gerbe de fleurs s’épanouit

sur la plaine de son dos.

Des linges transparents

voilent et dévoilent

une instinctive pudeur.

Elle doit être sans désir autre

que de s’appartenir

en sa plus réelle éclosion.

Elle se tient tout contre

la paroi du monde,

là où son rideau de scène

bat contre les vents du ciel.

 

Elle est apaisée

comme peut l’être

le jeune enfant

dans la primeur de l’âge.

Elle, l’Eloignée ;

elle, la Chose qui fascine nos regards

et façonne nos désirs ;

 lui, l’Objet  de notre unique attention

qui nous fait signe

comme notre « part manquante » ;

eux, les Sentiments que nous portons

à notre propre conscience d’exister ;

elles, les Passions

qui nous brûlent de l’intérieur

et réduisent notre pensée en cendres,

labourent le massif de notre chair,

comment répondre

à leur silencieuse injonction,

comment concevoir l’exister

autrement que dans la lame abrasive

du pur désespoir ?

 

Toujours une flamme vacillante

à l’horizon

que mouche, soudain,

le surgissement du vent.

Toujours un feu de la Saint-Jean

que cinglent les dagues de pluie.

Toujours une eau de source contrariée

qui se perd

dans l’abîme

épuisé

du sol.

 

 

« Nous perdons nos vies

avec la hantise de ne jamais connaître

ce que nous voulions posséder »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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